Philosophie

Hefnatafl & hydromel : traditions germano-scandinaves

Les « loisirs » des Anciens étaient des moyens de développer leur patrimoine. Le jeu d’échecs (tafl) et le brassage d’hydromel en sont deux bonnes illustrations. Une activité intellectuelle comme le tafl permet de développer son cerveau, mais est était aussi une manière de s’élever socialement car c’est un attribut royal. Brasser l’hydromel est une activité artisanale qui permet de produire de la boisson enivrante, mais c’est aussi un acte magico-religieux qui renouvelle les liens entre les Divinités du ciel et de la terre, entre le divin et l’humain, et aussi au sein du clan.

TAFL

LE JEU DE TAFL, OU « ÉCHECS SCANDINAVES », EST L’ACTIVITÉ FAVORITE DES ASES, NOS DIVINITÉS DU CIEL. C’est un loisir positif, qui accroît les capacités de raisonnement, et qui est fermement ancré dans notre tradition. Au début de la nouvelle ère qui suivra le Ragnarök, les Divinités survivantes retrouveront le plateau de jeu et les pièces d’échecs en or utilisées à Asgard. Cela symbolise le fait que les sources de notre tradition ne changent pas plus que les grandes constantes de l’Univers. Notre génération peut et doit les redécouvrir, pour forger sa destinée.

Le hefnatafl est la variante de tafl la plus connue, mais il en existe plusieurs. Tous ont en commun la présence de deux camps inégaux. L’un, moins nombreux, protège un roi au centre du plateau, tandis que l’autre l’encercle. Le but des attaquants est d’empêcher le roi de s’échapper par un des angles, après quoi on passe à la revanche où la situation est inversée. Le vainqueur est celui qui gagne à la fois comme attaquant et comme défenseur. Nous apprenons ainsi que celui qui refuse de baisser les bras, et ne recule devant aucun sacrifice, peut sauver l’essentiel… Ainsi, profitant du cours du Destin, il peut attendre une occasion favorable où reprendre le dessus. Pour vous entraîner à ce jeu, vous trouverez les règles et un plateau virtuel sur ce site : http://hnefatafl.fr

Avant chaque partie, vous pouvez dire cette invocation : « SALUT À VOUS, PUISSANTS ASES, SOUVERAINS DU CIEL ! INSPIREZ-MOI VOTRE SAGESSE QUAND J’AVANCE MES PIÈCES SUR LA TABLE DU DESTIN ».

tafl

brasser SON propre HYDROMEL

L’HYDROMEL EST LA BOISSON DE L’INSPIRATION DIVINE, QU’ODIN RÉCUPERA LORS D’UN DE SES NOMBREUX VOYAGES. Ce mélange d’eau et de miel fermenté est un des premiers alcools produits par l’être humain. Notre tradition considère qu’il est issu de la salive mélangée des Ases et des Vanes, Divinités du ciel et de la terre, et il est donc utilisé pour trinquer de manière rituelle. Il est rare d’en trouver en France, mais demandez à vos apiculteurs locaux. Sinon, achetez leur miel !

Il est assez facile d’en produire dans votre propre maisonnée, comme jadis. Un ou deux essais suffisent pour avoir une boisson correcte. Vous pourrez ensuite perfectionner vos techniques, essayer différents miels et herbes aromatiques, voire récupérer des fûts des chêne pour le vieillissement. Ainsi, vous pourrez partager, avec nos Amis et vos invités, la boisson de la demeure, vibrante manifestation de votre héritage et du bon goût germanique. Voici un exemple de guide détaillé : https://fr.wikibooks.org/wiki/Livre_de_cuisine/Boissons/Hydromel. Comme l’eau a une grande influence, préférez l’eau de source si celle de votre robinet est chlorée.

