Articles tagués : procession

L’espace sacré dans la tradition celtique

Contribution du clan Beltan au projet « Paroles de druides », thème n°2.

Entre-temps est paru la brillante synthèse de Matthieu Poux (le chercheur français le plus en pointe en archéologie religieuse celtique) : Définition et fonction de l’espace consacré en Gaule indépendante.

I) Préliminaires

L’espace sacré est un des principaux éléments du rite, qui est la rencontre d’un moment, d’un lieu, d’une assemblée, et d’une liturgie. Le lieu a ceci de particulier que, contrairement aux autres éléments, il subsiste entre les rites, et doit être maintenu en état.

Les lieux sacrés sont donc d’abord ceux que la tradition nous prescrit de respecter et de protéger : sanctuaires antiques (Indiculus Superstitionum Et Paganiarum, IV ; J.-L. BRUNAUX, Les religions gauloises), sources et fontaines (ISEP, XI ; J. LACROIX, Le celtique dēvo- et les eaux sacrées), pierres levées (ISEP, VII), bois et arbres sacrés (ISEP, VI ; MAXIME DE TYR, Dissertations, VIII, 8 ; E. ASTIER, La sacralisation de l’espace par le centre dans l’idéologie celtique), sépultures des ancêtres (ISEP, I & XXV)… Pour la survivance de la sacralité de ces lieux, on peut consulter les ouvrages de Dominique Camus, comme Tombes guérisseuses, arbres à souhaits et lieux sacrés en Bretagne ; on trouvera aussi, dans de nombreux cas, des indices concernant la christianisation de lieux de culte celtique sous le vocable d’un saint catholique auquel sera dédié la chapelle, église, ou cathédrale (P. WALTER, Saint-Corentin et l’anguille de la fontaine ; D. GRICOURT & D. HOLLARD, Les saints jumeaux héritiers des dioscures celtiques : Lugle et Luglien et autres frères apparentés ; P. LAJOYE, Raven et Rasiphe : des jumeaux mythologiques ?). A ces lieux sacrés traditionnels, il faut ajouter l’autel domestique et, de manière élargie, la demeure et son terrain (ISEP, XVII & XXIII & XXVIII), ainsi que, le cas échéant, le sanctuaire dans lequel un groupe contemporain célèbre ses rites.

On notera que les religions abrahamiques n’ont en général pas d’espace sacré à la base. Le judaïsme en a un seul, le Temple de Jérusalem, dont la destruction a donné une place un peu plus importante aux lieux de rassemblement et d’enseignement, les synagogues. De même, l’islam n’en a qu’un, la Mecque, reprise directe de ce sanctuaire païen arabe ; les mosquées sont essentiellement des lieux de rassemblement et des « collecteurs » qui canalisent les prières vers la Mecque, dont la direction est toujours indiquée par un minbar. Quant au christianisme, il n’a à l’origine pas d’espace sacré, et ne développera que plus tard le recueillement sur les sépultures des martyrs, puis la transformation de sanctuaires païens en cathédrales, églises et chapelles. Les formes de christianisme et d’Islam qui recherchent un retour à leur pureté originelle (protestantisme évangélique, Témoins de Jéhovah, Frères Musulmans, salafisme) sont d’ailleurs fermement opposées aux espaces sacrés, hérités des religions païennes.

Au contraire, les religions traditionnelles ont un rapport à l’espace qui ancre localement le sacré. Chaque espace sacré possède une sacralité qui lui est propre, et n’est pas qu’un portail vers un Sacré unique, et encore moins un simple lieu conventionnel de rassemblement des fidèles. Le lieu fait partie intégrante du rite en modulant l’expression de la liturgie ; et, inversement, le rite va entraîner une modification du lieu, en l’aménageant de manière à ce que la liturgie puisse s’y dérouler, en y laissant des offrandes votives, et enfin en chargeant le lieu de puissance sacrée. C’est la raison pour laquelle un endroit récemment consacré est moins puissant qu’un sanctuaire antique dans lequel des rites ont été régulièrement célèbrés pendant des siècles, voire des millénaires, et c’est aussi la raison pour laquelle célébrer ses rites en un lieu donné leur confère davantage de force que de changer de lieu à chaque fois.

