Savoirs

Friedrich Hölderlin, poète pré-néo-païen

Lorsque j’étais enfant

« Lorsque j’étais un enfant,
Un dieu souvent m’a sauvé
Des cris et des sollicitations des humains.
Je jouais, alors, sain et sauf,
Avec les fleurs du bois,
Et les brises du ciel
Jouaient avec moi.


Et, de même que tu mets
Le cœur des plantes en joie,
Quand elles tendent vers toi
Leurs bras délicats,
Tu as mis mon cœur en joie,
Ô Soleil, mon père ! Et tu étais
Mon calendrier préféré,
Ô Lune bénie.


Ô vous tous, Dieux
Amicaux et fidèles !
Si vous pouviez savoir
Comme mon âme vous a aimés !


Certes, je ne vous appelais pas
En ce temps-là par des noms, et vous non plus
Vous ne me nommiez pas comme les hommes se nomment
(Comme s’ils se connaissaient !).


Mais je vous connaissais mieux pourtant
Que j’ai jamais connu les hommes,
Je comprenais le silence de l’éther :
Je n’ai jamais compris la parole des hommes.


L’harmonie fut ma mère
Dans les bois qui fredonnent,
Et c’est parmi les fleurs
Que j’appris à aimer.


C’est dans les bras des dieux que j’ai grandi. »

(Bien que Friedrich Hölderlin (1770-1843) ait vécu avant que les mythes scandinaves ne soient connus du grand public, et avant qu’il ne soit attesté que les mythes scandinaves et les mythes germaniques étaient similaires, son oeuvre poétique est marquée par des références aux mythes grecs (il appelle par leurs noms gréco-romains le Soleil, la Lune, et le calendrier luni-solaire des anciens païens européens). Il va même plus loin, en affirmant un lien intime avec des puissances divines, qu’il voit dans la Nature – la Nature extérieure comme la nature humaine. Comme d’autres poètes romantiques allemands, son oeuvre a directement inspiré la naissance des premiers mouvements néopaïens européens, et a donc contribué à la renaissance actuelle des religions ethniques européennes.)

Da ich ein Knabe war

Da ich ein Knabe war,
rettet’ ein Gott mich oft
vom Geschrei und der Rufe der Menschen,
da spielt’ ich sicher und gut
mit den Blumen des Hains,
und die Lüftchen des Himmels
spielten mit mir.

Und wie du das Herz
der Planzen erfreust,
wenn sie entgegen dir
die zarten Arme strecken,
so hast du mein Herz erfreut,
Vater Helios!
und, wie Endymion,
war ich dein Liebling,
heilige Luna!

O all ihr Treuen
freundlichen Götter!
Daß ihr wüßtet,
wie euch meine Seele geliebt!

Zwar damals rief ich noch nicht
Euch mit Nahmen, auch ihr
Nanntet mich nie, wie die Menschen sich nennen
Als kennten sie sich.

Doch kannt’ ich euch besser,
Als ich je die Menschen gekannt
Ich verstand die Stille des Aethers
Der Menschen Worte verstand ich nie.

Mich erzog der Wohllaut
des säuselnden Hains,
und lieben lernt’ ich
unter den Blumen.

Im Arme der Götter wuchs ich groß.

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Existe-t-il une philosophie politique dans la tradition néo-platonicienne ? (par Daria Dugina)

Note : par ce court article a été écrit par Darya Platonova Dugina, dont le mémoire d’Histoire de la philosophie (soutenu à l’université de Moscou après un stage à l’université Montaigne de Bordeaux) était consacré au néoplatonisme tardif, courant philosophique qui a été le plus influent dans les milieux païens de la fin de l’empire romain. Il est publié ici pour les pistes qu’il offre en matière de réflexion philosophique païenne contemporaine, bien plus que pour l’actualité récente impliquant le décès de son autrice.

Source: https://www.ideeazione.com/esiste-una-filosofia-politica-nella-tradizione-neoplatonica (traduit de l’italien par Robert Steuckers)

« Car l’État est l’homme en grand format et l’homme est l’État en petit format ».

F. Nietzsche

Friedrich Nietzsche, dans ses conférences sur la philosophie grecque, a qualifié Platon de révolutionnaire radical. Platon, dans l’interprétation de Nietzsche, est celui qui dépasse la notion grecque classique du citoyen idéal: le philosophe de Platon se place au-dessus de la religiosité, contemplant directement l’idée du Bien, contrairement aux deux autres catégories (guerriers et artisans).

Cela fait plutôt écho au modèle de théologie platonique du néo-platonicien Proclus, où les dieux occupent la position la plus basse dans la hiérarchie du monde. Rappelons que dans la systématisation de Festugière, la hiérarchie des mondes de Proclus comprend plusieurs niveaux d’émanations successives depuis le Bien, et que les dieux en contact avec nous font partie des niveaux les moins élevées dans la hiérarchie des Idées.

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Plotin place les formes idéales au-dessus des dieux. Les dieux ne sont que des contemplateurs de formes absolument idéales.

« Amené sur son rivage par la vague de l’esprit, s’élevant vers le monde spirituel sur la crête de la vague, on commence immédiatement à voir, sans comprendre comment ; mais la vue, s’approchant de la lumière, ne permet pas de discerner dans la lumière un objet qui n’est pas lumière. Non, alors seule la lumière elle-même est visible. L’objet accessible à la vue et la lumière qui permet de le voir n’existent pas séparément, tout comme l’esprit et l’objet-pensée n’existent pas séparément. Mais il y a la lumière pure elle-même, dont découlent ensuite ces opposés ».

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Le Dieu-Démiurge du Timée crée le monde selon les modèles du monde des idées, occupe une position intermédiaire entre le monde sensible et le monde intelligible – tout comme le philosophe, qui établit la justice dans l’État. Il s’agit d’un concept plutôt révolutionnaire pour la société grecque antique. Elle place une autre essence au-dessus des dieux, une pensée supra-religieuse et philosophique.

La République, dialogue de Platon, construit une philosophie psychologique et politique non classique. Les types d’âme sont comparés aux types de structure étatique, dont découlent différentes conceptions du bonheur. L’objectif de chaque personne, dirigeant et subordonné, est de construire un état juste et cohérent avec la hiérarchie ontologique du monde. C’est ce concept d’interprétation de la politique et de l’âme en tant que manifestation de l’axe ontologique que Proclus développe dans son commentaire des dialogues de Platon.

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S’il est facile de parler de la philosophie politique de Platon, il est beaucoup plus difficile de parler de la philosophie politique de la tradition néo-platonicienne. Le néo-platonisme était généralement perçu comme une métaphysique visant à la déification de l’homme (« l’assimilation à une divinité »), considérée séparément de la sphère politique. Toutefois, cette vision de la philosophie néo-platonicienne est incomplète. Le processus d' »assimilation à la divinité » de Proclus, qui découle de la fonction métaphysique du philosophe chez Platon, implique également l’inclusion du politique. La déification se produit également à travers la sphère politique. Dans le livre VII du dialogue intitulé République, dans le mythe de la caverne, Platon décrit un philosophe qui s’échappe du monde des lances et s’élève dans le monde des idées, pour ensuite retourner à nouveau dans la caverne. Ainsi, le processus de « ressemblance avec une divinité » va dans les deux sens : le philosophe tourne son regard vers les idées, dépasse le monde de l’illusion et s’élève au niveau de la contemplation des idées et, donc, de l’idée du Bien. Toutefois, ce processus ne s’achève pas avec la contemplation de l’idée du Bien comme étape finale – le philosophe retourne à la caverne.

Quelle est cette descente du philosophe, qui a atteint le niveau de la contemplation des idées, dans le monde mensonger des ombres, des copies, du devenir ? N’est-ce pas un sacrifice du philosophe-réalisateur pour le peuple, pour son peuple ? Cette descente a-t-elle une apologie ontologique ?

Georgia Murutsu, spécialiste de l’État chez Platon, suggère que la descente a un double sens (un appel à la lecture du platonisme par Schleiermacher) :

1) l’interprétation exotérique explique la descente dans la grotte par le fait que c’est la loi qui oblige le philosophe, qui a touché le Bien par le pouvoir de la contemplation, à rendre la justice dans l’État, à éclairer les citoyens (le philosophe se sacrifie pour le peuple) ;

2) Le sens exotérique de la descente du philosophe dans le monde inférieur (dans le domaine du devenir) correspond à celui du démiurge, reflétant l’émanation de l’esprit du monde.

