Savoirs

Les Dieux et le Monde expliqués par un païen européen de l’Antiquité !

Rares sont les traités théologiques de l’Antiquité païenne qui soient parvenu jusqu’à nous : « Des Dieux et du Monde », de Salluste, en fait partie. C’est donc un document intéressant dans la résurgence de nos religions traditionnelles, bien qu’assez méconnu. Le traité en lui-même est relativement bref, ce qui en rend sa lecture plutôt rapide. Néanmoins, comme seule la traduction anglaise de Thomas Taylor (1793) est disponible en ligne à l’heure actuelle, et que le texte est tout de même très dense intellectuellement, le but de cet article est de proposer un résumé des principales idées exposées, et des raisonnements qui les étayent. Chacun pourra donc prendre connaissance de ce qu’est une théologie païenne européenne. On sait qu’il en existait un très grand nombre, variable selon les peuples et les époques, car certaines nous sont parvenues, tandis que nous avons des échos de plusieurs autres qui ont été perdues. Toutes ces théologies, en tout cas, proposaient des réponses aux grandes questions religieuses :

1) Quelle est la nature et le destin des Dieux et du Monde ?

2) Qu’arrive t-il à notre individualité au moment de la mort ?

3) Quel sens ont nos mythes et nos rites, si décriés par les religions abrahamiques ?

4) Comment expliquer le fait que ces religions abrahamiques aient, au moins un temps, triomphé en Europe au détriment de nos religions traditionnelles ?

Des Dieux et du Monde

Couverture de la traduction française de Maria Meunier (éditions Theurgia University)

Ces quatre problèmes sont particulièrement épineux (surtout le dernier), et il n’est pas aisé d’avancer même de simples hypothèses plausibles. Voilà donc, comme source d’inspiration, la théologie de Salluste, philosophe néoplatonicien de langue grecque ayant vécu il y a 17 siècles, au moment où les intellectuels païens tentaient d’apporter leur contribution théorique à la tentative de restauration des cultes traditionnels menée par l’empereur romain Julien le Philosophe. Cette théologie n’est donc pas celle des néoplatoniciens dans leur ensemble (qui regroupaient une grande diversité d’opinions), ni celle des philosophes grecs qui pouvaient appartenir à d’autres grandes écoles (stoïcisme, épicurisme, cynisme, pour ne citer que celles-ci), et encore moins celle de tous les Grecs païens qui n’étaient pas forcément philosophes : d’autres grands mouvements ont marqué la pensée religieuse grecque, en particulier les cultes à mystères, dont l’orphisme qui était très influent à une certaine époque.

Peut-on donc tirer quoi que ce soit d’utile de ce traité de Salluste, qui ressemble un débris insignifiant de la pensée grecque, surtout si on ne pratique pas la religion traditionnelle hellénique ? Certainement ! Nous savons que les écoles de pensée grecque avaient pour la plupart des équivalents ailleurs dans le monde indo-européen (spécialement en Inde dont les traités philosophiques ont été pour beaucoup mis par écrit et bien conservés), mais aussi chez les Celtes (les enseignements druidiques étant comparés par plusieurs auteurs aux doctrines de Pythagore).

Que nous soyons ou non de tradition grecque, « Des Dieux et du Monde » de Salluste est donc au moins un exemple, possiblement une source d’inspiration, et pourquoi pas une base solide pour développer des théologies païennes européennes pour notre époque.

Introduction

Plutôt que d’aborder chaque chapitre chronologiquement, cet article tentera de résumer la réponse apportée par Salluste aux 4 grandes questions exposées en introduction. Qu’il me soit simplement permis d’insister sur le premier chapitre, qui sont les conditions que l’auteur énonce pour pouvoir comprendre et interpréter son discours. Rien d’extravagant à ces exigences : elles se résument principalement à avoir reçu une bonne éducation et à disposer de capacités de raisonnement suffisantes, c’est-à-dire 1) connaître la langue qui est utilisée, 2) les mythes grecs auxquels il fait référence, et 3) les règles de la logique. A son époque, cela ne va pas de soi, précisément parce que les Galiléens avaient tendance à s’opposer à tout ce qui, pour un philosophe hellénique, constituaient « l’éducation » (paideia), à savoir :

  • la rhétorique : art de bien s’exprimer et de bien comprendre autrui, ce qui était considéré comme un artifice diabolique visant à induire en erreur son interlocuteur, en présentant de manière attirante des mensonges opposés à la vérité biblique ;

  • la mythologie : patrimoine littéraire et symbolique d’une importance capitale, puisqu’il portait l’identité et la vision du monde de toute une civilisation (les Galiléens n’y voyaient que des délires, ou les faits et gestes de démons dépravés) ;

  • la logique : là encore, au IVe siècle de leur ère, les Galiléens y voyaient une rivale de la Foi, seule capable de sauver du péché.

Voici donc les trois pré-requis : la maîtrise du bon langage, de la mythologie ancestrale, et du raisonnement logique. Attaquons la suite.

La Naissance de Vénus, Botticelli (1484)

La Naissance de Vénus, par Sandro Botticelli (1484)

1) D’où viennent les Dieux et le Monde, et quelle sera leur destinée ?

(chapitres II, V, VII, IX, XIII, XVII)

Tout ce qui existe dans le Monde a nécessairement une cause. Cette cause elle-même a une cause. En remontant ainsi, nous parvenons logiquement à une Cause Première. Elle est unique car une cause a toujours de multiples effets, donc en faisant le chemin à l’envers à partir de tout ce que nous observons, nous parvenons forcément à une seule cause. Toutes les choses participent à la nature de cette Cause Première dont ils sont les conséquences. L’ensemble de toutes ces choses existantes forme le Bien, car il ne peut par définition y avoir plus grand bien que tout ce qui existe. C’est donc du Bien, qui est la Cause Première, que tout dérive et dont tout fait partie, en premier lieu les Dieux (nier l’existence des Dieux comme intermédiaires entre nous et la Cause Première, c’est méconnaître la distance qu’il y a entre elle et nous, et donc la rabaisser terriblement !).

Les Dieux sont incréés, éternels, immatériels, immuables et omniprésents. Ils partagent une même essence. Il existe des Dieux supra-mondains, à l’origine des âmes rationnelles. Il existe aussi des Dieux mondains, qui sont engagés dans le fonctionnement du Monde.

Ces Dieux mondains sont au nombre de Douze, répartis en quatre types. Zeus, Poséïdon et Héphaïstos sont les créateurs du Monde. Déméter, Héra et Artémis, elles, animent le monde. Hermès, Aphrodite et Apollon l’harmonisent ; tandis que Hestia, Athéna et Arès le gardent. Les autres Dieux sont en fait des aspects de ces Douze grands, en particulier lorsque les mythes décrivent un dieu comme « enfanté » par un autre.

Ce Monde est incorruptible, c’est-à-dire qu’il ne sera pas détruit lors d’une « Apocalypse » pour laisser place à un « Paradis ». L’argument avancé est que ce serait sous-estimer l’intelligence des Dieux que de supposer qu’ils auraient fait quelque chose qui devrait être défait par la suite. De plus, Salluste avance le principe de conservation de la matière : rien ne peut réellement être détruit ni créé, par conséquent le Monde ne peut pas cesser d’exister pour laisser place à un autre Monde.

Dieux créateurs

Zeus, Poséïdon et Héphaïstos

Dieux animateurs

Déméter, Héra et Artémis

Dieux harmoniseurs

Hermès, Aphrodite et Apollon

Dieux gardiens

Hestia, Athéna et Arès

Tableau 1: Les quatre catégories des Douze Dieux du Monde

 

2) Que nous arrive t-il après la mort ?

(chapitres VIII, XIX, XX, XXI)

Comme expliqué précédemment, notre âme rationnelle (liée à la faculté de raisonner) provient des Dieux supra-mondains. Les Douze Dieux mondains, plus proches de nous car étant à l’origine du Monde, sont à la source de notre corps et de notre âme irrationnelle (liée à la faculté de sentir et d’imaginer). Lorsque nous mettons notre corps et notre âme irrationnelle au service de notre âme rationnelle, imitant en cela les Dieux, nous pratiquons la vertu. Celui agit ainsi verra, après sa mort, son âme rationnelle, c’est-à-dire son véritable lui-même, s’unir avec les Dieux pour jouir éternellement de leur parfait bonheur.