[Puisque nous parlons « d’espace sacré », il peut être important de faire une courte digression concernant le « sacré » celtique. Il s’agit en réalité de deux concepts différents, bien que reliés. Comme souvent, seul l’irlandais a conservé les deux termes : noíb (gaulois noibos, gallois nwyf, breton *noav) et síd (gaulois *sedos ou *sedon, gallois hedd conservé dans le sens de « paix, repos », breton *hez conservé sous la forme du forme du verbe désuet hezañ = « cesser, être en paix, demeurer »).

Le noibos vient d’une racine signifiant aussi « brillant, éclatant », et son descendant gallois nwyf a le sens de « vigueur, passion ». En irlandais, il a gardé le sens de « sacré », et a été utilisé pour traduire le terme chrétien de « saint ». C’est l’équivalent du grec ancien hieros ou du germanique *hailaz : une force vitale qui circule entre les lieux de ce monde et avec les autres mondes, entre les humains et avec les dieux, ancêtres et génies. Chaque endroit a donc plus ou moins de sacralité noibos selon les moments et selon les rites qui s’y déroulent.

Le sedos, au contraire, est presque littéralement une « demeure », si ce n’est un « lieu de repos ». C’est un lieu qui est séparé de l’activité humaine et profane : il est dédié à une divinité, et devient sa propriété exclusive à tous points de vue, à tel point qu’il ne fait même plus partie du monde des mortels. C’est l’équivalent du grec ancien hagios ou du germanique *wihaz. Un endroit donné n’est pas plus ou moins sedos : il l’est complètement ou ne l’est pas. Selon les moments, toutefois, le ou les habitants du sedos peuvent permettre à certains humains d’y pénétrer, ou au contraire l’interdire strictement.]

II) Les différents espaces sacrés

Chaque endroit possède son génie (boudig en breton), qui est d’une nature différente en fonction du lieu : génie des bois, des pierres, des eaux. Certains génies sont portés à poser des problèmes aux humains même bien intentionnés, ce sont les duses (gaulois dusios, breton duz ou diminutif duzig). Les génies aquatiques, généralement féminins, sont présents dans tous les plans d’eaux, mais celles des sources sont les plus honorées, en particulier lors de la fête de lustration hivernale nommée Imbolc en Irlande. Quant aux génies des pierres levées, les « nains » (gaulois *corros, breton korr ou diminutif korrigan) ils habitent les sites mégalithiques : contrairement à une idée courante , ces « espaces sacrés » ne sont pas les principaux lieu de culte celtique. On peut y faire des offrandes pour la fertilité de la terre et des gens, mais uniquement en-dehors des grandes fêtes calendaires, en particulier des plus importantes, où les frontières qui séparent notre monde de l’autre monde s’estompent (celles que les Irlandais nomment Samhain et Beltaine, respectivement Kala-Goañv et Kala-Hañv en breton).

Les rites calendaires dédiés aux dieux célestes ont lieu dans un sanctuaire (gaulois nemeton, breton neved) qui est le principal espace sacré de la religion celtique. Les plans de ces nemeta sont à présent connus par les fouilles archéologiques (J.-L. BRUNAUX, Les religions gauloises). Comme leur construction, même à petite échelle, nécessitent un certain investissement en temps, en argent, et la propriété du foncier, les rites peuvent également se célébrer autour du foyer domestique. Il s’agit de l’espace sacré des rites quotidiens, qui est seulement second en importance derrière le sanctuaire collectif. Un petit autel suffit à disposer d’une bougie, d’un encensoir, d’un bol d’eau pour les purifications, d’un bol à offrandes, et le cas échéant de symboles des entités honorées : génie du foyer, ancêtres, et divinité(s) tutélaire(s) de la famille.

Nemeton Berularias

Le Nemeton Berularias, desservi jusqu’en 2017 par Matolitus de la Celtiacon Certocredaron Credima.