Cette invocation aidera la fermentation : « ODIN, DIEU DE L’INSPIRATION, QUE LES RAYONS DU SOLEIL, ET L’EAU D’ICI, RÉJOUISSENT ASES ET VANES, ET TOUS LES MEMBRES DU CLAN, MORTS OU VIVANTS ! »

Tiré de « Jour après Nuit – vivre au quotidien dans la tradition germano-scandinave », un fascicule du clan Ostara à paraître cette année. Nous dédions ce présent fascicule à Yngvi-Freyr, dieu procréateur, à qui serment fut prêté lors des fêtes de Yule d’écrire un ouvrage sur notre tradition et de travailler chaque jour afin d’obtenir sagesse et propsérité pour les nôtres. Vous pouvez retrouver ici le fascicule sur Les Douze Nuits de Yule concernant les festivités du solstice d’hiver.

Catégories : Chroniques de l'Âge de Fer, Gastronomie, Philosophie, Rites, Salutations, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , , | Poster un commentaire

Faut-il se libérer du libéralisme ?

Le libéralisme est une philosophie bourgeoise, celle de l’individualisme possessif, dont le mythe fondateur est l’individu rationnel qui poursuit son intérêt bien compris, qui se décline en plusieurs dimensions.

Pour faire court, le libéralisme est l’idéologie d’accompagnement et de légitimation du capitalisme, sa vision du monde, son anthropologie subliminale, sa théologie sans dieu[x], remplacé[s] par la main invisible du divin marché.

S’il y a une déconstruction à faire, c’est bien celle-là, la déconstruction de la prétendue naturalité du marché – la déconstruction de la destruction et reconstruction marchande de l’homme et du monde. A ce point-là, tout ce qui est antilibéral est nôtre.

Si tout ce qui est antilibéral est nôtre, il faut bien comprendre que certaines positions antilibérales sont auto-contradictoires – notamment celle des antilibéraux étatistes. On a coutume d’opposer au libéralisme du marché la régulation étatique. Il faut bien comprendre qu’historiquement le développement de l’État moderne et celui du capitalisme sont intrinsèquement liés – c’est l’État qui a permis le développement du capitalisme en détruisant ou soumettant à sa loi et à celle du marché les communautés sociales autonomes et toutes les forces productives des populations.

L’État régalien qui a le monopole de l’émission de monnaies est une institution typiquement capitaliste. Au contraire, l’émission de monnaies (et de différents types de monnaies correspondant à leurs besoins réels) devrait être librement décidées par les communautés sociales – comme cela prend timidement place avec le crédit social, les systèmes d’échanges locaux, les monnaies complémentaires, les monnaies fondantes, etc.

Source : « Le libéralisme ne conduit pas à la liberté qu’il promet »

Catégories : Chroniques de l'Âge de Fer, Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , | 3 Commentaires

La nature, cette force qui terrorise l’Homme

La transition écologique, ce n’est pas un monde d’éoliennes au garde à vous plantées dans le gazon bien ras ou le champ d’OGM bien carré. C’est dépasser enfin la peur que nous inspire le foisonnement de la vie. Alors, et alors seulement, nous pourrons envisager une société d’écologie intégrale.

Source : La nature, cette force qui terrorise l’Homme

Catégories : Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , , | Poster un commentaire

DNH #17 : Le grand art de la réparation

 

L’art de réparer exige une disposition à la fois cognitive et morale : « Être attentif, comme dans une conversation, et non pas simplement affirmatif, comme dans une démonstration. » À la différence du constructeur, le réparateur se place sous un horizon de réceptivité à un organisation qui le précède. Ainsi son mode opératoire est-il exemplaire pour l’écologie.

Source : DNH #17 : Le grand art de la réparation

Catégories : Chroniques de l'Âge de Fer, Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , | Poster un commentaire

Pourquoi « protéger la nature » est-il souvent perçu comme contraire à la modernité ?

La philosophie politique et sociale, tout spécialement celle qui est d’obédience libérale, estime que la modernité se caractérise par l’accès à un ordre social « autonome », régi par des lois qu’il se donne lui-même ; ceci à la différence des autres sociétés, qui sont réputées guidées par un ordre « hétéronome », sur lequel l’homme n’a donc pas de prise. On trouve par exemple cette thèse chez Luc Ferry (1992), Marcel Gauchet (1985) ou Louis Dumont (1977).