Salluste - des Dieux et du Monde

Origine et destinée des Dieux, du Monde, et des âmes vertueuses (selon Salluste)

Celui qui agit contrairement à la vertu verra son âme rationnelle passer dans un autre corps humain (car les animaux n’ont pas d’âme rationnelle), et ce corps humain sera malade ou difforme comme punition si sa vie précédente a été particulièrement peu vertueuse. L’âme rationnelle de celui qui a commis des crimes graves peut aussi être tourmentée par des démons vengeurs entre deux incarnations. Ces démons cependant procèdent eux aussi du Bien, car ils n’infligent pas les châtiments à cause d’une nature mauvaise, mais dans le but louable de purifier les âmes.

Enfin, il faut noter que les Dieux, dans leur grande sagesse, ont généré l’exact nombre d’âmes rationnelles nécessaires au nombre d’humains qui naîtra dans le Monde. Les âmes rationnelles, qui sont immortelles, ne sont donc ni détruites, ni générées au fur et à mesure.

3) Quel sens ont les mythes et les rites traditionnels ?

(chapitres III, IV, XIV, XV, XVI)

Les mythes sont des récits inspirés par les Dieux et transmis par la tradition. Lorsqu’ils semblent grotesques, immoraux, incohérents, … ils sont en fait semblables aux Dieux et au Monde, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être réellement compris que par le sage, grâce à de longues réflexions. De la même manière que l’âme d’un homme n’est pas visible ni par les yeux, ni du premier abord, mais seulement par l’âme et grâce à une longue approche.

Salluste considère qu’il existe cinq types de mythes : théologiques, physiques, spirituels, matériels, et mixtes. Les mythes théologiques ne concernent que la nature des Dieux (Cronos qui dévore ses enfants signifie l’unité des Dieux, de la même manière que toute vérité est unie aux autres dans la Vérité). Les mythes physiques sont ceux qui nous renseignent sur la marche du Monde (Cronos, interprété comme Chronos, « le Temps », dévore ses enfants : cela signifie que le Temps est père de tout et aussi destructeur de tout). Les mythes spirituels nous renseignent sur le fonctionnement et la nature de l’âme humaine (on dirait aujourd’hui : mythes psychologiques, domaine exploré par Jung avec sa théorie des archétypes de l’inconscient collectif). Les mythes matériels nous parlent du fonctionnement du Monde (chaque dieu représente un élément : le ciel, la terre, la foudre, le feu, le soleil, le vin, etc). Les mythes mixtes réunissent ces différents éléments dans leur narration, ils sont particulièrement prisés lors des rites initiatiques car ils ont pour but d’unifier ces différents niveaux, et donc d’unir l’initié aux Dieux et au Monde. Ces rites ont lieu à des moments déterminés de l’année, qui ont une valeur symbolique permettant de mieux comprendre la nature des Dieux et du Monde depuis notre point de vue humain soumis au temps et aux saisons.

Types de mythes :

Enseignements à propos de :

Mythes théologiques

La nature des Dieux

Mythes physiques

La marche du Monde

Mythes psychlogiques

Le fonctionnement de l’esprit humain

Mythes matériels

Le fonctionnement du Monde

Mythes mixtes

Tous ces éléments (rites initiatiques)

Tableau 2: Les cinq types de mythes et leurs enseignements

Pantheon

Panthéon de Rome (photo prise par Per Palmkvist Knudsen, licence CC BY-SA 2.5)

Passons enfin aux rites. Quel sens ont-ils aux yeux du sage ? D’une part, les Dieux sont à l’origine de tout ce que nous possédons, il est donc juste de leur en sacrifier une fraction. D’autre part, le but de la prière est de nous rapprocher des Dieux, et le sacrifice est une manière d’y parvenir réellement, car la parole a besoin d’être accompagnée d’actes pour produire son effet sur nous, sans quoi elle n’est que superficielle. De plus, le lien qui nous unit aux Dieux est celui de la vie, et il est donc plus efficace d’utiliser un matériel vivant pour faire résonner ce lien (un animal si nous mangeons de la viande, des végétaux dans le cas contraire). Dans tous les cas, le sacrifice doit se faire en conformité avec la tradition des générations successives qui nous relient aux Dieux, et d’une manière belle et harmonieuse. La symbolique permet en effet de renforcer l’effet du rite sur notre âme : le temple est à l’image du ciel, l’autel à l’image de la terre, et l’offrande à l’image de la part irrationnelle de notre âme, que nous soumettons à la part rationnelle de notre âme, elle-même à l’image des Dieux.

 

Ces éléments du rite :

Symbolisent ces éléments du Monde :

Temple

Ciel

Autel

Terre

Offrande

Âme irrationnelle

Dieux

Âme rationnelle

Tableau 3: Correspondances symboliques entre les éléments du rite et du Monde

Attention à ne pas confondre les offrandes avec un simple marchandage terre-à-terre. Les Dieux ne sont ni « énervés » par l’impiété, ni apaisés par les rites. Ils ne sont aucunement soumis aux passions humaines, ou affectés par nos actes. En réalité, l’impie se coupe simplement de la contemplation des Dieux et des dons que celle-ci apporte, tandis que les rites nous rapprochent des Dieux.

4) Pourquoi cette théologie si sage et vertueuse a t-elle été remplacée par celle du christianisme ?

(chapitres X, XI, XII, XVIII)

C’est une question de la plus haute importance, mais à laquelle il n’est pas aisé de répondre, et sur laquelle les Galiléens modernes ne se privent pas d’appuyer. Si les Dieux sont bons et auteurs de toute chose, comment se fait-il que nous soyons témoins de choses mauvaises ? En réalité, rien dans ce Monde n’est mauvais par essence. Ce sont simplement nos intellects qui, ne possédant pas le degré de perfection des Dieux, sont parfois dans l’erreur concernant ce qui est bon. Nous commettons donc des choses mauvaises par ignorance.

Toutes les bonnes institutions humaines, issues des Dieux (arts et sciences, vertus et prières, sacrifices et initiations, lois et gouvernements, jugements et peines) sont là pour combattre cette ignorance et nous guider vers le Bien. Mais les défaillances du gouvernement, de l’éducation parentale, et de l’instruction académique peuvent entraîner l’âme vers le vice, c’est-à-dire que la raison n’est plus ce qui prédomine. Le désir n’est alors pas seulement orienté vers les choses bonnes, et la colère pas uniquement vers les choses mauvaises. Cette absence de sens de la justice au niveau individuel peut finir par déboucher, au niveau collectif, sur des formes de gouvernement injustes. Si le pouvoir politique est détenu par un seul homme, mais qu’il n’est pas un homme sage (c’est ce qui s’est produit en particulier avec l’empereur romain Théodose, auteur de l’édit d’interdiction des cultes traditionnels), c’est une tyrannie. Cette forme de gouvernement est la plus désastreuse qui soit : le vice et l’impiété peuvent alors s’installer pour de nombreux siècles, en attendant que les âmes rationnelles d’une minorité d’hommes vertueux restaurent peu à peu de bonnes institutions.

Décadence et restauration de la vertu divine selon Salluste

Une explication de la domination temporaire du christianisme en Europe

Cette période d’impiété ne doit pas pourtant pas nous conduire à accuser les Dieux d’avoir fait une œuvre imparfaite. Il est inévitable que l’impiété prédomine dans certains lieux à certaines périodes de l’Histoire du Monde, parce que tous les endroits et moments du Monde ne peuvent pas être reliés aux Dieux de manière égale. Dans un corps, par exemple, le cerveau est plus haut placé que les autres parties du corps, dispose des cinq sens, et héberge la faculté de raisonner. Les autres membres ne participent qu’à un seul des sens et sont placés plus bas. De même, il existe des jours fastes et néfastes dans le calendrier, et à plus grande échelles, des périodes de plusieurs siècles qui peuvent être fastes ou néfastes.

C’est la loi naturelle qui fait que l’Europe a connu une période d’impiété, dominée par l’ignorance des mythes et le mépris des rites. C’est par cette même loi naturelle que nous savons qu’il nous est possible de nous exercer à la vertu, pour participer à la restauration d’institutions vertueuses, fidèles à ce qui a été conservé de la tradition comme à ce que la sagesse nous permet de percevoir du Bien, qui est la Cause Première des Dieux et du Monde.