Cette dernière interprétation est très répandue dans la tradition néo-platonicienne. Le rôle du philosophe est de traduire ce qu’il contemple de manière éidétique dans la vie sociale, les structures de l’État, les règles de la vie sociale, les normes de l’éducation (paideia). Dans le Timée, la création du monde est expliquée par le fait que le Bien (transsubstantiant « sa bonté ») partage son contenu avec le monde. De même, le philosophe qui contemple l’idée du Bien, en tant que ce Bien lui-même, répand la bonté sur le monde et, dans cet acte d’émanation, crée l’ordre et la justice dans l’âme et dans l’État.

« L’ascension et la contemplation des choses supérieures est l’ascension de l’âme dans le domaine de l’intelligible. Si vous admettez cela, vous comprendrez ma chère pensée – si vous aspirez bientôt à la connaître – et Dieu sait qu’elle est vraie. Voici ce que je vois : dans ce qui est perceptible, l’idée de bien est la limite et est à peine perceptible, mais dès qu’elle y est perceptible, il s’ensuit qu’elle est la cause de tout ce qui est juste et beau. Dans le domaine du visible, elle donne naissance à la lumière et à sa règle, mais dans le domaine du concevable, elle est elle-même la règle dont dépendent la vérité et la raison, et c’est vers elle que doivent se tourner ceux qui veulent agir consciemment dans la vie privée et publique ».

Il convient de noter que le retour, la descente dans la grotte, n’est pas un processus unique, mais un processus qui se répète constamment (royaume). C’est l’émanation infinie du Bien dans l’autre, de l’un dans le multiple. Et cette manifestation du Bien est définie par la création de lois, l’éducation des citoyens. C’est pourquoi, dans le mythe de la grotte, il est très important de mettre l’accent sur le moment où le souverain descend au fond de la grotte – la « cathode ». La vision des ombres après la contemplation de l’idée du Bien sera différente de leur perception par les prisonniers, qui sont restés toute leur vie dans l’horizon inférieur de la caverne (au niveau de l’ignorance).

L’idée que c’est la déification et la mission kénotique particulière du philosophe dans l’État de Platon, dans son interprétation néo-platonicienne, qui constitue le paradigme de la philosophie politique de Proclus et d’autres néo-platoniciens ultérieurs, a été exprimée pour la première fois par Dominic O’Meara. Il reconnaît l’existence d’un « point de vue conventionnel » dans la littérature critique sur le platonisme, selon lequel « les néo-platoniciens n’ont pas de philosophie politique », mais exprime sa conviction que cette position est erronée. Au lieu d’opposer l’idéal de la théosis, la théurgie et la philosophie politique, comme le font souvent les universitaires, il suggère que la « théosis » doit être interprétée politiquement.

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La clé de la philosophie implicite de la politique de Proclus est donc la « descente du philosophe », κάθοδος, sa descente, qui répète, d’une part, le geste démiurgique et, d’autre part, est le processus d’émanation de l’Élément, πρόοδος. Le philosophe descendant des hauteurs de la contemplation est la source des réformes juridiques, religieuses, historiques et politiques. Et ce qui lui donne une légitimité dans le domaine du Politique, c’est précisément la  » ressemblance avec la divinité « , la contemplation, le « lever » et le « retour » (ὲπιστροφή) qu’il effectue dans la phase précédente. Le philosophe, dont l’âme est devenue divine, reçoit la source de l’idéal politique de sa propre source et est obligé de porter cette connaissance et sa lumière au reste de l’humanité.

Le philosophe-roi chez les néo-platoniciens n’est pas spécifique au sexe. Une femme philosophe peut également se trouver dans cette position. O’Meara considère les figures hellénistiques tardives d’Hypatie, d’Asclepigenia, de Sosipatra, de Marcellus ou d’Edesia comme des prototypes de ces souverains philosophes loués par les néo-platoniciens. Sosipatra, porteuse du charisme théurgique, en tant que chef de l’école de Pergame, apparaît comme une telle reine. Son enseignement est un prototype de l’ascension de ses disciples sur l’échelle des vertus vers l’Unique.

Hypatie d’Alexandrie, reine de l’astronomie, présente une image similaire dans son école d’Alexandrie. Hypatie est également connue pour avoir donné aux dirigeants de la ville des conseils sur la meilleure façon de gouverner. Cette condescendance dans la caverne des gens du haut de la contemplation est ce qui lui a coûté sa mort tragique. Mais Platon lui-même – voyant l’exemple de l’exécution de Socrate – prévoyait clairement la possibilité d’une telle issue pour un philosophe qui était descendu dans le Politique. Il est intéressant de noter que les platoniciens chrétiens y ont vu un prototype de l’exécution tragique du Christ lui-même.

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Platon s’est préparé une descente similaire, en se lançant dans la création d’un État idéal pour le souverain de Syracuse, Dionysius, et en étant traîtreusement vendu comme esclave par le tyran adultère. L’image néo-platonicienne de la reine-philosophe, fondée sur l’égalité des femmes supposée dans la République de Platon, est une particularité dans l’idée générale du lien entre la théurgie et le domaine du Politique. Il est important pour nous que l’image de Platon de la montée/descente du philosophe de la caverne et de son retour à la caverne ait une interprétation étroitement parallèle dans le domaine du Politique et du Théurgique. Ce point est au cœur de la philosophie politique de Platon et ne pouvait être manqué et développé par les néo-platoniciens. Une autre question est que Proclus, se trouvant dans les conditions de la société chrétienne, n’a pas pu développer pleinement et ouvertement ce thème, ou alors ses traités purement politiques ne nous sont pas parvenus. L’exemple d’Hypatie montre que la mise en garde de Proclus n’était pas superflue. Cependant, en étant conscient que l’ascension/descension était initialement interprétée à la fois métaphysiquement, épistémologiquement et politiquement, nous pouvons considérer tout ce que Proclus a dit sur la théurgie dans une perspective politique. La déification de l’âme du contemplatif et du théurge fait de lui un véritable homme politique. La société peut l’accepter ou non. Ici, le destin de Socrate, les problèmes de Platon avec le tyran Dionysius, et la mort tragique du Christ, sur la croix duquel était écrit « INRI – Jésus le Nazaréen, roi des Juifs ». Il est le Roi qui est descendu du ciel et qui est monté au ciel pour les hommes. Dans le contexte du néo-platonisme païen de Proclus, cette idée d’un pouvoir politique véritablement légitime aurait dû être présente et construite sur exactement le même principe : seul celui qui est « descendu » a le droit de gouverner. Mais pour descendre, il faut d’abord monter. Par conséquent, la théurgie et le fait de « ressembler à une divinité », bien que n’étant pas des procédures politiques en soi, contiennent implicitement la politique et, de plus, la politique ne devient platoniquement légitime qu’à travers elles.

La « ressemblance avec une divinité » et la théurgie des néo-platoniciens contiennent en elles une dimension politique, qui s’incarne au maximum au moment de la « descente » du philosophe dans la caverne.

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Relocaliser la vertu : pour un Grand Recentrement païen

La vertu, pour un païen européen, c’est le fait de tendre en permanence vers l’excellence dans l’accomplissement de ses devoirs moraux. Le but de cet article n’est pas de discuter de la vertu en tant que telle, c’est-à-dire des différents devoirs moraux qui s’appliquent à chacun : d’une part ils varient selon les personnes, d’autre part les avis à ce sujet sont parfois variés. L’idée ici est plutôt d’observer une dérive de l’idée de vertu et de son application, dans un contexte de mondialisation marchande qui s’accompagne d’une monétisation effrénée de l’image des personnes et des marques.

Les traditions païennes européennes insistent sur l’importance des valeurs de solidarité, de générosité, d’hospitalité, valeurs qui sont aujourd’hui particulièrement revendiquées par des groupements politiques dits « de gauche » ; mais nos traditions insistent également tout autant sur l’importance de l’indispensable réciprocité (rendre cadeau pour cadeau mais coup pour coup), de la parenté, de la territorialité, qui sont aujourd’hui essentiellement revendiquées par des groupements politiques dits « de droite ». L’adhésion à certaines idéologies modernes tend donc à occulter tout un pan de notre héritage éthique – l’un ou l’autre selon les cas.