Il faut également évoquer un troisième type de sanctuaire, qui n’est ni celui des druides (première fonction indo-européenne), le nemeton, ni celui des gens du commun (troisième fonction indo-européenne), le foyer. C’est celui des nobles et guerriers (deuxième fonction indo-européenne), désignés par César (Commentaires sur la guerre des Gaules) sous le nom de « chevaliers » (equites). De grands enclos ont été retrouvés dans divers endroits en Gaule, avec pour seules traces archéologiques des restes très conséquents de nourriture festive (amphores contenant des boissons alcoolisées, ossements d’animaux abattus pour leur viande) ou d’ustensiles alimentaires, déposés au même moment, en quantités très importantes, et souvent triés par types. Cela fait écho à plusieurs textes classiques (Posidonius d’Apamée à propos du prince Luern, Phylarque à propos d’un certain chef celte nommé Ariamnès) et irlandais (par exemple le Festin de Bricmiu) décrivant explicitement de grands festins à but autant socio-politique que sacré, donnés par des chefs importants (M. POUX, Espaces votifs – espaces festifs. Banquets et rites de libation en contexte de sanctuaires et d’enclos). Il s’agit là de la confirmation qu’il a existé chez les Celtes des lieux dédiés à un rite aristocratique, celui du banquet rituel (gaulois ulidos, breton perunvan *glez / breton vannetais gloé / vieux breton gluet, gallois gwledd, vieil irlandais fled), rite qui était commun avec le reste de l’Europe (vieux norrois sumbl, grec ancien symposion).

III) Les différentes échelles

Pour finir, il faut également prendre en compte le fait que « l’espace sacré » se conçoit également, d’un point de vue celtique, à un niveau plus large, celui de la géographie. Le territoire de chaque peuple est délimité par une frontière qui est analogue aux limites qui caractérisent l’espace sacré du sanctuaire ou du domaine familial (V. RAYDON & C. STERCKX, Saint Goëznou et la fourche du Dagda), et cette frontière est parsemée de lieux de la forme *icuoranda ou *egoranda (P.-Y. LAMBERT, Dictionnaire de la langue gauloise ; J. LACROIX, Les noms d’origine gauloise). Au milieu, en tout cas géopolitique, de ce territoire se trouve un sanctuaire lié au rites de royauté, par exemple Tara en Irlande (E. ASTIER, La sacralisation de l’espace par le centre dans l’idéologie celtique), à partir duquel plusieurs secteurs sont découpés, reliés par ce centre sacré. Ces secteurs sont originellement au nombre de quatre, chacun orienté vers un point cardinal ; l’ancienneté de cette division en quatre est renforcée par le fait qu’elle n’est pas attestée qu’en Irlande, mais aussi dans plusieurs textes indo-iraniens (G. DUMEZIL, Mythe et Épopée vol. 2). Aujourd’hui encore en Bretagne, le grand pèlerinage circulaire du Tro Breizh continue à faire vivre cette ancienne coutume de la circumambulation, transposée du sanctuaire (parcours de circumambulation attestés dans de nombreux fanum gallo-romains, équivalents aux espaces dédiés à cette pratique en Inde, où elle est nommée pradakshina) au pays dans ses anciennes frontières (B. RIO, Les Sept Saints). On notera également, comme intermédiaire au niveau local, la procession circulaire de 12km de la Grande Troménie de Lokorn / Locronan, qui fait tous les 7 ans le tour du bois de Neved (gaulois nemeton).

IV) Les espaces sacrés du clan Beltan

Nous nous réunissons fréquemment dans un bois dédié par sa propriétaire aux cultes païens. Nous y avons aménagé une clairière, au centre de laquelle un trou a été creusé à Samonios et consacré comme le centre de notre monde, avant qu’un grand tronc n’y soit érigé. C’est ici que nous faisons nos offrandes aux génies de la forêt quand nous arrivons. Autour du feu où nous nos asseyons pour festoyer, se trouve un poteau qui est arrosé d’une libation en l’honneur des divinités de notre clan. Nous plaçons également une part de viande dans le feu, pour nos ancêtres qui sont invités à partager ce banquet avec nous.

Non loin de là, dans ce même bois, se trouve un santuaire-sedos, consacré par un aspirant druide de la Celtiacon Certocredaron Credima. Il est dédié à Cernunnos, qui est vraisemblablement à l’origine du nom du village situé à proximité du bois, sous une forme latinisée et christianisée. Nous n’y pénétrons que pour l’honorer spécifiquement, et nous retirons ensuite dans notre clairière pour les libations et le repas.

Lors de la fête d’Imbolc / Kala-C’hwevrer, nous avons aussi pour coutume d’aller faire une offrande à Sequana.

Ces éléments ont seulement valeur d’exemple, étant donné qu’ils reflètent à la fois notre évolution vers des pratiques plus authentiques, et le changement progressif du centre de gravité géographique du clan, initialement à Lutèce et à présent de plus en plus à l’ouest.