Conclusion

Voilà pour la théologie de Salluste. Et vous, quelle est votre avis concernant ces quatre grandes questions ? La résurgence contemporaine de nos religions traditionnelles appelle nécéssairement à y trouver des réponses, qui ne soient pas des dogmes uniques, mais autant de tentatives de comprendre le divin.

Pour vous donner un exemple actuel, le blog Latitudes Spirituelles est une initiative particulièrement intéressante, surtout dans son Abécédaire du Petit Père Païen, qui nous offre autant de partager ses recherches sur différents sujets : « un appel sans mots, une convocation impersonnelle s’était manifestée dans mon ventre, et mes glandes endoctrines m’instillaient la conviction que l’Univers était vivant, bien plus profond qu’on ne pourrait jamais l’imaginer, et doté d’une immense conscience, qui, pour être muette, n’en dépassait pas moins tout langage. »

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Si on faisait le point sur Yggdrasill et les Neuf Mondes de la tradition scandinave ?

Entres autres à cause des comics américains, il règne une certaine confusion sur la nature et le nom des Neuf Mondes portés par Yggdrasill, l’arbre cosmique de la tradition scandinave. La manière dont ces neuf mondes sont reliés est aussi un grand sujet de débat, débat qui comme nous les verrons est loin d’être clôt. Le but ici est d’examiner précisément ce que nout dit la tradition scandinave, en donnant à chaque fois l’équivalent linguistique dans les autres branches de la tradition germano-scandinave (en particulier pour les Alamans, les Francs, et les Angles ; ainsi que dans les langues modernes : du vieux francique sont issus à la fois le néerlandais et les mots français d’origine germanique, comme par exemple Louis vient de Hlodwig, ou maréchal de marhskalk)

Vieux norrois

Vieil allemand

Vieux francique

Vieil anglais

Yggdrasill

Ermensûl

Irminsûl

Eormensȳl

Niflheim

Nebelheim

Nevalhaim

Nifolhâm

Jötunheim

*Ezzenheim

*Etinhaim

Eotenhâm

Helheim

Hellaheim

Hellahaim

Hellhâm

Svartalfheim, Dvergheim

Swarzalbheim, Twercheim

Swartalfhaim, Dwerghaim

Swartælfhâm, Dweorghâm

Miðgarð

Mittigart

Middigard

Middġeard

Alfheim

Albheim

Alfhaim

Ælfhâm

Vanaheim

*Waniheim

*Wanihaim

*Wanehâm

Ásgarð

Ansgart

Ansgard

Ôsġeard

Muspelheim

Muspiliheim

*Muspilihaim

*Muspilhâm

Bifröst, Ásbrú

Ansbrucca

Ansbrugga

Ôsbryċġ

Himinbjörg

Himilinberc

Himelberg

Heofonbeorg

Urð

Wurt

Wurd

Wyrd

Français

Allemand

Néerlandais

Anglais

Irminsule

Ermensäule

Irminzuil

Earmensile

*Nevauhame

Nebelheim

Nevelheem

*Nivelhome

*Etinhame

*Essenheim

*Etinheem

Etinhome

*Hellahame

Hölleheim

Helheem

Hellhome

*Souartaubhame, *Douerguehame

Schwarzalbheim, Zwergheim

Swartalfheem, Dwergheem

Swartelfhome, Dwarfhome

*Midejart

Mittegart

Middengaard

Midyard

Aubhame

Albheim

Alfheem

Elfhome

*Ganehame

*Waneheim

*Waneheem

*Wanehome

Ansejart

Ansgart

Ansgaard

Osyard

*Muspillehame

*Muspileheim

*Muspileheem

*Muspelhome

Ansebruge

Ansbrück

Ansbrug

Osbridge

*Himeaubourg

Himmelberg

Hemelberg

Heavenbarrow

*Gurde

Wurt

Wurd

Weird

Notre principale source sur le sujet est la Völuspa (qu’on peut traduire par « vision de la devineresse »), un chant de l’Edda poétique. C’est un poème cosmologique, qui parle de l’origine du monde et de son destin selon la tradition scandinave. La seconde source principale est l’Edda de Snorri, une oeuvre en prose qui est une sorte de résumé commenté de la mythologie scandinave.

La strophe 2 de la Völuspa nous dit : « Je me rappelle neuf mondes, neuf vastes étendues, et le glorieux arbre-monde, profondément enfoncé sous la terre » (trad. Chat Poron d’après H. Bellows et Y. Kodratoff). Il y a donc bien un arbre et neuf mondes.

Yggdrasill manusritLa strophe 17 (ou 19 selon les versions) nous renseigne davantage sur cet arbre : « Je connais un frêne qui s’appelle Yggdrasill ; un arbre élevé, aspergé de boue blanche. De là vient la rosée qui coule dans les vallées : toujours vert, il croît sur la source d’Urðr. ». Cette strophe appelle quelques précisions. Premièrement, « frêne » (ask) peut être un terme métaphorique pour désigner l’if dans la poésie en vieux norrois, un arbre qui est effectivement toujours vert et était sans doute présent au grand sanctuaire suédois d’Uppsala selon la description qu’en fait Adam de Brême (l’if a conservé jusqu’à aujourd’hui son statut d’arbre des cimetières, qui relie le monde des vivants et des Ancêtres, et il a donné son nom à la 13e rune du vieux futhark, qui occupe une place centrale). Deuxièmement, Yggdrasill signifie « la monture du Terrible » (« le terrible » est un nom du dieu Odin, qui a entres autres comme caractéristique d’avoir façonné Midgard, le « monde du milieu », à partir d’un meurtre-sacrifice, et de pouvoir contacter le monde des morts). Un équivalent germanique continental se retrouve en vieux saxon, avec l’Irminsûl (« puissant pilier », ou « pilier du Puissant », sachant que Jörmunr, le Puissant, est aussi un nom d’Odin) qui était une idole présente au grand sanctuaire des Saxons païens avant sa destruction par Charlemagne. Cet Yggdrasill/Irminsûl est donc ce qui relie les mondes et sert à Odin pour voyager de l’un à l’autre. Troisièmement, cet arbre/pilier est situé sur la source d’Urðr, c’est-à-dire, pour simplifier un peu, du destin (vieil anglais Wyrd, vieil haut allemand Wurt). Urðr est une des trois Nornes, des Géantes qui gravent en runes la destinée des Hommes, ou plutôt leur orlög (« loi primale ») sur la base de laquelle peut s’exercer leur volonté. Pour finir, on notera que l’Edda poétique (Grimnismal, 32) nous indique qu’un écureuil nommé Ratatosk parcourt l’arbre de haut en bas, pour transmettre des insultes entre le serpent Niðhög qui ronge les racines et l’aigle qui trône au sommet (celui-ci porte sur son front le faucon Veðrfölnir). Yggdrasill est donc bien un axe vertical qui relie la terre et le ciel.

il_570xn-764087671_96j4Avec tous ces éléments sur Yggdrasill/Irminsûl, on comprend pourquoi c’est un concept majeur pour la tradition germano-scandinave, et pourquoi Odin y resta pendu neuf jours et neuf nuits pour acquérir le secret des runes, ces signes qui servent à la fois d’alphabet et de symboles magiques (et qui servaient sans doute aussi à des oracles, si on se base sur un passage de la Germanie de l’auteur romain Tacite). Neuf jours et neuf nuits, c’est le nombre de mondes portés par Yggdrasill. Pourquoi neuf ? 9 = 3 x 3, or le chiffre trois est très récurrent dans la mythologie germano-scandinave, et plus généralement dans toutes les traditions indo-européennes. Trois Nornes qui gravent l’orlög, trois frères en comptant Odin qui sacrifient le Géant primordial et animent le premier couple humain, trois gorgées pour qu’Odin dérobe d’hydromel de poésie, trois classes dans la société germano-scandinave (les jarls, les karls, les thralls), trois statues dans le grand temple suédois d’Uppsala (Odin, Thor, Freyr), la liste est longue. Si le chiffre 2 marque la dualité et l’opposition binaire (homme/femme, vrai/faux, bien/mal), le 3 au contraire symbolise toute la complexité du cosmos, qu’on ne peut réduire à « soit l’un, soit l’autre, soit un peu des deux ». On peut donc considérer le 3 comme une abréviation de l’infini. Neuf, étant le carré de trois, est en quelque sorte cette infinité exprimée et réalisée.

Attaquons-nous donc maintenant à la liste de ces neuf mondes, avec leur nom et leur description.