Les textes légaux et éthiques que nous avons conservé sur les mondes celtiques et germano-scandinaves, en particulier le Hávamál (long poème qui contient les conseils de comportement donnés par le dieu Odin), rejoignent en grande partie le discours de nombreux philosophes gréco-romains, en particulier les Stoïciens. L’un d’entre eux, Hiéroclès, nous a laissé un fragment de papyrus qui contient ses Éléments d’éthique. Il y expose un concept désormais connu sous le nom de « cercles de Hiéroclès« , qui explique que notre place dans l’Univers est un point au centre de notre premier cercle, celui de notre foyer familial. Ce premier cercle est englobé par un autre cercle plus vaste, celui de notre famille élargie : grands-parents, oncles et tantes, frères et soeurs dont nous ne partageons pas le toit, cousins, neveux et nièces, etc. Ce cercle familial élargi est compris dans plusieurs autres cercles concentriques qui sont ceux des diverses communautés auxquelles nous appartenons, et dont nous sommes plus ou moins proches et solidaires : amis, voisins, collègues, membres de la même commune, région, nation, civilisation, etc. Les deux derniers cercles, les plus larges, sont ceux de l’humanité en général, puis celui des dieux et de la Nature.

Les cercles de Hiéroclès, réinterprétés par Kai Whiting dans Being Better, chapitre 6 et p. 119-120 (source : Stoa Gallica, association francophone pour un Stoïcisme contemporain)

Ces cercles de Hiéroclès présentent une vision similaire aux conceptions germano-scandinaves, qu’on résume souvent dans les milieux néopaïens par les termes de innangarð (« intérieur », tout ce qui est dans un cercle plus proche de nous) et utangarð (« extérieur », tout ce qui est dans un cercle plus lointain, par exemple un pays étranger par rapport au nôtre, un autre village par rapport au nôtre, la famille voisine par rapport à la nôtre, etc), bien qu’ils n’aient pas tout à fait cet usage historique.

Les néopaïens germano-scandinaves sont parfois plus orientés vers les cercles les plus proches et l’exclusion des cercles les plus lointains. A l’inverse, la doctrine de Hiérioclès, connue sous le nom de cosmopolitisme stoïcien (« kosmopolitês » signifie « citoyen du monde » en grec), est parfois interprétée dans le sens d’un soutien à une forme de gouvernement mondial et/ou d’une volonté de dissolution des communautés nationales. En réalité, les deux traditions se rejoignent lorsqu’elles sont bien comprises. Hiéroclès lui-même a écrit que ce serait « de la folie de vouloir nous lier à ceux qui ne portent aucune affection envers nous, tout en négligeant ceux qui nous sont proches et ceux dont la Nature nous a pourvus ».

Le « citoyen du monde » moderne est incité à déporter toute son attention sur les cercles le plus extérieurs (tout en retirant évidemment « les Dieux » du cercle « les Dieux et la Nature »), au nom de l’antispécisme (traiter les autres espèces animales comme s’il s’agissait d’êtres humains) et de l’antiracisme (traiter les membres d’autres ethnies comme si ils étaient des membres de notre ethnie). Parallèlement, il y a un désintérêt grandissant pour les premiers cercles intermédiaires, ceux qui relient justement le point du « moi » au grand cercle cosmique des Dieux et de la Nature : foyer, famille élargie, communautés, présentés comme des entraves à la liberté individuelle. Ce cosmopolitisme mal compris nourrit la plupart du temps un égocentrisme caché, celui de la valorisation personnelle, en affichant publiquement une vertu factice qui ne coûte rien, puisqu’elle s’accompagne rarement d’actes concrets en-dehors des réseaux (a)sociaux.

Nos traditions ancestrales visent à nous rapprocher du plus grand cercle, celui des Dieux et de la Nature. Elles nous définissent aussi comme des « compatriotes du cosmos » (autre traduction possible de kosmopolitês, tout aussi exacte que « citoyens du monde »), car nous avons notre rôle à jouer dans l’ordre sacré mis en place par les Dieux : c’est même tout le sens de nos rites. La méthode utilisée est cependant tout à fait inverse, car elle est de se concentrer d’abord sur les cercles les plus proches. Il s’agit en quelque sorte d’un Grand Recentrement, d’une relocalisation païenne de la vertu. Tous nos efforts sont d’abord censés tendre vers le fait de traiter les membres de notre foyer comme nous nous traiterions nous-mêmes. Ensuite, et seulement ensuite, quand nous y sommes parvenus, traiter les membres de notre famille éloignée comme nous traitions les membres de notre foyer, puis comme nous-mêmes. L’étape suivante est de procéder ainsi avec le cercle d’après, par exemple celui des amis : les traiter comme s’ils étaient des membres de la famille élargie, puis des membres de notre propre foyer, puis comme nous-mêmes. Traiter les étrangers comme des membres de notre communauté nationale, ou des animaux d’autres espèces comme s’ils étaient humains, n’est donc cohérent qu’après un très long travail, autant dans l’exploration sans concession de notre psychologie intime que dans l’immense tâche sans cesse recommencée qui consiste à retisser des liens sociaux solides et réciproques.

Les défis de notre époque, dont font partie l’effondrement écologique et la disparition des cultures autochtones, sont mondiaux et demanderont probablement une coopération mondiale pour y faire face. Mais cette coopération ne peut avoir lieu sans d’abord rebâtir la structure interne de nos communautés, y compris et surtout en Europe.

(P.S. : Il va sans dire que l’auteur de ces lignes n’a aucunement l’intention de s’ériger en modèle de vertu ; ce sera déjà une grande chose s’il peut être un modèle en matière de recherche de la vertu)

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Un fleuve corse proclamé « entité vivante »

C’est une première sur le territoire de la République française ! En Corse, le collectif Tavignanu Vivu, UMANI et Terre de Liens Corsica-Terra di u cumunu ont rédigé une déclaration de droits pour le fleuve Tavignanu, inspirée du modèle de Déclaration Universelle des Droits des Rivières du Earth Law Center. Le texte, disponible ici, déclare notamment que :

« Le fleuve Tavignanu est une entité vivante et indivisible de sa source jusqu’à son embouchure, délimitée par son bassin versant, et dispose de la personnalité juridique.

En tant que personne juridique, le fleuve Tavignanu possède les droits fondamentaux suivants :
–  le droit d’exister, de vivre et de s’écouler;
–  le droit au respect de ses cycles naturels;
–  le droit de remplir ses fonctions écologiques essentielles;
–  le droit de ne pas être pollué;
–  le droit d’alimenter et d’être alimenté par des aquifères de manière durable; –  le droit au maintien de sa biodiversité autochtone;
–  le droit à la régénération et à la restauration;
–  le droit d’ester en justice.
»

L’attribution à un patrimoine naturel d’une personnalité juridique et de droits assortis est quelque chose qui existe déjà ailleurs dans le monde, par exemple en Amérique du Sud et en Australie, suite aux revendications des peuples autochtones pour le respect de leurs traditions sacrées.

Source : https://mrmondialisation.org/declaration-des-droits-du-fleuve-tavignanu-corse-une-premiere-en-france/

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Ne mangez que des animaux sacrifiés aux Dieux !

(Ceci est une traduction d’un article paru sur Hellenic Faith, un site internet anglophone consacré à la religion grecque contemporaine dans sa forme basée sur le néoplatonisme de Julien le Philosophe. Le raisonnement et ses conclusions pratiques sont cependant applicables à toutes les religions ethniques européennes : germano-scandinave, celtique, etc).

Le sacrifice d’animaux est souvent considéré comme l’une des pratiques essentielles de l’ancienne religion grecque. Souvent, cette pratique se voit attribuer un rôle central dans la religion, car elle est, au moins en théorie, le premier rituel de la religion grecque antique. Et si l’acte de sacrifice avait encore plus d’importance pour les Grecs ? Walter Burkert nous dit que « la structure fondamentale [du sacrifice animal] est identique et claire : le sacrifice animal est un abattage ritualisé suivi d’un repas de viande » (Burkert 2006, 57). On comprend que l’acte de sacrifice a joué un rôle important dans les habitudes alimentaires helléniques, mais quel était-il exactement ? Dans cet essai, je soutiendrai que le sacrifice jouait un rôle essentiel dans la consommation de viande dans le monde grec antique, la viande étant censée être sacralisée par l’accomplissement du sacrifice avant de devenir consommable. Je vais argumenter en faveur de cela en donnant un aperçu de ce que signifiait le sacrifice d’animaux, en abordant la forme qu’on pense généralement qu’il a pris, et à partir de là, je pourrai répondre aux objections en élargissant la compréhension de ce que le « sacrifice animal » pouvait signifier dans le monde antique. À partir de là, je conclurai ce que ces pratiques alimentaires devraient signifier pour les païens grecs d’aujourd’hui, et comment ces coutumes alimentaires devraient orienter les aspirations de la communauté païenne grecque contemporaine qui se développe aujourd’hui.