V) Conclusion

Pour résumer cet exposé quelque peu tortueux :

* Le lieu est un des éléments indispensables du rite

* Notre premier devoir vis-à-vis d’un espace sacré est son respect et sa préservation

* Tout espace est plus ou moins sacré dans le sens du noibos (énergie sacrée), mais certains espaces sont sedos (dédiés à une entité et n’appartenant pas au monde des humains)

* Les rites quotidiens se pratiquent auprès de l’autel domestique, et les rites ponctuels près d’un lieu sacré (source, arbre sacré, pierres levées, sépulture, …)

* Le rite aristocratique / guerrier du banquet se pratique normalement dans des enclos spécifiques

* Les grands rites annuels ont normalement lieu dans un nemeton permanent, aménagé et consacré

* Les espaces sacrés sont organisés autour d’un centre, de portions (canoniquement 4, orientées aux points cardinaux), et de limites bien définies. Ils s’emboîtent les uns dans les autres : domaine familial, ville ou village, terroir, nation

Catégories : Chroniques de l'Âge de Fer, Rites | Étiquettes : , , , , , , , , , , | Un commentaire

Comment la « bonne pratique » nous permet d’éviter la « bonne croyance »

Les paganismes européens ont des règles (orthopraxie), et c’est justement ce qui leur permet de ne pas avoir de dogmes (orthodoxie). Sans pratiques rituelles communes, si chacun fait « comme il le sent » plutôt que « comme il faut faire », les débats idéologiques prennent une importance démesurée : chacun doit alors penser « comme il faut penser » plutôt que « comme il le sent ». La liberté dans la pratique qu’on imagine gagner en laissant l’orthopraxie de côté, on la perd en liberté d’opinion, parce que le fait d’appartenir au groupe se fait alors sur un critère d’orthodoxie.

Sacrifice romain

Sacrifice romain

Tout groupe religieux est basé sur le fait que ses membres ont quelque chose en commun. Chez les païens romains qui ont inventé le mot, la religio est ce qui relie. Il est naturellement possible d’avoir une spiritualité sans avoir de religion, et c’est même très fréquent à l’heure actuelle, mais il s’agit là d’une mutation sociétale qu’on observe dans l’Occident moderne suite à la christianisation et à la révolution industrielle, pas de quelque chose qui serait propre au paganisme. Ce blog prend le parti que nous avons beaucoup à apprendre des peuples indigènes de notre planète, et que la seule solution d’avenir pour notre espèce est que les Européens redeviennent des indigènes d’Europe, au lieu d’achever leur mutation définitive en Occidentaux modernes. Il nous faut donc à la fois ré-apprendre à faire partie d’un groupe religieux (comme remède à l’individualisme général), mais aussi ré-apprendre l’orthopraxie et la valeur de celle-ci (comme remède à l’orthodoxie, qui cloisonne en différents groupes ceux qui ont des opinions différentes, empêchant donc la circulation des idées).

Lorsqu’un groupe religieux n’a pas d’orthopraxie, donc pas de norme de pratique, c’est qu’il est basé sur une forme d’orthodoxie. La déviation par rapport à cette norme de pensée devient donc perçue comme négative, quand elle n’est pas activement pourchassée. Il devient donc difficile de tenir un autre discours sur la nature des Divinités (sont-elles des archétypes ? des égrégores ? des aspects d’une puissance divine unique et inexprimable, ou d’un Dieu et d’une Déesse ? des entités conscientes et indépendantes ?), sur l’importance de l’ascendance et des Ancêtres (est-il interdit pour quelqu’un d’ascendance extra-européenne de prier des Divinités européennes ? possible, mais rare et ne devant pas être spécialement encouragé ? non seulement possible, mais aussi souhaitable, ainsi que l’inverse ?), et sur tout un tas d’autres sujets. La plupart du temps, ce sont des sujets tout à fait théoriques, qui n’ont aucun impact sur la pratique réelle du groupe. La sagesse voudrait qu’on puisse éventuellement en discuter, mais qu’on accorde à cela une importance tout à fait mineure par rapport aux activités concrètes d’un groupe religieux.