Niflheim (« monde des brumes ») : dans l’Edda de Snorri (Gylfaginning, 4), ce monde est décrit comme étant le monde le plus bas, celui de la glace primordiale qui existait avant que l’Univers ne prenne forme. Aussi nommé Niflhel, c’est là où séjournent après leur décès ceux qui ont commis les crimes les plus atroces (en particulier le parjure, l’assassinat, et l’adultère) dans un lieu nommé Naströnd, « le rivage des cadavres », où ils sont dévorés par le serpent Niðhög et par des loups.

Jötunheim (« mondes des Géants ») : dans l’Edda de Snorri (Gylfaginning, 44) il est décrit comme étant situé « à l’est d’Asgard » (le monde des Ases, les dieux célestes). Il est séparé d’Asgard par la rivière Ifingr (Vafthruðnsimal, 16). Là vivent les Géants, les forces brutes et terribles de la nature. Ils ne sont pas nécéssairement idiots ni violents, mais ils sont imprévisibles et parmi les plus étrangers aux Humains, et affrontent fréquement les Ases pour dérober leurs femmes, tandis que les Ases prennent souvent des Géantes pour compagnes.

Helheim (« monde de Hel ») : Hel, qu’on peut traduire par « celle qui recouvre », est la divinité qui accueille ceux qui meurent de vieillesse ou de maladie, et son nom a survécu dans le mot utilisé pour désigner l’Enfer chrétien dans les langues germaniques. Elle est présentée comme la fille de Loki dans l’Edda de Snorri. Chez les Germains continentaux, on peut la comparer avec Frau Holle, qui est dans le folklore une sorte de magicienne qui vit au fond d’un puits, et qui présente des caractéristiques similaires à la fois à Hel, Freyja, et Frigg. Elle mène aussi la Chasse sauvage, avec ou à la place d’Odin, mais cette « chasse » prend parfois la forme des enfants morts pendant l’année plutôt que d’une armée furieuse. Helheim semble être adjacent à Niflheim dans l’Edda poétique. Quoi qu’il en soit, on y accède par un pont passant par-dessus la rivière Gjöll (« bruyante »), gardé par la géante Moðguðr (« colérique batailleuse »).

Svartalfheim (« monde des Elfes noirs ») : Les « Elfes noirs » (svartalfar) ou « Elfes sombres » (dökkalfar) ne sont mentionnés que dans l’Edda de Snorri, là où les Nains (dvergar) sont mentionnés dans les deux Eddas. Même chez Snorri, on trouve des Nains dans Svartalfheim (Gylfaginning, 34 & 36). Ces créatures, présentes dans le folklore de tous les pays germano-scandinaves, et dont le nom signifie « courbés, tordus », vivent sous terre et sont d’habiles artisans qui ont créé les artefacts magiques des dieux. Ils sont issus des vers qui ont dévoré la chair d’Ymir, le Géant primordial sacrifié par Odin et ses frères.

 

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Odin, dieu qui façonna Midgard

Midgard (« enclos du milieu ») : C’est le monde du milieu, celui où vivent les Hommes. Il a été façonné à partir du cadavre du géant Ymir. La terre est sa chair, les océans son sang, les montagnes ses os, les arbres ses cheveux, les nuages sa cervelle, le ciel est son crâne (Grimnismal, 40-41). De ses sourcils, Odin et ses deux frères firent une barrière, d’où le nom de Midgard, « l’enclos du milieu », plutôt qu’un nom en -heim (qui aurait pu être Mannheim, « le monde des Humains »). Sa caractéristique principale est donc d’être isolé des autres, en particulier des mondes où règnent les forces de la nature incontrôlée, de la même manière que nous avons besoin de murs et d’un toit pour être protégés des éléments.

 

Alfheim (« mondes des Elfes ») : Là vivent les Elfes (parfois nommés Elfes clairs, pour les différencier des Elfes sombres, les Nains). Ce sont des sortes de Génies lumineux (« clairs comme le soleil »), liés à tout ce qui vit. Freyr, le dieu Vane qui a pouvoir sur la pluie et le beau temps, a reçu en cadeau pour sa première dent de régner sur Alfheim. Ce monde est décrit dans l’Edda de Snorri comme proche d’Asgard, le monde des Ases célestes.

Vanaheim (« monde des Vanes ») : Les Vanes sont des Divinités liées à la fertilité de la terre, des bêtes, et des Humains. Autrefois en guerre contre les dieux Ases, ils ont conclu un pacte d’alliance, ce qui amena Njörd, dieu de la mer, et ses enfants Freyr et Freyja, à vivre parmi les Ases. L’origine du nom des Vanes (Vanir en vieux norrois) est obscure : certains le relient à vinr (« ami, aimé », de la même racine que la déesse romaine de l’amour, Vénus, et que la huitième rune du vieux futhark, *wunjô-, « joie, désir »), d’autres au proto-germanique *wagnaz (« chariot », les idoles des Vanes étant parfois transportées dans des chariots lors des processions), ce qui semble un peu moins probable.

Asgard (« enclos des Ases ») : C’est le monde des Ases, les Divinités célestes, auxquelles appartient Odin, chef des dieux et façonneur de Midgard. Leur nom est également mystérieux, avec deux hypothèses qui prédominent : 1) un lien avec le proto-germanique *ansaz (poutre, pieu, poteau) qui les décriait comme les « poutres » de la structure du cosmos, ou qui rappellerait plus vraisemblablement que des poteaux de bois plantés dans le sol étaient scultpés à leur effigie dans les sanctuaires, 2) un lien avec la racine proto-indo-européenne *h2ens qui signifierait « source de vie, force vitale » (sanskrit ásu = « force vitale », asura = « divinité ancienne, démon » ; avestique aŋhu = « vie », ahura = « divinité » ; et peut-être le hittite ḫāši = « procréer, donner naissance à »). En tout cas, leur monde est encerclé par une puissante muraille, bâtie par un Géant trompé avec l’aide de Loki. On y accède par un pont nommé Bifröst ou Ásbrú (« pont des Ases »), qui est l’arc-en-ciel, de la même manière que la déesse grecque de l’arc-en-ciel, Iris, est la messagère des dieux olympiens. Ce pont, qui mène à la source d’Urd au pied d’Yggdrasill, est gardé par le dieu Heimdall, qui réside à Himinbjörg (« montagne céleste »), qu’on peut comparer au Mont Olympe grec ou au Mont Meru indien, et qui existe aussi en vieil haut allemand (Himilinberc).

Muspellsheim (« monde de Muspell ») : L’Edda de Snorri situe ce monde « au sud ». C’est le monde du feu primordial, celui qui fit fondre la glace de Niflheim et fit couler le premier fleuve, permettant au cosmos d’émerger progressivement pour remplir le Ginnungagap, l’énorme vide qui séparait le feu et la glace. Dans ce monde règne Surtr, le « noir » (brûlé), et ses Géants de feu. Lorsque viendra le Ragnarök, ils partiront en guerre contre les Ases, et l’épée flamboyante de Surtr mettra le feu à Yggdrasill tout entier. Heureusement, un couple d’humains se sera réfugié dans un bois situé près de la source de Mimir, la source de la mémoire, et participeront à l’émergence d’une nouvelle ère cosmique. Le concept de Muspell, dont l’étymologie est inconnue, se trouve aussi dans un ancien poème en vieil haut allemand, le Muspilli, qui est un récit pagano-chrétien sur la fin de notre ère et la destruction du monde tel qu’il est actuellement.

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En haut à gauche : représentation de l’Irminsul sur un autel de l’Urglaawe (groupe religieux tribaliste germano-américain basé sur l’héritage des immigrants Deitsch)

Voilà donc pour nos Neuf Mondes. Leur géographie précise n’est jamais indiquée dans les Eddas, ni dans aucune autre source, et il n’est pas vraiment possible de faire correspondre les différents chants de l’Edda poétique entre eux et avec l’Edda de Snorri. Plusieurs tentatives modernes ont été faites, dont beaucoup sont en fait directement tirées de l’arbre des Sefirot de la magie kabbalistique juive (dont le sataniste Stephen Flowers, dit « Edred Thorsson », est très friand), ou des châkras du tantrisme indien. Dans le premier cas, c’est une influence de l’occultisme judéo-chrétien qui n’a absolument rien à voir avec la tradition germano-scandinave. Dans le second cas, cela semble davantage lié aux traditions pré-indo-européennes des peuples dravidiens d’Inde (similaires aux cartes de méridiens du qi chez les Chinois), plutôt qu’à une véritable tradition indo-européenne, qui aurait été partagée par les Celtes, les Grecs, etc.