Le sacrifice est la source de la viande

Le monde grec était un monde où, dans la plupart des circonstances normales, la viande était impropre à la consommation – à moins que ce ne soit dans les limites d’un contexte sacrificiel. C’est le sujet du livre de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant La cuisine du sacrifice en pays grec. Ils nous disent que la présence du divin sanctifie la consommation de viande, mais seulement dans la mesure où l’on offre aux Dieux des sacrifices, où l’on offre l’animal au Divin (Detienne & Vernant 1989 : 25). Fondamentalement, le sacrifice est un don aux Dieux, et s’inscrit dans une relation réciproque entre les dieux et les mortels basée sur l’échange de dons (Parker 2011, 137). Le cadeau est celui d’un animal tué pour être mangé (Parker 2011, 136). C’est un acte par lequel quelque chose est mis en possession d’un Dieu, et ainsi sacralisé. Même Robert Parker, un spécialiste de la religion grecque qui est très sceptique à l’idée de l’existence d’une forme de « casher grec », admet qu’il existe des références à la consommation de choses non sacrifiées comme étant un type de comportement sacrilège et barbare, qui est un affront aux Dieux, dans diverses inscriptions et poèmes (Parker 2011, 131-132).

Cette pratique était si importante qu’elle en vint à dominer les préoccupations culinaires des premiers chrétiens, qui considéraient la consommation de viande acquise par cette « boucherie religieuse païenne » comme potentiellement dangereuse sur le plan spirituel, car la viande sacrificielle était fréquemment vendue sur le marché. Ce sujet était si préoccupant pour les anciens chrétiens qu’il est même abordé dans la Bible, dans les écrits de l’apôtre chrétien Paul. Ecrivant à destination des habitants de la cité grecque de Corinthe, Paul écrit « au sujet de la nourriture offerte aux idoles… » (1 Corinthiens 8 :1) et informe les premiers chrétiens du premier siècle qu’ils devraient « manger tout ce qui est vendu sur le marché de la viande sans soulever aucune question sur le terrain de la conscience… Mais si quelqu’un vous dit : « Ceci a été offert en sacrifice », alors ne le mangez pas, à cause de celui qui vous a informé, et pour l’amour de la conscience » (1 Corinthiens 10 :25). Les préoccupations des premiers chrétiens concernant les habitudes alimentaires de leurs voisins nous donnent un aperçu des pratiques alimentaires du monde dans lequel ils vivaient – ​​un monde où la boucherie religieuse faisait partie intégrante de l’ancienne pratique du culte hellénique.

C’est un sacrifice, non ?

Pour développer un argumentaire sur les lois alimentaires religieuses concernant la consommation de viande, nous devons d’abord essayer de comprendre comment est-ce qu’on obtenait de la viande, ce qui signifie apprendre ce qu’était le sacrifice d’animaux dans le monde grec antique, et donner un sens à ce qu’il impliquait. Les spécificités du sacrifice d’un animal variaient considérablement, étant donné que l’ancienne religion hellénique n’avait pas de forme centralisée et était donc locale. Les rites et les pratiques variaient considérablement à travers le monde grec. Cependant, il existait au certain nombre de points communs à toutes ces pratiques :

  1. Le sacrifice a lieu sur un autel, et un animal approprié pour le sacrifice est sélectionné (Petropoulou 2012, 41). Le meilleur est le bœuf, en particulier un taureau (Burkert 2006, 55), mais on sacrifice aussi les moutons, les chèvres, les porcs et la volaille (Burkert 2006, 55).
  2. La victime est ornée d’une guirlande puis escortée en procession jusqu’à l’autel (Petropoulou 2012, 41).
  3. Le prêtre qui supervise le sacrifice lève les mains vers le ciel en position de prière, des prières sont prononcées et des rites de purification (lustration) sont accomplis (Petropoulou 2012, 41).
  4. La mise à mort est accomplie. Si l’animal est grand, il reçoit un coup à la tête avec une hache, pour assommer l’animal, puis l’artère du cou est coupée avec un couteau sacrificiel (Burkert 2006, 56). Si l’animal est petit, il est élevé au-dessus de l’autel et sa tête est tranchée (Burkert 2006, 55). Le sang du sacrifice est recueilli dans un bassine, puis versé sur et autour de l’autel, signe d’une grande piété qui permet de savoir que l’autel est activement utilisé (Burkert 2006, 55).
  5. La victime est écorchée et découpée (Petropoulou 2012, 41) (Burkert 2006, 56). Ses entrailles peuvent être examinées (Petropoulou 2012, 41), et les splanches, organes tels que le cœur et le foie, sont rôtis au feu de l’autel et mangés par les sacrificateurs, tandis que les os et les graisses non comestibles sont brûlés sur le bûcher (Burkert 2006, 56 -57).

Cet acte s’appelle une thysia, et désigne l’effusion de sang sacrificiel sur l’autel et la combustion des os (Detienne & Vernant 1989, 25). Après cela, l’étape suivante est le banquet, une caractéristique fondamentale des sacrifices, même les plus formels. Alors que les dieux recevaient les os et la graisse non comestible, la viande comestible était buillie ou rôtie, pour être mangée par les participants mortels du sacrifice (Burkert 2006, 57). Cela permettait la communion entre le Divin et l’Humain, où les Dieux sont joints aux mortels dans un acte qui les rapproche. Comme l’écrit Fred S. Naiden, « s’il y avait communication par le sacrifice, et donc discours ou pratique, il y avait aussi une communion, une expérience intérieure » (Naiden 2015, 316). Detienne et Vernant tentent de décrire cela en se référant aux récits hésiodiques de l’origine du sacrifice, lorsque les Dieux et les Hommes ont été à la fois nettemnt divisés et hiérarchisés par le premier sacrifice, mais aussi liés et rapprochés. Ils écrivent qu’« en mangeant les morceaux comestibles, les hommes, tout en revigorant leurs forces défaillantes, reconnaissent l’infériorité de leur condition mortelle et confirment leur subordination aux Olympiens » (Detienne & Vernant 1989 : 25). Lors du banquet sacrificiel, il était interdit de retirer de la viande du lieu sacré (Burkert 2006, 57). Cependant, si le festin rituel se terminait et qu’il restait une abondance de viande sacrificielle, on sait qu’elle était ensuite vendue sur le marché, probablement pour éviter le gaspillage (Parker 2011, 158).

Le sacrifice : plus qu’un autel ensanglanté

Cependant, étant donné que le sacrifice d’animaux était censé être la principale source de nourriture pour les Grecs de l’Antiquité, le format rituel de la thysia civique, bien décrit dans les textes, était-il la seule manière de sacrifier des animaux ? La question même est invoquée par Naiden, qui s’oppose à l’idée que les sacrifices d’animaux dans leur ensemble étaient le seul moyen par lequel les Grecs obtenaient leur viande, écrivant que l’affirmation selon laquelle «tout le bœuf, le mouton et le porc provenaient d’animaux sacrificiels. . . [est] une vue qui va trop loin », car selon lui ces sacrifices formels à l’autel ne pouvaient pas nourrir des corps de citoyens comprenant des dizaines de milliers voire des centaines de milliers de personnes (Naiden 2015, 34). Cependant, comme le souligne JCB Lowe, la plupart de la viande du monde antique provenait probablement de sacrifices, car la viande était consommée de manière très économe (Lowe 1985, 73). Après tout, le bétail était autant une monnaie dans le monde antique qu’un stockage de la richesse, et consommer régulièrement de la viande aurait été une lourde dépense, inatteignable pour la plupart des gens. Comme l’écrit Parker, « il y a donc dans le meurtre sacrificiel un élément qui consiste à abandonner une richesse » (Parker 2011, 137). Mais plus important encore, cela remet en question s’il peut y avoir eu une plus grande diversité de compréhension de ce qui comptait comme un sacrifice dans le monde grec antique. Dans une certaine mesure, je suis d’accord avec l’évaluation de Naiden selon laquelle le modèle de sacrifice hautement idéalisé, où le sang est versé à l’autel, n’était pas capable de nourrir chaque personne dans une ville. Dans une religion décentralisée, il va de soi que le sacrifice peut prendre de nombreuses formes et tailles, et il est probable que le modèle idéal de sacrifice que détaillé ci-dessus n’était pas le seul modèle de sacrifice dans l’esprit des Grecs. C’est probablement ce à quoi fait allusion la lex sacra, une inscription mise en place par un culte orphique, qui incite les acolytes à s’abstenir des paradoxaux « sacrifices sans sacrifice » (Hellholm & Sänger 2018, 1770), c’est-à-dire de viande sacrifiée autrement que lors des grands rites.