Que l’ordre des sociétés soit ancré dans la nature implique que l’homme se voit attribuer une nature, une identité, une « essence » fixe, dont il ne peut pas sortir. La source de cette fixité diffère d’une société à l’autre : culte des ancêtres, religion, ordre sacré, ordre hiérarchique des castes, etc. Avec la modernité démocratique la nature de l’homme est devenu un problème, quelque chose à quoi on admet ne pas avoir de réponse claire. C’est l’objet d’une recherche, d’une enquête, faite d’essais et d’erreurs, dans le domaine de l’organisation humaine comme dans celui de la transformation de la nature.

La « protection de la nature » réactive donc un dangereux principe prémoderne, qui vise à sacraliser la nature, et donc restreindre le pouvoir des hommes. […]

On ne peut « défendre la nature » sans lui attribuer une valeur, ou importance, or la valeur est la composante majeure du sacré. « Sauver la biodiversité » a bien un sens dès lors qu’une large fraction de celle-ci est en danger… et qu’en outre la perturbation massive des écosystèmes terrestres et marins fragilise les sociétés humaines qui en dépendent). Il s’agit bien de limiter le « droit à l’expérimentation », comme le prouvent les controverses autour du principe de précaution, entre les partisans de la géo-ingénierie et ceux qui considèrent que l’instrument est trop grossier, quand il est mis en regard de la fragilité de la biosphère. On a bien un problème de valeur, d’une part, et de droit à expérimenter, de l’autre.

Est-il antimoderne pour autant ? Pas forcément. Tout d’abord parce que « l’expérimentation » n’a pas de raison de prendre forcément la forme qu’elle a en physique, où l’on travaille sur des propriétés éternelles et immuables, indestructibles. Ensuite on peut retourner aux critiques leur propre argument, en pointant du doigt le caractère extrêmement limité du monde qu’ils nous offrent. En effet dans leur ordre tout est permis du moment que la « valeur ajoutée » – au sens économique

MareeVerte-Finistere-2009-Thesupermat

Algues vertes (Finistère, 2009)

– augmente : voilà qui est extrêmement restrictif. N’est-ce pas la sacralisation d’une certaine essence de l’humanité ? Luc Ferry et Alain Renaut le reconnaissant, les institutions libérales qu’ils décrivent découlent de « l’affirmation de l’existence d’une nature humaine commune » (Ferry & Renaut, 2007 : 476). Ce peut aussi être un acte de la volonté que de déboulonner l’Homo economicus, et de montrer que sa rationalité, sous l’angle écologique, est irrationnelle. De montrer que ce à quoi il tient est absurde, que ce soit sous l’angle de la démocratie ou de l’universalité. Car l’humanité entière ne saurait parvenir à vivre comme les Occidentaux. 

Il est évident ici que l’auteur, fort de son titre de docteur ès philosophie et argumentant en faveur de la biodiversité à destination d’un public politico-scientifique bien placé, ne saurait poser un conflit irrémédiable entre protection de la Nature et modernité… et encore moins y prendre parti contre ladite modernité. Là où sa pensée est intéressante, c’est qu’elle met en lumière, d’un point de vue compatible avec la pensée occidentale contemporaine, le fait que l’idéologie libérale est bien une idéologie et non le point de vue objectif qu’elle prétend être. Son culte de la valeur ajoutée, adossé au mythe de la croissance économique infinie dans un monde fini, sont de purs dogmes qui s’avèrent en plus dangereux et mortifères.

Au contraire, nos traditions ancestrales portent en elles une profonde rationalité. Autant que nous pouvons, il convient donc pour le traditionnaliste actuel de marcher sur ses deux jambes : savoir plaider notre cause avec les mots de l’ennemi à l’intérieur-même de son système en utilisant ses contradictions, tout en pensant le monde avec nos propres concepts et échelles de valeur.