Quoi qu’il en soit, la géographie des Neuf Mondes et les moyens de s’orienter pour voyager à travers Yggdrasill sont une pratique magique, secrète, ésotérique. Ces savoirs n’ont pas survécu à la christianisation ; ils n’ont de toute façon pas vocation à être enseignés publiquement, et encore moins pratiqués comme un loisir, un moyen de détente, de développement personnel, ou de simple méditation. Pour celles et ceux qui veulent faire vivre la tradition germano-scandinave, l’essentiel est de connaître l’existence des Neuf Mondes, leur nom, leurs habitants ; de savoir qu’Yggdrasill/Irminsûl relie notre Enclos du Milieu à ces mondes ; et de mettre en oeuvre les moyens d’être en de bons termes avec les habitants des Neuf Mondes (à savoir accomplir les rites traditionnels qui visent à les contenter, et respecter les interdits qui visent à ne pas les offenser). Le reste est globalement superflu, presque systématiquement fantaisiste, et parfois même dangereux.

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Comment la « bonne pratique » nous permet d’éviter la « bonne croyance »

Les paganismes européens ont des règles (orthopraxie), et c’est justement ce qui leur permet de ne pas avoir de dogmes (orthodoxie). Sans pratiques rituelles communes, si chacun fait « comme il le sent » plutôt que « comme il faut faire », les débats idéologiques prennent une importance démesurée : chacun doit alors penser « comme il faut penser » plutôt que « comme il le sent ». La liberté dans la pratique qu’on imagine gagner en laissant l’orthopraxie de côté, on la perd en liberté d’opinion, parce que le fait d’appartenir au groupe se fait alors sur un critère d’orthodoxie.

Sacrifice romain

Sacrifice romain

Tout groupe religieux est basé sur le fait que ses membres ont quelque chose en commun. Chez les païens romains qui ont inventé le mot, la religio est ce qui relie. Il est naturellement possible d’avoir une spiritualité sans avoir de religion, et c’est même très fréquent à l’heure actuelle, mais il s’agit là d’une mutation sociétale qu’on observe dans l’Occident moderne suite à la christianisation et à la révolution industrielle, pas de quelque chose qui serait propre au paganisme. Ce blog prend le parti que nous avons beaucoup à apprendre des peuples indigènes de notre planète, et que la seule solution d’avenir pour notre espèce est que les Européens redeviennent des indigènes d’Europe, au lieu d’achever leur mutation définitive en Occidentaux modernes. Il nous faut donc à la fois ré-apprendre à faire partie d’un groupe religieux (comme remède à l’individualisme général), mais aussi ré-apprendre l’orthopraxie et la valeur de celle-ci (comme remède à l’orthodoxie, qui cloisonne en différents groupes ceux qui ont des opinions différentes, empêchant donc la circulation des idées).

Lorsqu’un groupe religieux n’a pas d’orthopraxie, donc pas de norme de pratique, c’est qu’il est basé sur une forme d’orthodoxie. La déviation par rapport à cette norme de pensée devient donc perçue comme négative, quand elle n’est pas activement pourchassée. Il devient donc difficile de tenir un autre discours sur la nature des Divinités (sont-elles des archétypes ? des égrégores ? des aspects d’une puissance divine unique et inexprimable, ou d’un Dieu et d’une Déesse ? des entités conscientes et indépendantes ?), sur l’importance de l’ascendance et des Ancêtres (est-il interdit pour quelqu’un d’ascendance extra-européenne de prier des Divinités européennes ? possible, mais rare et ne devant pas être spécialement encouragé ? non seulement possible, mais aussi souhaitable, ainsi que l’inverse ?), et sur tout un tas d’autres sujets. La plupart du temps, ce sont des sujets tout à fait théoriques, qui n’ont aucun impact sur la pratique réelle du groupe. La sagesse voudrait qu’on puisse éventuellement en discuter, mais qu’on accorde à cela une importance tout à fait mineure par rapport aux activités concrètes d’un groupe religieux.

Kanamara Matsuri

Kanamara Matsuri, festival shinto récoltant des dons pour la lutte contre le VIH

Ces activités concrètes sont pourtant vitales et hautement significatives. Il y a, premièrement, urgence quant au fait d’enseigner les mythes, qui sont parfois à reconstruire ou à retraduire, et trop souvent mal connus, lus sur des supports écrits plutôt que déclamés en musique ou mis en scène en spectacles comme le veut la tradition. Il y a, deuxièmement, urgence quant au fait de pratiquer les rites, tous les rites, pas seulement les rites saisonniers mais aussi ceux du quotidien et des grands moments de la vie (naissance, mariage, décès) ; pas seulement ceux des Divinités mais aussi ceux des Ancêtres et des Génies locaux ; pas seulement par de courts rituels mais aussi par des processions, des chants, des danses, des jeux, et des banquets ; pas seulement à la maison ou de manière sauvage dans des lieux publics temporairement sacralisés puis désacralisés, mais dans des sanctuaires permanents dûment aménagés selon la tradition. Et il y a, troisièmement, urgence quant au fait de mettre en oeuvre une éthique commune dans notre rapport au monde, en faisant à nouveau une réalité concrète des lois de l’hospitalité, de la préservation de la Nature sacrée, et du respect de la parole donnée.

Même lorsqu’un groupe réussit à se préserver des scissions entre orthodoxes et hétérodoxes en bannissant tout débat d’idée (ce qui ne fait que limiter la casse, puisqu’il serait préférable de pouvoir discuter librement), le regroupement par affinités continue de fonctionner. Et s’il ne peut se faire sur la base d’une pensée commune ou d’une pratique commune, il se fait sur des bases politiques ou sociologiques. L’appartenance à une sous-culture commune (musique metal, « communauté » de telle ou telle plateforme de blogging, …), ou à une classe d’âge (les « jeunes » ne veulent pas se mêler aux « vieux » : un mal moderne très bien ancré dans le néopaganisme, qui rend impossible toute tentative de reconstruire une tradition) deviennent des facteurs de ségrégation.

Le groupe de viking metal Hammer Horde

Le groupe de viking metal Hammer Horde : « Notre intérêt quant au paganisme scandinave peut être considéré comme un simple passe-temps. Ce qui nous attire dans ce sujet n’est rien d’autre qu’une fascination moderne. […] Aucun d’entre nous n’a de spiritualité dans un sens religieux. Nous ne sommes pas Asatru, Néo-païens, ou Odinistes. »

En plus de cela, l’absence d’orthopraxie est parfois mise en avant comme une forme d’ouverture vis-à-vis des débutants. C’est bien souvent l’inverse qui est vrai. Ceux qui découvrent l’existence des religions païennes sont généralement avides d’apprendre à les pratiquer de manière traditionnelle, car c’est ce qui les attire. Leur répondre qu’ils doivent faire « comme ils le sentent », ou les renvoyer simplement vers des montagnes de thèses universitaires contradictoires pour « se forger leur propre opinion », ne les aide aucunement à se sentir inclus (ils se tournent alors vers des sources moins fiables, quand elles ne sont pas clairement fantaisistes, mais qui ont le mérite de proposer des instructions clé-en-main). Bien au contraire, avoir une manière de faire qui leur soit clairement détaillée et expliquée leur permet de se mettre au même niveau que les pratiquants de plus longue date, et de ne pas se sentir mis à l’écart par des savants qui répondent au compte-goutte à leurs questions.

Pélerinage Donon

1er pélerinage sur le Donon, poignée de main entre un membre de la Communitas Populi Romani et du Groupe Druidique des Gaules

Pour conclure sur l’orthopraxie, cela ne signifie aucunement qu’une manière donnée de pratiquer une tradition est la seule bonne et que les autres sont des hérétiques. Dans l’Antiquité, chaque peuple avait ses coutumes, avec sa liturgie et ses interdits. Il ne serait pas venu à l’esprit des Angles de déclarer que les Alamans honoraient mal Odin, et encore moins aux Celtes de dénigrer les Romains pour avoir une tradition religieuse différente de la leur (ou inversement). De la même manière, nous pouvons aujourd’hui avoir différents groupes locaux de tradition celtique, germanique, romaine, qui célèbrent à leur manière, et se regroupent annuellement pour célébrer des rites plus importants, en signe de fraternité, en se mettant d’accord sur une manière de faire pour cette occasion (et seulement pour cette occasion). C’est d’une certaine manière la démarche des projets soutenus par l’Assemblée Païenne des Gaules, comme le rite annuel de la fondation de Lyon (Fons Lugduni) ou les pélerinages annuels du Mont Dumias au Puy de Dôme et du Donon en Alsace. C’est ce type d’état d’esprit qui permet à la fois d’être ancré dans un héritage sacré et de pouvoir dialoguer librement.