Mosaïque de chasse au cerf de Pella, Grèce

Lowe et Parker affirment tous deux que certains animaux étaient mangés sans être sacrifiés, parce que des animaux étaient tués à la chasse plutôt que lors d’un rituel formel à l’autel. Parker met particulièrement l’accent sur ce fait dans sa lutte contre l’idée que toute la viande doit provenir du sacrifice avant la consommation, jugeant l’affirmation « extrême » et affirmant qu’elle peut être réfutée en soulignant comment « les Grecs mangeaient du gibier tué sans aucune procédure spéciale » (Parker 2011, 131). Mais les arguments de Parker sont relativement faibles, car il part de l’hypothèse de base selon laquelle le rituel hautement cérémoniel d’épandage du sang autour de l’autel était le seul paradigme de sacrifice dans le monde grec antique. Lowe et Parker oublient à quel point il était important pour les chasseurs de faire des vœux aux dieux avant leurs chasses, et les dieux sont souvent décrits comme jouant un rôle important dans la préparation d’une chasse, comme le Xénophon dans sa Cynégétique :

Que le chasseur aille au terrain de chasse en simple habit léger et chaussures, tenant un bâton à la main, et que le garde-filet le suive. Qu’ils gardent le silence en s’approchant du terrain, afin que, au cas où le lièvre serait proche, il ne puisse pas s’éloigner en entendant des voix. […] Après avoir fait un vœu à Apollon et Artémis la chasseresse [gr. Agrotera] pour leur donner une part du butin, qu’il lâche un chien, le plus habile à suivre une piste, au lever du soleil en hiver, avant l’aube en été, et quelque temps entre les autres saisons.

Xénophon, Cynégétique. 6.11-14

En bref, ce que l’on voit ici, c’est que les Dieux font toujours partie intégrante du métier du chasseur, et que la mise à mort du gibier par le chasseur est légitimée par le sacrifice d’autres animaux. Ces récits se poursuivent des siècles après Xénophon et peuvent être trouvés dans les travaux d’Arrianos de Nicomédie (parfois appelés le « jeune » ou le « deuxième » Xénophon). Dans son propre Cynegeticus intitulé de la même manière, Arrianos nous parle du rôle critique que les Dieux sont censés jouer dans la chasse : même le plus habile des chasseurs, s’il ne fait pas vœu aux Dieux, peut souffrir de ne pas pouvoir trouver de gibier :

Teucer, dit-il [Homère], le meilleur archer des Grecs, dans le concours d’archerie, ne frappa que la corde et la coupa en deux, parce qu’il n’avait fait aucun vœu à Apollon ; mais ce Merion, qui n’était pas du tout un archer, en invoquant Apollon, frappa l’oiseau.

Arrianos, Cynégétique. 32-36

Non seulement les Dieux sont invoqués par les chasseurs, recevant une part du gibier et des sacrifices en échange du gibier, mais nous voyons dans le récit d’Arrianos que ne pas offrir de vœux aux Dieux en partant chasser était synonyme de ne pas trouver de gibier du tout. Alors en quoi la chasse n’est-elle pas une forme potentielle de sacrifice dans le paradigme grec ? Nous pourrions étendre cela à la viande d’animaux domestiques qui n’ont pas subi une procession sacrificielle typique. Par exemple, au début de son livre Smoke Signals for the Gods: Ancient Greek Sacrifice from the Archaic through Roman Periods, Naiden s’oppose au fait que toute la viande provenait de sacrifices en affirmant que le porc servi dans les repas collectifs spartiates ne provenait pas d’animaux sacrifiés (Naiden 2015, 34), mais admet plus tard que « les repas spartiates n’étaient pas laïques. Lorsque le boucher [mageiros] tuait ses porcs, il disait peut-être une prière sur eux » (Naiden 2015, 257). Mais en réprimandant Detienne et Vernant, Naiden lui-même écrit qu’ils « supposent que le sacrifice est un rituel, mais l’adorateur le concevait comme un épisode d’une relation avec un dieu » (Naiden 2015, 320). Alors pourquoi les bouchers ne seraient-ils pas placés en relation avec un Dieu quand ils prient avant de tuer un animal ? Naiden n’aborde en aucun cas cette incohérence, à part en affirmant que ces mises à mort n’ont pas eu lieu sur un autel, et que c’est ainsi que ses adversaires Detienne et Vernant définissent le sacrifice animal. Mais alors pourquoi devrions-nous supposer que, juste parce qu’un animal n’a pas été abattu sur un autel, il n’a pas été sacrifié ? La boucherie antique est une institution où le boucher était compétent en matières religieuses, comme les prêtres ou les chasseurs, s’il invoquait les dieux en les priant au moment de la mise à mort. En fait, la description de Lowe du fonctionnement des bouchers brosse un tableau plus détaillé, auquel Naiden aurait du mal à s’opposer, les bouchers détenant une combinaison de fonctions culinaires et rituelles, leur rôle étant celui d’un sacrificateur professionnel, compétent à la fois en boucherie, en cuisine et en abattage rituel (Lowe 1985, 73). Ainsi, on peut comprendre que la consommation de viande avait une signification religieuse pour les anciens Grecs (Lowe 1985,72).

Conclusion

En conclusion, il est juste de conclure que dans la religion grecque, il faut idéalement acquérir toute viande par une sorte de boucherie religieuse. Le sacrifice était la façon dont les anciens obtenaient et consommaient la viande. Cependant, il est important de garder à l’esprit ce que signifie le sacrifice. Tous les arguments avancés par Naiden et Parker, qui s’opposent au sacrifice animal comme mode fondamental d’acquisition de la viande par les Grecs, sont formulés comme des réponses directes aux travaux de Detienne et Vernant. Cependant, plutôt que de contester l’affirmation de Detienne et Vernant selon laquelle le sacrifice d’animaux dans le monde grec antique était uniquement synonyme de thysia (qu’ils définissent comme l’abattage d’un animal sur un autel et la combustion de ses os), Naiden et Parker ont affirmé que, puisque toute la viande ne provenait pas d’une thysia, alors toute la viande ne provenait pas d’un sacrifice. Les preuves montrent, cependant, que le fait d’obtenir de la viande à partir d’un animal était toujours associé au don de la vie de l’animal aux Dieux, d’une manière ou d’une autre… Ce qui est une caractéristique fondamentale de la notion de sacrifice (Parker 2011, 136).

Compte tenu de ces informations, ceux qui pratiquent la religion grecque aujourd’hui devraient se préoccuper de la provenance de leur viande. Il est important de se méfier des miasmes rituels provenant de la viande non-sacrifiée, en particulier dans la viande qui vient de l’industrie agro-alimentaire. De plus, il est essentiel que les communautés qui en ont les moyens s’efforcent d’ouvrir des boucheries religieuses pour permettre la pratique des traditions rituelles grecques concernant l’alimentation.

Bibliographie

Arrien. Arrian on Coursing: The Cynegeticus of the Younger Xenophon, Traduit du grec, avec des annotations classiques et pratiques, et une brève esquisse de la vie et des écrits de l’auteur. À laquelle est ajoutée une annexe, contenant un compte des Canes Venatici de l’Antiquité classique . Traduit par William Dansey. Londres : J. Bohn, 1831.

Brettler, Marc Zvi, Carol A. Newsom et Pheme Perkins. La nouvelle version standard révisée . New York : Oxford University Press, 2018.

Burkert, Walter. religion grecque . Cambridge : Harvard University Press, 2006.

Detienne, Marcel et Jean Pierre Vernant. La cuisine du sacrifice en pays grec . Chicago : University of Chicago Press, 1989.

Eidinow, Esther, Julia Kindt et Robin Osborne. Théologies de la religion grecque antique . Cambridge : Cambridge University Press, 2020.

Hellholm, David et Dieter Sänger. L’Eucharistie, ses origines et ses contextes : repas sacré, repas communautaire, communion à table dans l’Antiquité tardive, judaïsme primitif et christianisme primitif . Mohr Siebeck, 2018.

Kleijwegt, Marc. Haricots, bains et barbier… Une loi sacrée de Thuburbos Maius. Dans : Antiquités africaines , 30,1994. p. 209-220.

Lowe, JCB « Cuisine à Plaute. » Antiquité classique 4, no. 1 (1985) : 72-102. Consulté le 3 avril 2021. http://www.jstor.org/stable/25010825 .

Naiden, FS, Signaux de fumée pour les dieux : sacrifice grec ancien de l’archaïque à l’époque romaine . Erscheinungsort Nicht Ermittelbar : Oxford University Press, 2015.

Parker, Robert. Sur la religion grecque . Ithaque : Cornell University Press, 2011.