Pour lire l’intégralité de l’article de Fabrice Flipo sur le site de la Société Française d’Ecologie : http://www.sfecologie.org/regards/2014/10/14/r61-f-flipo-nature-et-modernite/

Catégories : Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , , , , | Un commentaire

DNH #16 : Les vieilles marmites

Dans la génération des produits technologiques, le plus récent rend obsolète ce qui le précède : le vieux y est toujours un déchet. Dans la génération humaine, en principe, il en va autrementD’une part, le plus récent, c’est-à-dire le bébé, est le moins capable et le plus fragile, d’autre part, le vieux n’est pas périmé, bien au contraire : si l’on veut être un sage, bien vivre, ou simplement bien parler sa langue, il convient de solliciter les conseils des Anciens. Cette supériorité de l’ancien se rencontre du reste dans des objets intermédiaires entre les générations humaines et les générations de produits – des objets qui portent l’empreinte de l’histoire, la patine du patrimoine, et qui se dénichent en brocante ou dans le grenier de grand-mère. Ici, il est facile de reconnaître qu’un vieux meuble est plus beau, plus présent, quoique moins fonctionnel, qu’un meuble IKEA.   

Mais ce que j’appelle la réduction de la généalogie à la technologie nous le fait vite oublier. Elle aboutit à l’inversion du vulnérable et du vénérable – inversion qui se répercute dans le sens aujourd’hui renversé du mot « expérience ». Hier, il s’agissait d’avoir de l’expérience, ce qui supposait la reconnaissance d’un savoir lié au temps, à des contingences irréductibles à tout mode d’emploi. Aujourd’hui, il s’agit plutôt de faire des expériences, c’est-à-dire de toujours chercher du neuf, sans maturation, sans approfondissement possible. Pourquoi cette inversion ? Pour nous dissimuler la précarité sans précédent dans laquelle se trouve la jeunesse.

Car c’est bien la jeunesse qui est la plus vulnérable. Là où le vieux a traversé les épreuves de la vie, et, s’il est arrière-grand-père, été fécond, le jeune doit encore « faire ses preuves » : on se demande ce qu’il va devenir, on redoute que le mal ne le fauche dans sa fleur. Cicéron va jusqu’à souligner que ce ne sont pas les vieillards, au fond, qui sont les plus exposés à la violence de la mort, mais les jeunes gens : « La mort d’un adolescent me donne l’impression d’une flamme vigoureuse étouffée sous des flots d’eau, tandis que celle des vieux m’apparaît comme la lente consomption d’un feu qui s’éteint de lui-même, sans violence. » Mais comme les adolescents sont désormais dans l’angoisse extrême de ne pas s’insérer dans un monde de concurrence et de consommation, et, même s’ils y arrivent, de n’y trouver que la frénésie du vide, on les console en leur faisant croire que la jeunesse est une valeur absolue, et l’on y croit à son tour, puisque la sagesse antique ne peut que pâlir devant la science innovante.

L’adolescent est devenu le chef de famille : c’est lui qui montre aux vieux schnocks le fonctionnement du dernier gadget. Mais cette hauteur ne lui confère aucune autorité vivante, et finit même par le condamner à ne jamais être mûr. Sans vieillard pour lui conter l’existence, il ne lui reste que l’esclavage sur le marché des machines. 

Source : DNH #16 : Les vieilles marmites

Catégories : Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , | Un commentaire

Dialogue entre les Athéniens et les Méliens il y a 2400 ans

« Les dieux (d’après notre opinion) et les hommes (d’après notre connaissance des réalités) tendent, selon une nécessité de leur nature, à la domination partout où leurs forces prévalent. Ce n’est pas nous qui avons établi cette loi et nous ne sommes pas non plus les premiers à l’appliquer. Elle était en pratique avant nous ; elle subsistera à jamais après nous. Nous en profitons, bien convaincus que vous, comme les autres, si vous aviez notre puissance, vous ne vous comporteriez pas autrement. »

(extrait de l’Histoire de la Guerre du Péloponnèse de Thucydide, deuxième historien de l’Histoire européenne après Hérodote)

Catégories : Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , | Poster un commentaire

Les dieux du cosmos et la Création de YHWH

Hasards de l’algorithme Fessebouc, la page de Lvcivs Mercvrivs Nigra (co-fondateur de l’association Pharia consacrée aux spiritualités méditerranéennes) s’est invitée dans mon fil d’actualité. Avec rien de moins qu’un gros fragment de Parménide, un philosophe pré-socratique (mes préférés). Un passage en particulier m’a interpellé, me rappelant une vieille discussion avec un ami étudiant en philo. Parménide parle ici de ce qui existe, c’est-à-dire l’Univers :