N’oublions jamais que les coutumes antiques, avec leur prescriptions et leurs interdits, permettaient aux Celtes, aux Germains, aux Slaves, aux Romains, aux Grecs, aux Egyptiens, de cohabiter. De la même manière, c’était une époque de foisonnement intellectuel, où des écoles philosophiques ayant une vision du monde diamétralement opposée débattaient en toute liberté : néoplatoniciens, cyniques, stoïques, épicuriens, pythagoriciens… De même, en Inde, les brahmanes qui pratiquaient les rites selon les Védas appartenaient à six écoles philosophiques différentes, dont certaines étaient athées (école Mîmâmsâ : les rites permettent la libération de l’âme grâce au pouvoir des mantras, les dieux n’ont pas d’autre existence ou d’autre pouvoir que celui de leur nom) ou possédaient des courants athées (école Nyâya qui recherche la compréhension rationnelle de chaque phénomène, école Sâmkhya qui postule que l’existence des dieux est impossible à prouver et que l’important est d’avoir un comportement conforme à la loi sacrée et immuable du cosmos). Dans tous les cas, des philosophes aux opinions différentes, des aristocrates aux intérêts politiques opposés, et des travaileurs se préoccupant peu des débats intellectuels, pouvaient partager un moment de fraternité en participant au même rite, et affirmer leur attachement à des valeurs telles que le pluralisme des idées. Tout cela grâce à la magie d’une orthopraxie rigide, qu’on voudrait faire passer pour une forme d’intolérance ou un facteur d’exclusion.

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Les persécutions romaines des chrétiens : faute morale ou légitime défense ?

De nombreux Galiléens aujourd’hui reprochent aux païens contemporains les persécutions des chrétiens sous l’Empire Romain, qui ont eu lieu essentiellement entre 112 et 311 (soit entre 865 et 1064 Ab Urbe Condita, selon la notation romaine).

L’historiographie occidentale s’est d’abord basée sur des « témoignages » chrétiens bien postérieurs aux faits, visant à donner une légitimité à l’Eglise catholique et orthodoxe, née du sacrifice de vertueux martyrs. C’est, de nos jours, le point de vue le plus relayé, bien qu’un peu édulcoré : des païens sanguinaires et intolérants prenaient plaisir à traquer et torturer d’innocents chrétiens, pour les jeter ensuite aux fauves. Jusque dans un manuel d’Histoire récent pour les collégiens en classse de 6e, c’est le point de vue chrétien qui est présenté (par le biais d’un texte fictionnel rédigé du point de vue d’une chrétienne à Lyon en 177, en se basant visiblement sur l’Histoire écclésiastique d’Eusèbe de Césarée, rédigée vers 324).

Martyre chrétien livre d'Histoire en 6e

Même pour la Seconde Guerre Mondiale, période chargée émotionnellement aujourd’hui, les collégiens ont accès aux différents points de vue, par la reproduction de documents de communication du régime national-socialiste, et même (ou du moins était-ce le cas au moins jusqu’en 2012) par une lettre d’un jeune Français engagé en Russie au sein de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme. Mais pour ce qui est du point de vue des autorités ayant appliqué le droit romain contre des Galiléens, néant.

N’aurait-il pas été possible de mettre en place une perspective romaine sur les chrétiens de l’époque ? Ce n’est pourtant pas si difficile. Beaucoup d’écrits ont certes été perdus ou détruits, mais pas tous. On a conservé, entres autres, les lettres du préfet Pline le Jeune à l’empereur Trajan aux alentours de 121, où il explique vouloir épargner le plus possible d’accusés, repousser d’office les témoignages anonymes, et admettre à bras ouverts tout repentir (Pline le Jeune, Lettres, X, 97-98) ; on peut reconstituer à partir de citations le Discours véritable de Celse, qui propose un point de vue philosophique sur les doctrines des Galiléens de son époque ; et enfin l’empereur Julien II le Philosophe a rédigé un traité Contre les Galiléens (d’autres ouvrages ont disparu suite à leur interdiction, tels que le Discours ami de la vérité contre les chrétiens de Hiéroclès, ou le traité Contre les chrétiens de Porphyre de Tyr).

Pour résumer, leurs arguments, bien qu’ils soient nombreux, s’articulent autour de deux points :

1) le choix délibéré des Galiléens de contrevenir aux fondements de la loi et de la citoyenneté romaine, en refusant le service militaire et le culte impérial, est une attaque contre les fondements même de l’empire, ce qui le fragilise face aux barbares ;

2) leurs dogmes sont absurdes d’un point de vue philosophique, et la multiplication ddes Galiléens est un facteur de régression de la pensée, des arts, et des sciences, sans compter que leur fanatisme les pousse à rechercher inutilement le martyre, alors qu’on ne leur demande que de respecter la loi.

Ces deux arguments se sont avérés entièrement fondés, puisqu’en 496 l’empire d’Occident est tombé, que les écoles philosophiques ont été fermées, que les temples ont été saccagés, que la maîtrise artistique et technique accumulée pendant des siècles a été brutalement perdue (et que la recherche scientifique a été paralysée en Europe pendant des siècles, cf. Galilée et l’héliocentrisme, pourtant bien accepté au IIe s.), etc.

Diptyque des Symmaques et des Nicomaques, début du Ve s.

Diptyque des Symmaques et des Nicomaques (ivoire, début du Ve s.) : la partie de gauche a été plaquée comme garniture d’un reliquaire après la défiguration de celle qu’on suppose avoir été une prêtresse de Cybèle ravivant la flamme sacrée.

Il suffit de comparer deux diptyques d’ivoire ouvragé, l’un réalisé au début du Ve s. par les Nicomaques et des Symmaques (deux familles de l’aristocratie romaine demeurées païennes), l’autre réalisé en 506 pour le consul chrétien Aerobindus. Celui des Symmaques et des Nicomaques a une finesse et une sensualité dans les drapés qui montre que l’ensemble du savoir-faire classique a été transmis et perfectionné au fil des siècles. Le diptyque d’Aerobindus, lui, a des personnages aux proportions peu fidèles, des traits standardisés et inexpressifs, les personnages sont placés de face dans une perspective anti-naturelle, et les vêtements comme les cheveux voient leur volume totalement écrasé.

Diptyque du consul Aerobindus, 506

Diptyque du consul Aerobindus, 506

Les fameuses « grandes persécutions » sont des épiphénomènes certes tragiques mais fort limités dans le temps comme dans leur intensité. En nombre de victimes, ils sont nettement inférieurs aux condamnations à mort émises suite à l’édit de Théodose contre les païens européens, ce qu’eux-même voyaient bien venir de loin…

Et ceci, sans compter le fait que, à peine le christianisme toléré dans l’empire, commencent déjà les premières frictions violentes entre chrétiens : dès 317, soit quatre (!) années après l’édit de Milan de 313 qui arrête poursuites judicaires contre les chrétiens, les donatistes s’opposent en Afrique du nord aux catholiques, jugeant ces derniers trop conciliants avec ceux qui avaient accepté de participer au culte impérial pour éviter les condamnations ; l’Egise obtient du pouvoir impérial qu’il fasse usage de la force pour rétablir l’ordre. Les violences religieuses inter-chrétiennes ne s’arrêteront plus pendant des siècles : affrontements entre nicéens et ariens s’opposant sur la nature du Christ, croisade contre les Albigeois, extermination des Hussites, guerres de Religion, etc. L’ouvrage Décadence, de Michel Onfray, est une description assez exhaustive de l’essor et de la domination des Galiléens sur l’Europe, le tout mis en parallèle avec les méfaits de leurs cousins les Islamistes.