Petropoulou, MZ Sacrifice animal dans la religion grecque antique, le judaïsme et le christianisme, 100 avant JC à 200 après JC . Oxford : Oxford University Press, 2012.

Xénophon. Xénophon en sept volumes, 7 . CE Marchant, GW Bowersock, tr. Constitution des Athéniens. Harvard University Press, Cambridge, MA; William Heinemann, Ltd., Londres. 1925.

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Heimdallr et Loki (réflexions sur la diffraction)

Heimdallr et Loki sont deux figures importantes de la mythologie scandinave. Ils forment, sur plusieurs points, une paire dont les multiples oppositions permettent de mieux comprendre chacun des deux personnages, et plus largement la vision du monde germano-scandinave dans son ensemble (c’est-à-dire ses mythes, ses rites, et son éthique). Le but de cet article n’est pas d’explorer en détail chacune de ces deux figures, ces informations étant disponibles ailleurs, mais simplement de rappeler les points pertinents qui permettent de saisir le sens de leur opposition.

Heimdallr est avant tout un dieu gardien de l’ordre cosmique. Sa demeure, Himinbjörg, « la montagne du ciel », est située à l’entrée d’Ásgarðr, le monde des Dieux. Il surveille sans cesse l’extrémité de l’arc-en-ciel, Bifröst, qui relie Ásgarðr à Midgarðr, le monde des Humains. D’une manière intéressante, chez les Grecs, dont la mythologie a la même origine indo-européenne, les dieux vivent au sommet du Mont Olympe (qui est aussi une montagne céleste) ; et les messages des dieux sont amenés par la déesse Iris, qui est la déesse de l’arc-en-ciel.

Heimdallr est aussi le créateur de la société et de la religion germano-scandinave, sous le nom de Rigr. C’est lui qui est le père des trois classes sociales hiérarchisées (les esclaves ou thrællar, les hommes libres ou karlar, et les seigneurs ou jarlar), et c’est lui qui enseigne les secrets magiques des runes au premier roi, Konr. Enfin, c’est lui qui soufflera dans sa corne Gjallarhorn pour annoncer l’arrivée du Ragnarök, l’immense bataille entre les Dieux et les Géants qui marquera la fin de notre ère et le début d’une nouvelle.

Loki, au contraire, incarne le désordre et la tromperie. C’est un étranger dans la société divine, car il est le fils d’un Géant. Il est le père de Fenrir et de Jörmunganðr, le loup et le serpent monstrueux qui sont les ennemis des Dieux et des Humains. A plusieurs reprises, il met en danger la sécurité d’Ásgarðr et de ses habitants divins, à cause de ses imprudences. C’est aussi Loki qui vole le collier magique de la déesse Freyja, Brísingamen, et celui qui le récupère en se battant contre lui est… Heimdallr ! Enfin, en complotant le meurtre du dieu Baldr, et en insultant tous les Dieux lors du banquet rituel tenu dans la halle d’Aegir, Loki prouve définitivement son caractère cruel et nuisible. C’est pourquoi il a été puni et enchaîné par les Dieux, et combattra aux côtés des Géants lors du Ragnarök qui mènera à la destruction presque totale de notre monde.

Lors de cette bataille, Heimdallr et Loki s’entretueront : c’est le point indiscutable qui montre à quel point ce sont des forces opposées. Là où les fils de Heimdallr sont la société germano-scandinave ordonnée et civilisée, les fils de Loki sont des créatures destructrices qui tueront Óðinn et Thórr lors du Ragnarök. Là où Loki vole le collier de Freyja, Heimdallr le récupère. Là où Loki ment sans cesse, Heimdallr écoute silencieusement et attentivement, car il attend le bon moment pour exprimer un signal unique, fiable, et clair : donner l’alerte du Ragnarök en soufflant dans sa corne Gjallahorn.

Il existe une autre manière de considérer cette opposition entre Heimdallr et Loki : elle fait appel à deux concepts de base en physique, qui n’étaient sans doute pas connus de cette manière par les anciens mais qui peuvent apporter un éclairage intéressant sur le sujet. L’arc-en-ciel est formé par un phénomène qu’on nomme la diffraction. La lumière blanche est composée d’un grand nombre d’ondes lumineuses qui ondulent à différentes fréquences, et lorsque cette lumière blanche passe à travers un prisme ou à travers des gouttes de pluie, ces différentes ondes se déparent : c’est la diffraction, qui nous permet d’observer séparément chaque nuance de couleur qui compose la lumière blanche. Un autre phénomène physique intéressant ici est la réflexion : quand des ondes lumineuses ou sonores rencontrent certains objets, elles sont en partie renvoyées dans une autre direction, comme si elles « rebondissaient ». Quand cela concerne des ondes sonores, nous appelons cela un « écho » ; et quand cela concerne des ondes lumineuses, nous appelons cela un « reflet ». Là encore, la mythologie grecque peut nous fournir des comparaisons éclairantes, à travers les figures de Êcho et de Narcisse.

Êcho était une nymphe (une génie des forêts) qui avait pour mission d’empêcher Hêra, l’épouse de Zeus, de découvrir ses infidélités. Elle la distrayait par un bavardage permanent, de manière à la gêner et à lui faire perdre son temps. Hêra, ayant compris ses manigances, la condamna à ne plus pouvoir parler, sauf pour répéter ce qu’on venait de lui dire. Êcho tomba amoureuse d’un beau jeune homme nommé Narcisse, mais ne put jamais le séduire à cause de sa malédiction. Elle se laissa donc mourir de faim au fond d’une caverne, et c’est depuis ce jour que l’écho est apparu : c’est la voix de la nymphe qui répète ce qu’elle entend, maudite par Hêra.

Narcisse, lui, était un jeune homme d’une immense beauté, mais qui n’aimait personne d’autre que lui-même. Il finit par tomber amoureux de son propre reflet dans l’eau, et il resta là à se regarder lui-même jusqu’à mourir de faim.

Comme Êcho, Loki est à la source d’un bavardage permanent, à l’opposé de l’écoute attentive de Heimdallr. Comme Narcisse, Loki est préoccupé avant tout par lui-même, aux détriments de la communauté qui l’a accueilli. Loki est l’écho trompeur de nos désirs égoïstes et des discours pervers. Il est le reflet déformant que nous risquons sans cesse de prendre pour la réalité, il est notre portrait plus ou moins inexact dont il faut se détacher pour regarder autour de nous et occuper dignement notre place dans l’ordre cosmique.

Heimdallr, au contraire, par la diffraction, permet d’analyser, de comprendre. Il est celui qui différencie, qui discrimine, qui hiérarchise ; et qui, inversement, en remontant à la source, permet de refaire la synthèse, de saisir que l’infinité de nuances chatoyantes qui composent le monde est issue de la divine lumière blanche dont il est le gardien, lui qui est « le plus blanc des Ases ».

Salut à toi, Heimdallr, gardien de Himinbjörg et père de nos traditions ! Puisse Loki rester enchaîné, ses mensonges être dissipés, et ses complices être vaincus lors du Ragnarök !

L’ordre est le nom social de la beauté. Il se définit en même temps par ce qu’il refuse et par ce qu’il promet, par les disciplines qu’il impose et les libertés qu’il assure, par les barrières qu’il dresse et les voies qu’il ouvre, et il ne vexe utilement les prétentions de l’individu que pour favoriser la plénitude de la personne. Nous voyons avec évidence qu’il manque là où la licence déborde, mais nous sentons non moins fortement qu’il est absent là où la contrainte règne seule. Il nous engage dans une hiérarchie où notre jouissance la plus forte n’est pas de dominer ce que nous dépassons, mais d’être associés à ce qui nous dépasse, et le vrai caractère d’une société noble étant précisément de ne laisser isolé aucun des hommes qu’elle enveloppe, les moindres de ceux qu’elle emploie oublient la modestie de leur rang dans l’importance de leurs fonctions.
Abel Bonnard

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Gérer une maison hantée selon Athénodore de Tarse

Athénodore de Tarse (aussi nommé Athénodore le Cananite) était un philosophe grec païen de l’école stoïcienne qui a vécu au Ier siècle de l’ère chrétienne. Il est entres autres connu pour avoir enseigné la philosophie à Octavien (fils adoptif de Jules César, qui devint le premier empereur romain). Il lui avait appris à réciter l’alphabet en entier avant toute réaction de colère, pour se laisser le temps de voir si c’était vraiment une bonne idée de s’énerver ou s’il valait mieux garder son calme. On raconte aussi que, Octavien ayant l’habitude de faire venir secrètement de jeunes femmes dans ses appartements, Athénodore se fit passer pour l’une d’elles et lui expliqua que n’importe qui de mal intentionné pouvait en profiter pour s’introduire chez lui.