Car quelle origine lui chercheras-tu ? D’où et dans quel sens aurait-il grandi ? De ce qui n’est pas ? Je ne te permets ni de dire ni de le penser ; car c’est inexprimable et inintelligible que ce qui est ne soit pas. Quelle nécessité l’eût obligé plus tôt ou plus tard à naître en commençant de rien ? Il faut qu’il soit tout à fait ou ne soit pas. Et la force de la raison ne te laissera pas non plus, de ce qui est, faire naître quelque autre chose. Ainsi ni la genèse ni la destruction ne lui sont permises par la Justice; elle ne relâchera pas les liens où elle le tient. Il est ou n’est pas ; mais il a été décidé qu’il fallait abandonner l’une des routes, incompréhensible et sans nom, comme sans vérité, prendre l’autre, que l’être est véritablement. Mais comment ce qui est pourrait-il être plus tard ? Comment aurait-il pu devenir ? S’il est devenu, il n’est pas, pas plus que s’il doit être un jour. Ainsi disparaissent la genèse et la mort inexplicables.

Parménide, Fragments 62-77

Buste de Parménide, fils de Pyres

Buste de Parménide, fils de Pyres

Pour les Juifs, les Galiléens, et les Mahométans, leur Dieu est la Cause Première, l’Incréé, Celui-Qui-Est, et le cosmos est sa « Création ». Pour les païens, c’est-à-dire les pratiquants d’une religion traditionnelle, c’est le Cosmos qui est sa propre Cause Première, Incréée, c’est le Cosmos qui est Ce-Qui-Est. On retrouve cette conception dans toutes les mythologies indo-européennes dans la cosmogonie a été conservée (grecque, scandinave, etc). D’où une incompréhension du terme de « polythéisme », aussi bien de la part des tenants des suivants d’Abraham que des athées qui restent Galiléens dans leur mode de pensée. Il y a bien plusieurs entités supra-humaines (les dieux), mais une seule Cause Première, qui est le Cosmos lui-même, c’est à dire tout (pan) : de ce point de vue-là, ces religions sont panthéistes. Étonnamment, il se trouve qu’elles rejoignent du coup la plupart des modèles cosmologiques actuellement considérés comme plausibles par les astrophysiciens : pas de cause externe à l’Univers, qui ne connaît « ni la genèse, ni la destruction ». Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme…

Il y a un autre point intéressant dans ce passage. Chez Parménide, comme chez d’autres, on trouve l’idée d’une loi cosmique, ici la Justice (Dikè), qui est ce qui régit le fonctionnement de tout ce qui est. Cela fait écho au R.ta dans les Védas (Sanatana Dharma, l’éternelle loi, dans l’hindouisme médiéval), à l’Örlog (« loi primordiale ») chez les Germains… Les religions traditionnelles indo-européennes (mos maiorum = moeurs ancestrales chez les Romains, forn siðr = antique coutume chez les Scandinaves, hindu dharma = loi indienne, …), sont ce qui est prescrit à chaque membre de la communauté, compte tenu de la terre où il réside et de la lignée à laquelle il appartient, afin d’agir en accord avec cette loi cosmique. Donc, les religions traditionnelles ne sont pas basées sur l’adhésion personnelle à un credo (on rejoint donc là encore la libre-pensée moderne), mais sur une manière d’agir qui permette de maintenir des relations harmonieuses avec le Cosmos.