Sans que cela signifie un appel à violence contre nos concitoyens chrétiens, il ne nous est pas nécesssaire en tant que païens de condamner moralement les décisions administratives prises sous l’empire romain. Il s’agisssait d’une politique visant à empêcher les excès des Galiléens de détruire toute une civilisation, et de provoquer des vagues d’ignorance et de violence sectaire. Pour cela, l’arsenal judiciaire en place a été utilisé, sans acharnement particulier dû aux opinions des condamnés, qui l’étaient selon le droit commun. Nous déplorons, comme le préfet Pline le Jeune, l’entêtement absurde qui a conduit ces personnes à rechercher la condamnation à mort dans le but de faire de la publicité pour leur dogme.

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Hefnatafl & hydromel : traditions germano-scandinaves

Les « loisirs » des Anciens étaient des moyens de développer leur patrimoine. Le jeu d’échecs (tafl) et le brassage d’hydromel en sont deux bonnes illustrations. Une activité intellectuelle comme le tafl permet de développer son cerveau, mais est était aussi une manière de s’élever socialement car c’est un attribut royal. Brasser l’hydromel est une activité artisanale qui permet de produire de la boisson enivrante, mais c’est aussi un acte magico-religieux qui renouvelle les liens entre les Divinités du ciel et de la terre, entre le divin et l’humain, et aussi au sein du clan.

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LE JEU DE TAFL, OU « ÉCHECS SCANDINAVES », EST L’ACTIVITÉ FAVORITE DES ASES, NOS DIVINITÉS DU CIEL. C’est un loisir positif, qui accroît les capacités de raisonnement, et qui est fermement ancré dans notre tradition. Au début de la nouvelle ère qui suivra le Ragnarök, les Divinités survivantes retrouveront le plateau de jeu et les pièces d’échecs en or utilisées à Asgard. Cela symbolise le fait que les sources de notre tradition ne changent pas plus que les grandes constantes de l’Univers. Notre génération peut et doit les redécouvrir, pour forger sa destinée.

Le hefnatafl est la variante de tafl la plus connue, mais il en existe plusieurs. Tous ont en commun la présence de deux camps inégaux. L’un, moins nombreux, protège un roi au centre du plateau, tandis que l’autre l’encercle. Le but des attaquants est d’empêcher le roi de s’échapper par un des angles, après quoi on passe à la revanche où la situation est inversée. Le vainqueur est celui qui gagne à la fois comme attaquant et comme défenseur. Nous apprenons ainsi que celui qui refuse de baisser les bras, et ne recule devant aucun sacrifice, peut sauver l’essentiel… Ainsi, profitant du cours du Destin, il peut attendre une occasion favorable où reprendre le dessus. Pour vous entraîner à ce jeu, vous trouverez les règles et un plateau virtuel sur ce site : http://hnefatafl.fr

Avant chaque partie, vous pouvez dire cette invocation : « SALUT À VOUS, PUISSANTS ASES, SOUVERAINS DU CIEL ! INSPIREZ-MOI VOTRE SAGESSE QUAND J’AVANCE MES PIÈCES SUR LA TABLE DU DESTIN ».

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brasser SON propre HYDROMEL

L’HYDROMEL EST LA BOISSON DE L’INSPIRATION DIVINE, QU’ODIN RÉCUPERA LORS D’UN DE SES NOMBREUX VOYAGES. Ce mélange d’eau et de miel fermenté est un des premiers alcools produits par l’être humain. Notre tradition considère qu’il est issu de la salive mélangée des Ases et des Vanes, Divinités du ciel et de la terre, et il est donc utilisé pour trinquer de manière rituelle. Il est rare d’en trouver en France, mais demandez à vos apiculteurs locaux. Sinon, achetez leur miel !

Il est assez facile d’en produire dans votre propre maisonnée, comme jadis. Un ou deux essais suffisent pour avoir une boisson correcte. Vous pourrez ensuite perfectionner vos techniques, essayer différents miels et herbes aromatiques, voire récupérer des fûts des chêne pour le vieillissement. Ainsi, vous pourrez partager, avec nos Amis et vos invités, la boisson de la demeure, vibrante manifestation de votre héritage et du bon goût germanique. Voici un exemple de guide détaillé : https://fr.wikibooks.org/wiki/Livre_de_cuisine/Boissons/Hydromel. Comme l’eau a une grande influence, préférez l’eau de source si celle de votre robinet est chlorée.

Cette invocation aidera la fermentation : « ODIN, DIEU DE L’INSPIRATION, QUE LES RAYONS DU SOLEIL, ET L’EAU D’ICI, RÉJOUISSENT ASES ET VANES, ET TOUS LES MEMBRES DU CLAN, MORTS OU VIVANTS ! »

Tiré de « Jour après Nuit – vivre au quotidien dans la tradition germano-scandinave », un fascicule du clan Ostara à paraître cette année. Nous dédions ce présent fascicule à Yngvi-Freyr, dieu procréateur, à qui serment fut prêté lors des fêtes de Yule d’écrire un ouvrage sur notre tradition et de travailler chaque jour afin d’obtenir sagesse et propsérité pour les nôtres. Vous pouvez retrouver ici le fascicule sur Les Douze Nuits de Yule concernant les festivités du solstice d’hiver.

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Stoïcisme Nordique du Lundi Matin (n°2)

La même sagesse infuse une nouvelle fois la pensée germano-scandinave et gréco-romaine. Le Chat Poron se joint dont à l’empereur Marc-Aurèle et au dieu Odin en postant avec un peu d’avance ce deuxième épisode.

« Le matin, quand tu as de la peine à te lever, voici la réflexion que tu dois avoir présente à l’esprit : « Je me lève pour faire mon œuvre d’homme ; je vais remplir les devoirs pour lesquels je suis né et j’ai été envoyé en ce monde. Pourquoi donc faire tant de difficultés ? Ai-je été créé pour rester ainsi chaudement sous des couvertures ?

— Mais cela me fait plus de plaisir !

— Es-tu donc né pour le plaisir uniquement ? N’est-ce pas au contraire pour toujours travailler et toujours agir ? Ne vois-tu pas que les plantes, les oiseaux, les fourmis, les araignées, les abeilles concourent, chacune dans leur ordre, à l’ordre universel ? Et toi, tu refuserais d’accomplir tes fonctions d’homme ! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur à ce qui est si conforme à ta nature !

— Mais, diras-tu, il faut bien que je me repose.

— D’accord ; le repos est nécessaire ; mais la nature a mis aussi des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au besoin de manger et de boire. En cela pourtant, tu vas au-delà des bornes, et tu dépasses ce qu’il te faut. Au contraire, quand tu agis, tu n’en fais pas autant ; et tu restes en deçà de ce que tu pourrais faire. Cette négligence tient à ce que tu ne t’aimes pas sérieusement toi-même ; car autrement tu aimerais ta nature. Ceux qui aiment réellement l’art spécial qu’ils cultivent se dessèchent sur les ouvres que cet art leur inspira, oublieux du boire, oublieux du manger. Et toi, tu apprécies ta propre nature moins que le tourneur n’apprécie l’art du tour, moins que le danseur n’apprécie l’art de la danse, moins que l’avare n’apprécie son argent, ou le glorieux, sa vaine gloire : quand tous ces gens-là sont à leur ardeur labeur, ils songent moins à manger ou à dormir qu’à avancer l’œuvre dont ils s’occupent si passionnément. Et toi, tu trouves les devoirs que la société impose à ses membres moins importants et moins dignes de tes soins ! »

(Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, livre V, I, trad. Barthélémy Saint-Hilaire).

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Et du côté scandinave, donc :

« Il doit se lever tôt, celui qui cherche vengeance,

Ou voudrait les possessions d’un autre.

Le loup qui se repose attrapera peu de viande,

Et l’homme qui dort aussi peu de succès.

Il doit se lever tôt, celui dont les ouvriers sont peu,

Afin de se mettre de lui-même à son ouvrage.

Beaucoup reste inachevé pour le lève-tard,

Car l’entrain est une richesse à moitié gagnée. »

Odin (Havamal, 58-59, trad. Chat Poron d’après H. A. Bellows)

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Stoïcisme Nordique du Lundi Matin (n°1)

Salutations ! Voici la nouvelle rubrique du Chat Poron : le Stoïcisme Nordique du Lundi Matin. L’idée est simple : on sait tous que le lundi matin, c’est le lundi matin, avec tout ce que ça implique. Pour tenter de surmonter l’insurmontable, votre serviteur a deux méthodes : le Havamal (« Dit du Très Haut », un poème scandinave attribué au dieu Odin et qui est une suite de conseils donné à l’homme qui vise la sagesse, autrement dit au philosophe) ; et l’école gréco-romaine de la philosophie stoïcienne (fondée par Zénon en Grèce, et dont les principaux continuateurs seront l’esclave grec Epictète auteur du manuel du même nom, l’homme politique et écrivain romain Sénèque par les lettres à ses amis, et l’empereur romain Marc-Aurèle lui-même dans ses Pensées).