Alors qu’Athénodore rassemblait peu à peu des économies pour envisager d’acheter une maison, il en trouva une à vendre qui était très en-dessous des prix habituels et qui était donc dans ses moyens. La raison était simple : elle était hantée, c’est pourquoi le propriétaire voulait s’en débarrasser… mais personne n’en voulait ! Athénodore l’acheta sans hésiter et y emménagea. Y avant amené ses quelques affaires dans la journée (il ne possédait pas grand-chose), il passa la soirée à réfléchir et à écrire, faisant son oeuvre de philosophe. C’est alors que le fantôme apparut, agitant lourdement des chaînes et poussant de grands cris en s’approchant de lui (en tout cas, c’est ce que nous dit Pline le Jeune dans ses Lettres, XXVII, « de Pline à Sura »).

Que fit Athénodore ? Sans lever le nez de son travail, il dit simplement au fantôme qu’il l’avait entendu, mais qu’il était présentement occupé à son devoir de philosophe. Cependant, dès qu’il aurait fini, il lui accorderait bien entendu toute son attention à ce fantôme qui semblait en grande détresse. Et le fantôme… attendit.

Une fois l’heure de travail terminée, Athénodore se leva et s’approcha du fantôme, qui tourna les talons et se dirigea vers la sortie de la maison. L’apparition finit par s’arrêter dehors à un endroit donné, ne bougea plus, et finit par disparaître. Notre philosophe lui souhaita bonne nuit, marqua l’endroit avec un bâton, et alla se mettre tranquillement au lit.

Le lendemain matin, Athénodore retourna à l’endroit marqué par le bâton, et, ne voyant rien de spécial, emprunta une pelle à un ami et creusa. Il trouva à cet endroit un squelette enchaîné, qui avait été caché là. Puisant dans ses économies (il lui restait un peu d’argent, grâce au bas prix de la maison hantée), il fit organiser une cérémonie funéraire simple et sobre mais correcte, lors de laquelle les rites traditionnels furent accomplis et permirent au malheureux de gagner l’autre monde. Plus aucun phénomène étrange ne se produisit dans cette maison.

On raconte aussi que, pour sa grande sagesse, ayant participé au renversement d’un gouvernement corrompu, Athénodore de Tarse fut honoré dans sa ville natale par ses concitoyens reconnaissants, lors d’un rite annuel qui dura jusqu’à l’interdiction du paganisme dans l’empire romain.

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Pourquoi les vers luisants luisent-ils ?

Pourquoi les vers luisants luisent-ils ?

Alors que le soleil s’est couché derrière les arbres, de minuscules étoiles vertes s’allument doucement sur le plancher d’humus.

Pourquoi les vers luisants luisent-ils ? Peu à peu, on ne voit plus qu’eux : la lune est nouvelle (pour ne pas dire noire) et le ciel est couvert.

Pourquoi luisent-ils donc ? Cela fait d’eux des proies parfaites, qu’on détecte à cent pas malgré leur petite taille qui les rend si vulnérables. Quelle mouche les a donc piqués, ces vers, pour s’afficher ainsi, alors même qu’ils n’ont pas d’option de monétisation sur le nombre de vues ni de cagnotte participative à remplir ?

Alors, pourquoi les vers luisants luisent-ils ? Ils luisent pour dire « je suis là ! », et ils le disent dans le plus beau des langages, celui de la beauté (qui est l’autre nom du bien).

Ils luisent pour que les autres vers sachent qu’ils ne sont pas seuls. Ils luisent pour se reconnaître entre semblables. Ils luisent pour se rencontrer et être fertiles ; ils luisent pour que, à travers les générations successives, se transmette ce qu’ils sont. Ils luisent parce que l’alternative (rester cachés pour survivre une ou quelques nuits de plus) signifie qu’ils périront de toute façon, sans que la lumière qu’ils portent ne puisse se perpétuer. Ils luisent pour que, année année, siècle après siècles, millénaire après millénaire, perdure cette lumière vacillante.

Et ce ver luisant isolé, pourquoi luirait-il alors qu’il est seul ? Il luit parce que, s’il est seul, s’il est le dernier de sa génération et plus encore s’il est le dernier de son espèce, luire c’est être et être c’est luire. Luire ou ne pas être, là est la question. S’il est le dernier et que tout est vain parce que voué à l’extinction, il est doublement important de luire, pour jouer sa part dans la symphonie cosmique et son rôle dans la sublime tragédie de la vie.

Voilà pourquoi les vers luisants luisent.

Pour cela, et pour offrir, à celui qui sait regarder, une des si nombreuses leçons que cache la Nature, source inépuisable de toute beauté et de toute sagesse.

LVCIO M. NIGRAE

Crédit photo : Timo Newton-Syms de Chalfont St Giles, Bucks, Royaume-Uni [CC-BY-SA-2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0), via Wikimedia Commons]

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Contre la société de surveillance : la conception européenne de la liberté

Guillaume Travers est professeur d’économie, auteur de « Économie féodale et société médiévale », « Corporations et corporatisme », et « Capitalisme moderne et société de marché ».

L’introduction du « pass sanitaire » suscite chez beaucoup le sentiment d’une profonde rupture en matière de libertés publiques. Celle-ci a deux aspects. Tout d’abord, une fermeture de l’espace public, dont certains seront exclus en raison d’un critère médical. Ensuite, une privatisation du contrôle, puisque tout le monde contrôlera tout le monde : un employeur, ses salariés ; un restaurateur, ses clients ; un couple de mariés, ses convives.

Il est aisé de voir que cette société de surveillance n’est pas si nouvelle. Elle couve et progresse depuis déjà des années. La surveillance accrue de l’expression sur les réseaux sociaux, dont témoigne la hausse exponentielle des comptes et des messages supprimés, obéit à la même logique : fermeture de l’espace public, par la suppression pure et simple des moyens d’expression pour ceux qui dérangent ; privatisation des contrôles, délégués aux plateformes numériques et aux spécialistes des « signalements » en tous genres.

Lorsqu’elle progresse, la société de surveillance procède fondamentalement d’un changement de nature de l’espace public : la possibilité d’une vie sociale normale y est conditionnée à la conformité à une norme abstraite, plus ou moins arbitraire, de nature juridique ou morale. Et ceux qui ne s’y plient pas sont rendus invisibles, relégués à la marge, là où on ne les voit plus. L’espace public doit devenir un espace d’homogénéité.

Si cette logique doit inquiéter, c’est parce qu’elle ébranle l’un des héritages plurimillénaires de notre civilisation, à savoir une conception spécifiquement européenne de la liberté. Depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, des auteurs aussi divers qu’Aristote (dans sa Politique) ou Montesquieu (dans ses Lettres persanes) ont opposé la liberté des terres d’Europe à ce qu’ils nommaient un « despotisme oriental ». Si elle peut parfois paraître trop simple, cette opposition a au moins un mérite : elle nous dit quelque chose de la manière dont les peuples d’Europe se représentent eux-mêmes depuis leurs origines.

Quelle est donc cette conception européenne de la liberté ? Le point peut-être le plus fondamental est que la liberté – d’exister dans la vie publique, d’exprimer une opinion – n’est pas définie en fonction de critères juridiques, mais de critères politiques. Ainsi, en Europe, ce n’est traditionnellement pas la conformité à une règle de droit abstraite qui rend libre, c’est toujours l’appartenance à un peuple, et l’attachement à une terre. Dans le monde des cités grecques antiques, la liberté n’est jamais absolue. Elle est le corrélat de la citoyenneté politique : à Athènes, on est libre d’abord parce que l’on est Athénien. Si un Athénien peut participer à la vie publique de sa cité, et y exprimer des opinions fort diverses, ce n’est pas parce que tout est permis à tous, mais parce que le garde-fou est d’une autre nature : non une règle donnée extérieurement, mais un enracinement sensible. En d’autres termes, les attachements proprement politiques sont la condition première de la liberté.

La société de surveillance qui se met en place dans le monde post-Covid accélère cette dissociation de la liberté et de l’appartenance communautaire. Certains ont pu écrire qu’il serait désormais plus facile d’être sans-papiers que sans pass vaccinal. Ce n’est peut-être pas là qu’une boutade, mais l’aboutissement d’une logique qui déprécie les appartenances pour ne plus penser la liberté que comme conformité à une norme la plus abstraite possible. Ceux qui seront « libres » en France demain ne seront pas les Français mais ceux – d’où qu’ils viennent – qui auront un code QR dont l’authenticité aura pu être vérifiée. C’est là un bouleversement civilisationnel.