Catégories : Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , , | Poster un commentaire

Le mythe du Progrès et les religions traditionnelles

Un certain nombre de néopaïens tiennent pour acquis que le « paganisme », contrairement au « monothéisme » rétrograde, aurait nécessairement tendance au Progrès, et que toute résistance à celui-ci serait nécessairement dû à un reliquat de morale judéo-chrétienne malvenue. Dans les faits, les religions traditionnelles – contrairement aux religions révélées à qui la vérité a été donnée une fois pour toute – ont effectivement parmi leurs caractéristiques celles de varier. Mais elles varient autant dans le temps que dans l’espace, et même dans un contexte spatio-temporel donné, selon les caractéristiques de chaque personne (appartenance à une famille, à un corps de métier, etc). De sorte que cela semble peu compatible avec l’idée d’un Progrès universel, transcendant les groupes ethniques et les classes sociales. Pire encore, les religions traditionnelles varient souvent plus qu’elles ne progressent. Les changements sont vécus comme des adaptations à des circonstances ou des événements particuliers, et n’ont pas vocation à s’inscrire dans une métaphysique de perfectionnement continuel jusqu’à une hypothétique « fin de l’Histoire » – et la notion de temps cyclique n’y est sans doute pas pour rien. Les religions révélées, et le christianisme en particulier, ont au contraire de fortes chances d’être à l’origine de l’idéologie du Progrès telle qu’elle s’est développée en Occident à partir du XVIIIe siècle. Je me permets de laisser la parole à M. de la Coste, auteur d’un ouvrage nommé « Apocalypse du Progrès », sorti cette année :

« Vouloir le progrès, toutes les formes possibles et imaginables de progrès (technique, scientifique, médical, social, économique, moral, politique, etc.), comme une amélioration, est, et demeure, le propre de l’homme.
Vouloir un progrès est aussi humain que vouloir le bonheur et aussi banal que souhaiter le souhaitable. L’homme, par définition, veut toujours une amélioration de sa condition (qu’il se trompe ou non sur celle-ci, c’est une autre affaire). Refuser un progrès serait proprement inhumain. Ce choix résulte du pur exercice de la liberté humaine.
Pour être clair, ce progrès-là, le progrès-volonté ou progrès-désir, sous toutes ses formes et dans chacune de ses déclinaisons, c’est le progrès qui s’écrit modestement sans majuscule, souvent au pluriel. Il survit, tant bien que mal, mais il survit.

En revanche, croire au Progrès, comme à une sorte de religion laïque, que l’on dit fille des Lumières et de la Science moderne, c’est une autre histoire. D’une certaine manière, cette croyance se présente d’abord comme la fusion de tous les progrès spécifiques en un Progrès unique. Il s’écrit, majestueusement, avec un « P » majuscule et toujours au singulier, comme chez Victor Hugo.
Qu’il soit mythe ou réalité, illusion ou phénomène, ou bien les deux à la fois, le Progrès se définit comme un mouvement positif, inéluctable, général et universel de l’Humanité toute entière. C’est le sujet de ce livre.

Lire la suite

Catégories : Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , | Un commentaire

La foi n’est parfois pas une question de foi

« Tandis que certaines religions sont fondées sur l’adhésion à un credo strict, les religions traditionnelles défendent fermement la liberté d’opinion de leurs membres, parfois jusqu’à l’athéisme… avec la bénédiction des sages »

Une des choses les plus étonnantes que je dis à propos de la Tradition Hindoue, dans mes conférences auprès de groupes religieux ou d’écoles, c’est que l’hindouisme n’est pas basé sur la foi. Comment ça ? Tout simplement, nous avons énormément de doctrines à partager, mais nous n’avons pas de dogmes rigides qui enchaînent le « croyant » à notre communauté. Dans ce domaine, nous sommes finalement très semblables aux Juifs. Pour eux, ce qu’ils croient, la manière dont ils conçoivent leur déité, ou même le fait qu’ils considèrent qu’elle existe ou non, n’a que peu à voir avec leur appartenance en bonne et due forme à leur religion. J’ai eu des étudiants qui demandaient comment on pouvait avoir une religion viable sans enfermer les adhérents dans un credo commun. Honnêtement, je n’ai pas de réponse, si ce n’est que les religions qui ont le plus grand temps d’existence au compteur n’ont pas eu besoin de ça.
Il est clair que le christianisme et l’islam ont gagné beaucoup d’influence en insistant sur les croyances exactes que chaque adhérent doit professer. L’hérésie continue d’être une frontière dangereuse que peu osent franchir. Cela dit, tous deux ont eu des courants plus libres qui prirent une voie moins dogmatiques ; après tout, au bout de deux millénaires on finit toujours par tomber sur des exceptions. J’en conclus que les différentes religions du monde utilisent divers éléments de la psyché humaine pour perpétuer leurs traditions et gonfler leurs rangs. Parfois ces mécanismes sont à l’exact opposé de ceux utilisés par une autre religion. Tandis que certaines prospèrent sur un credo strict, l’hindouisme [comme les autres religions traditionnelles] maintient une féroce liberté d’opinion qui permet à ses membres de penser par eux-mêmes… parfois jusqu’à l’athéisme, avec la bénédiction des sages.