L’idée est donc, chaque semaine, de mettre en regard une ou deux strophes du Havamal (ou éventuellement un passage d’une saga scandinave) et un fragment de philosophie stoïcienne, qui comme vous pouvez les constater se rejoingnent souvent, à tel point que je m’aventurerais presque jusqu’à dire que le monde germano-scandinave païen était stoïcien, ou alors que les Stoïciens gréco-romains avaient tout simplement une mentalité germanique.

« Si quelque dieu te disait que tu mourras demain, ou si ce n’était demain, au plus tard après-demain, tu ne ferais pas grande différence de mourir le troisième jour au lieu de mourir le second, à moins que tu ne fusses de la plus insigne lâcheté. En effet, que serait un tel sursis ? Eh bien ! pense absolument de même que ce n’est pas grand état de mourir après de longues années, plutôt que demain. »
– Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, livre IV, XLVI

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« La richesse meurt, les gens meurent,
Toi-même dans peu de temps tu périras,
Mais je sais une chose qui point ne meurt :
La renomée bien méritée de celui qui l’acquiert. »
– Havamal, 75 (trad. Chat Poron)

Comme Dubrinertos de la Claririère Garganioii nous le rappelle, le monde celte n’est pas en reste non plus, car la tradition orale irlandaise attribue cette phrase au héros Cuchulainn : « Ne serais-je au monde qu’un jour et qu’une nuit, peu m’importe, pourvu que restent après moi mon histoire et le récit de mes hauts faits. »

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L’ornithologie comme voie spirituelle

Soleil dans la brume bellovaque. Celle-ci se dissipe sur le chemin du bois, à mi-pente de la colline funéraire où l’on prie la Dame du Tilleul depuis plus longtemps qu’on y lit des livres. Battements de cœur et le sentier s’ouvre enfin parmi les hêtres, au milieu du tapis violacé où la jacinthe était annoncée par la pervenche. Je les salue comme un vieil ami – elles connaissent ce que je suis depuis plus de mille ans. Le maître est là, presque humain, avec un reflet sur le visage que celui qui sait voir seul verra, sans savoir quoi. Les autres sont là aussi, il leur rappelle que le silence des hommes a ici son royaume comme en tout ce qui est sacré : l’amour, le rêve, et la mort. Des murmures s’accrochent encore à nos pas tandis que nous avançons pour fuir la grand’route (loués soient les chemins de traverse qui nous sauvent du contre-sens).

Première station. Le mauvais œil du maître leur cloue le bec comme un cercueil. Chante, muse, ce qui est : chante-le comme miroir de ce qui fut et de ce qui sera. Chante ce qui est permanent, chante ce qui est éphémère ; chante, dans ce qui est permanent, ce qui change à chaque instant pour permettre cette permanence ; chante, dans ce qui est éphémère, ce qui toujours perdure pour permettre ce changement. Chante l’instant qui passe et l’éternel retour des formes.

450px-morninglight_28807131512629Chante, car de tout ce que disent les hommes, ce qui a le plus de valeur a d’abord été entendu. Mais pour qu’ils entendent, il faut déjà qu’ils écoutent ! Notre époque de raisonneurs aime surtout parler, plus que toute autre chose… Parfois elle pense, souvent c’est pire. Mais écouter ? Qui écoute encore de nos jours ? Qui sait écouter pour comprendre avec les oreilles ? On écoute les bons élèves d’autres élèves. La source, elle, semble être passée de mode. Le vrai rythme pourtant est celui des astres et du souffle, l’harmonie profonde est celle qui unit les contraires : elle les lie par la grande loi où l’aveugle sent le hasard, le borgne, le dieu, et le voyant, le cosmos. Nul mot ne se pose dessus ; sous ce poème, les feuilles sont encore vertes, et l’arbre vit.

Parfois le doigt du maître guide l’oeil vers sa proie, le plus souvent c’est le regard lui-même qui mène le regard. Cette autorité instinctive, loin des idoles rouillées qui demandent qu’on les couvre d’argent, cache sous l’écorce une âme d’or. Seulement de temps à autres un nom franchit la barrière de ses lèvres. Et le son devient chose.

Le chant, lui, n’est pas transcriptible. Seul un patient travail permet de le graver en soi ; aucun calepin ne s’interpose pour protéger de ce poinçonnage. Le savoir offert gracieusement à celui qui veut s’immerger dans les bois, cette « donnée » à portée de celui qui voudra se prendre au jeu, perce notre crâne et orne de ses entrelacs le revers du cuir chevelu. Comme un tatouage initiatique, l’information est surtout transformation. Puis la marche continue, de station en station, des bois aux champs en passant par les restes du vieux bocage, d’une époque où le mot « limite » avait un sens. S’y succèdent, comme en transe, ceux qu’on voit et entend, ceux qu’on voit passer sans les entendre, ceux qu’on entend chanter sans jamais les apercevoir, et ceux qu’on entend ni ne voit mais qui pourtant sont bien là. Surtout eux, d’ailleurs : les Esprits du sol, Ancêtres de pierre dont les os sont la craie blanche et le sombre silex de ce pays, eux qui vivent dans ce terroir et voient leurs vivants congénères y porter la mort, ayant relégué la vie à l’arrière-plan.

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D’autres que moi ont déjà décrété le recours aux forêts, car l’avenir naîtra de ceux qui trouveront pour sanctuaire la source de la plus longue mémoire, celle qui ne se tarit pas. Je rappellerai seulement que pour être invulnérable, il faudra aussi désoublier la langue des oiseaux. Reforgeons l’épée spirituelle, terrassons le dragon vautré sur son trésor. Alors nous comprendrons que ce que proclament sans cesse nos cousins à plumes, sous mille formes qui toujours reviennent, tient en deux mots : l’amour, et le je-suis-ici.

 

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Faut-il se libérer du libéralisme ?

Le libéralisme est une philosophie bourgeoise, celle de l’individualisme possessif, dont le mythe fondateur est l’individu rationnel qui poursuit son intérêt bien compris, qui se décline en plusieurs dimensions.

Pour faire court, le libéralisme est l’idéologie d’accompagnement et de légitimation du capitalisme, sa vision du monde, son anthropologie subliminale, sa théologie sans dieu[x], remplacé[s] par la main invisible du divin marché.

S’il y a une déconstruction à faire, c’est bien celle-là, la déconstruction de la prétendue naturalité du marché – la déconstruction de la destruction et reconstruction marchande de l’homme et du monde. A ce point-là, tout ce qui est antilibéral est nôtre.

Si tout ce qui est antilibéral est nôtre, il faut bien comprendre que certaines positions antilibérales sont auto-contradictoires – notamment celle des antilibéraux étatistes. On a coutume d’opposer au libéralisme du marché la régulation étatique. Il faut bien comprendre qu’historiquement le développement de l’État moderne et celui du capitalisme sont intrinsèquement liés – c’est l’État qui a permis le développement du capitalisme en détruisant ou soumettant à sa loi et à celle du marché les communautés sociales autonomes et toutes les forces productives des populations.

L’État régalien qui a le monopole de l’émission de monnaies est une institution typiquement capitaliste. Au contraire, l’émission de monnaies (et de différents types de monnaies correspondant à leurs besoins réels) devrait être librement décidées par les communautés sociales – comme cela prend timidement place avec le crédit social, les systèmes d’échanges locaux, les monnaies complémentaires, les monnaies fondantes, etc.

Source : « Le libéralisme ne conduit pas à la liberté qu’il promet »

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La nature, cette force qui terrorise l’Homme

La transition écologique, ce n’est pas un monde d’éoliennes au garde à vous plantées dans le gazon bien ras ou le champ d’OGM bien carré. C’est dépasser enfin la peur que nous inspire le foisonnement de la vie. Alors, et alors seulement, nous pourrons envisager une société d’écologie intégrale.

Source : La nature, cette force qui terrorise l’Homme

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