Source : Contre la société de surveillance : la conception européenne de la liberté, par Guillaume Travers

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En défense du traditionalisme païen

Chez la plupart néopaïens occidentaux, le traditionalisme religieux est vu comme quelque chose de propre aux religions abrahamiques, dont ils veulent se différencier (parfois même, au besoin, en contredisant les religions païennes dont ils se revendiquent). Pourtant, une des principales critiques adressée au christianisme par des les païens européens était, justement, le fait qu’il s’agit d’une -innovation- par rapport aux coutumes sacrées ancestrales.

Le traditionalisme « sentimental », comme attachement aux choses du passé, n’est pas réellement le sujet ici, mais plutôt le traditionalisme comme position philosophique, c’est-à-dire l’idée selon laquelle on devrait conserver les formes religieuses traditionnelles, même s’il n’est pas toujours possible de les justifier intellectuellement, parce qu’on les considère comme l’expression légitime et la révélation spontanée des vrais besoins d’une société, et que la critique rationaliste qu’on peut en faire prend le risque d’être superficielle, invalide, et, par conséquent, néfaste. Le traditionalisme philosophique et religieux est, toutes proportions gardées, le strict équivalent du « principe de précaution » en matière environnementale, défendu par le philosophe Hans Jonas, validé par le sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 et inscrit dans le code de l’Environnement français.

Une erreur courante dans la société occidentale moderne est de ne pas considérer le traditionalisme comme une pensée cohérente et réfléchie, mais comme une absence de pensée. C’est particulièrement vrai en France, qui n’a pour ainsi dire jamais connu, dans son paysage intellectuel, un courant de pensée conservateur structuré qui ait exercé une influence profonde et durable dans les milieux académiques. Pourtant, le traditionalisme religieux a été défendu par plusieurs écoles philosophiques structurées aux temps païens, par exemple chez les Stoïciens en Grèce, ou par l’école Mîmâmsâ en Inde.

Voici donc, en modeste contribution à ce débat, quelques fragments en défense du traditionalisme religieux.

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« Concernant les libations, les sacrifices, les offrandes : il faut toujours les faire selon les traditions ancestrales, être en état de pureté, n’avoir pas de nonchalance ni de négligence, ne pas être trop avare ni aller au delà de ses moyens. »

(Épictète, dans « le Manuel », chapitre XXXI, partie 5)

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« Tradition » est un mot piégé. Il montre une étrange ambivalence. L’adjectif « traditionnel » est péjoratif quand il qualifie, par exemple, la morale, ou la famille. Il est au contraire laudatif quand il qualifie, par exemple, une baguette de pain, ou une recette (« selon la recette traditionnelle »). […] Nous nous imaginons que nous ce que nous n’aimons pas dans la tradition est le lien au passé, et que nous lui préférons l’avenir. C’est ainsi que nous nous rêvons « progressistes ». En réalité, la ligne qui sépare la tradition que nous aimons, dans le cas d’une baguette de pain, et celle que nous n’aimons pas, par exemple dans la « famille traditionnelle », passe par ailleurs. Et la distinction qu’il faut ici pratiquer est beaucoup moins à notre honneur… La tradition que nous aimons est celle qui fait apparaître le passé comme ce qui aboutit à nous, et dont nous pouvons jouir. Ainsi la baguette que nous mangeons, et détruisons de ce fait en l’assimilant. Celle que nous n’aimons pas est celle qui permet le passage même du passé à l’avenir. Nous aimons la tradition comme réception ; nous n’aimons pas la tradition comme transmission.

(Rémi Brague, dans « Modérément moderne »)

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« Nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables et avec les dieux en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider, à la banque générale et au capital constitué par les nations et au fil des siècles. Beaucoup de penseurs traditionnels, au lieu de mettre au rebut les mythes communs, emploient toute leur sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment. S’ils parviennent à leur but, et rarement ils le manquent, ils estiment qu’il vaut mieux garder le mythe avec ce qu’il contient de raison que de se défaire de l’enveloppe pour ne garder que la raison toute nue ; et cela parce qu’un mythe donne à la raison qu’il contient le motif qui fait sa force agissante et l’attrait qui assure sa permanence. En cas d’urgence le mythe est toujours prêt à servir ; il a déjà déterminé l’esprit à ne s’écarter jamais de la voie de la sagesse et de la vertu, si bien qu’au moment de la décision, l’homme n’est pas abandonné à l’hésitation, travaillé par le doute et la perplexité. Le mythe fait de la vertu une habitude et non une suite d’actions isolées. Par le mythe fondé en raison, le devoir entre dans la nature de l’homme.

Sur ces questions, les penseurs d’aujourd’hui, les esprits prétendus éclairés, les “chercheurs de spiritualité”, sont d’un avis tout à fait différent. Ils n’ont aucun respect pour la sagesse des autres ; mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. Il leur suffit toujours d’un seul motif pour détruire un ordre de choses ancien : son ancienneté elle-même. Quant à ce qui est nouveau, ils n’éprouvent aucune inquiétude au sujet de la durée d’un bâtiment construit à la hâte ; parce que la durée n’est d’aucune conséquence pour ceux qui estiment que rien ou presque rien ne s’est fait avant leur temps, et qui placent toutes leurs espérances dans l’innovation. Comme ils pensent très systématiquement que tout ce qui peut assurer quelque perpétuité est nuisible, ils ont déclaré une guerre inexpiable à toutes les institutions. Ils croient que les formes religieuses peuvent varier comme la mode, sans que cela tire plus à conséquence ; et qu’il n’est nul besoin, pour attacher les hommes aux règles de leur religion, d’un autre principe que la commodité du moment. Ils semblent persuadés que le pacte entre le peuple et ses dieux a ceci de singulier qu’il n’engage que les dieux, sans condition de réciprocité : aussi la majesté du peuple est-elle en droit de dissoudre ledit pacte sans autre motif que sa volonté. Même leur attachement à leur religion n’existe qu’autant qu’il se rencontre avec tels de leurs projets flottants ; chez eux la piété commence et finit avec le système religieux qui s’accorde avec leur opinion du moment. »

(adapté de Edmund Burke, dans “Réflexions sur la Révolution en France”)

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« Les religions universalistes, comme les spiritualités mondiales d’aujourd’hui, sont faites pour l’Homme. Mais il n’y a pas d’Homme dans ce monde. J’ai vu, dans ma vie, des Européens, des Africains, des Asiatiques, etc. ; et je sais même, grâce à Internet, qu’il y a des Amazoniens et des Aborigènes d’Australie : mais quant à l’Homme, je déclare ne l’avoir jamais rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu ! »

(adapté de Joseph de Maistre, dans “Considérations sur la France”)

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« C’est le devoir des hommes de religion de chercher à conjurer l’orage ; et certainement aussi on n’y parviendra pas par l’immobilité de la peur ou de l’insouciance. C’est aux sages de toutes les nations à réfléchir profondément sur les lois antiques, sur les bonnes coutumes de chaque nation, et sur le caractère général des peuples de l’Europe. C’est dans ces sources sacrées qu’ils trouveront des remèdes appropriés à nos maux, et des moyens sages de régénération infiniment éloignés des théories absurdes et des idées exagérées qui nous ont fait tant de mal.

La première et peut-être l’unique source de tous les maux que nous éprouvons, c’est le mépris de l’antiquité, ou, ce qui revient au même, le mépris de l’expérience : tandis qu’il n’y a rien de mieux que ce qui est éprouvé. La paresse et l’ignorance orgueilleuse de ce siècle s’accommodent bien mieux des théories qui ne coûtent rien et qui flattent l’orgueil, que des leçons de modération et d’obéissance qu’il faut demander péniblement à l’Histoire. Dans toutes les sciences, mais surtout dans celle des choses sacrées, dont les évènements nombreux et obscurs sont si difficiles à saisir dans leur ensemble, presque toujours la théorie est contredite par l’expérience.

Puisse l’éternelle Sagesse faire descendre ses rayons sur les hommes destinés à guider le sort des autres ! Puissent aussi les peuples de l’Europe fermer l’oreille à la voix des sophistes, et, détournant les yeux de toutes les illusions théoriques, ne les fixer que sur ces lois vénérables qui sont rarement écrites, dont il n’est possible d’assigner ni les époques ni les auteurs, et que les peuples n’ont pas faites, mais qui ont fait les peuples.

Ces lois viennent du divin : le reste, des humains ! »

(adapté de Joseph de Maistre, dans “Étude sur la souveraineté”)

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