Schéma simplifié des relations entre l'Univers, la conscience et l'individu selon l'école Samkhya (considérée comme

Schéma simplifié des relations entre l’Univers, la conscience et l’individu selon l’école Samkhya (considérée comme « orthodoxe ») : aucune divinité n’est présente

A peu près toutes les religions ont une sorte de système de sanctions. L’hindouisme en a clairement un [le « karma » ou Loi des Actes, qui lie les causes et les conséquences au niveau cosmique]. Mais « mal croire » ne vous fera pas perdre de points. Même l’athéisme, s’il est le résultat d’une véritable recherche religieuse et pas une simple forme de paresse intellectuelle, peut être considéré comme viable et noble. La Tradition Éternelle [comme les Hindous nomment leur religion] comporte beaucoup de moyens d’amoindrir son karma. Mais ils concernent de la même manière les « croyants » et les « incroyants ».
On nous fait souvent la prévisible boutade du « oh, alors en fait vous croyez juste en ce dont vous avez envie ». Non, si je croyais ce que je voulais je choisirais une voie vers la libération du cycle des réincarnations qui ressemblerait à, par exemple, une compilation de porno. En fait, je crois en ce dont je suis capable de croire sans trouver ça ridicule, idiot, ou biaisé ; bref, je crois en ce qui me fait progresser, pas régresser. Il y a des millions de personnes à travers le monde qui sont aux prises avec des doutes qu’ils ne peuvent pas aisément réduire au silence. Je suis sûr que parmi eux se trouvent bon nombre d’hindous ; mais je voudrais apporter une lueur d’espoir en indiquant que, en ce qui me concerne, la voie vers l’accomplissement de son potentiel spirituel passe par l’abandon des croyances simplistes qui ne résistent pas à un examen plus poussé. Une part de mon chemin spirituel est la remise en question continuelle des certitudes passées. Si une doctrine ne passe pas le test, je n’hésite pas à la ranger dans un tiroir avec une rapidité telle que ma femme rêve que je fasse de même avec le linge qui sort du sécheur.

Et, honnêtement, il n’y a aucune honte à admettre que sur certaines questions, je n’ai juste pas de réponse. Si vous êtes hindou [ou pratiquant d’une autre religion traditionnelle], je vous encourage à tirer parti de ce merveilleux aspect de votre Tradition. Soyez en paix avec le don du doute. Cependant, je vous souhaite d’éviter l’écueil du cynisme [dans le mauvais sens du terme]. Je crois que c’est ce que signifie notre mythe où le prince Arjuna demande conseil à Krishna à propos des hésitations dont il n’arrive pas à se défaire. C’est la clé : trouver le Tiers Chemin. Quelque part entre la foi aveugle et stupide, et le scepticisme obsessif qui nous empêche d’avancer et de faire des choix.
Sachez en tout cas que cela fait partie de notre héritage sacré que d’avoir la liberté de bâtir une spiritualité et une vision du monde basée sur la logique, ou l’intuition, ou la méthode scientifique, ou l’empirisme, ou le bon sens (ou n’importe quelle combinaison de ces éléments).

A propos de l’auteur : Fred Stellla a débuté sa recherche spirituelle au sein de la Tradition Hindoue à 15 ans, et a reçu diverses initiations au cours des 20 dernières années. Sa formation inclut des retraites dans des ashrams et des temples, aux États-Unis et en Inde.

Traduit à partir de : http://www.beliefnet.com/Faiths/Hinduism/Articles/When-Your-Faith-Isnt-Faith-Based.aspx

Catégories : Philosophie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , | Poster un commentaire

Propulsé par WordPress.com.