Kanamara Matsuri

Kanamara Matsuri, festival shinto récoltant des dons pour la lutte contre le VIH

Ces activités concrètes sont pourtant vitales et hautement significatives. Il y a, premièrement, urgence quant au fait d’enseigner les mythes, qui sont parfois à reconstruire ou à retraduire, et trop souvent mal connus, lus sur des supports écrits plutôt que déclamés en musique ou mis en scène en spectacles comme le veut la tradition. Il y a, deuxièmement, urgence quant au fait de pratiquer les rites, tous les rites, pas seulement les rites saisonniers mais aussi ceux du quotidien et des grands moments de la vie (naissance, mariage, décès) ; pas seulement ceux des Divinités mais aussi ceux des Ancêtres et des Génies locaux ; pas seulement par de courts rituels mais aussi par des processions, des chants, des danses, des jeux, et des banquets ; pas seulement à la maison ou de manière sauvage dans des lieux publics temporairement sacralisés puis désacralisés, mais dans des sanctuaires permanents dûment aménagés selon la tradition. Et il y a, troisièmement, urgence quant au fait de mettre en oeuvre une éthique commune dans notre rapport au monde, en faisant à nouveau une réalité concrète des lois de l’hospitalité, de la préservation de la Nature sacrée, et du respect de la parole donnée.

Même lorsqu’un groupe réussit à se préserver des scissions entre orthodoxes et hétérodoxes en bannissant tout débat d’idée (ce qui ne fait que limiter la casse, puisqu’il serait préférable de pouvoir discuter librement), le regroupement par affinités continue de fonctionner. Et s’il ne peut se faire sur la base d’une pensée commune ou d’une pratique commune, il se fait sur des bases politiques ou sociologiques. L’appartenance à une sous-culture commune (musique metal, « communauté » de telle ou telle plateforme de blogging, …), ou à une classe d’âge (les « jeunes » ne veulent pas se mêler aux « vieux » : un mal moderne très bien ancré dans le néopaganisme, qui rend impossible toute tentative de reconstruire une tradition) deviennent des facteurs de ségrégation.

Le groupe de viking metal Hammer Horde

Le groupe de viking metal Hammer Horde : « Notre intérêt quant au paganisme scandinave peut être considéré comme un simple passe-temps. Ce qui nous attire dans ce sujet n’est rien d’autre qu’une fascination moderne. […] Aucun d’entre nous n’a de spiritualité dans un sens religieux. Nous ne sommes pas Asatru, Néo-païens, ou Odinistes. »

En plus de cela, l’absence d’orthopraxie est parfois mise en avant comme une forme d’ouverture vis-à-vis des débutants. C’est bien souvent l’inverse qui est vrai. Ceux qui découvrent l’existence des religions païennes sont généralement avides d’apprendre à les pratiquer de manière traditionnelle, car c’est ce qui les attire. Leur répondre qu’ils doivent faire « comme ils le sentent », ou les renvoyer simplement vers des montagnes de thèses universitaires contradictoires pour « se forger leur propre opinion », ne les aide aucunement à se sentir inclus (ils se tournent alors vers des sources moins fiables, quand elles ne sont pas clairement fantaisistes, mais qui ont le mérite de proposer des instructions clé-en-main). Bien au contraire, avoir une manière de faire qui leur soit clairement détaillée et expliquée leur permet de se mettre au même niveau que les pratiquants de plus longue date, et de ne pas se sentir mis à l’écart par des savants qui répondent au compte-goutte à leurs questions.

Pélerinage Donon

1er pélerinage sur le Donon, poignée de main entre un membre de la Communitas Populi Romani et du Groupe Druidique des Gaules

Pour conclure sur l’orthopraxie, cela ne signifie aucunement qu’une manière donnée de pratiquer une tradition est la seule bonne et que les autres sont des hérétiques. Dans l’Antiquité, chaque peuple avait ses coutumes, avec sa liturgie et ses interdits. Il ne serait pas venu à l’esprit des Angles de déclarer que les Alamans honoraient mal Odin, et encore moins aux Celtes de dénigrer les Romains pour avoir une tradition religieuse différente de la leur (ou inversement). De la même manière, nous pouvons aujourd’hui avoir différents groupes locaux de tradition celtique, germanique, romaine, qui célèbrent à leur manière, et se regroupent annuellement pour célébrer des rites plus importants, en signe de fraternité, en se mettant d’accord sur une manière de faire pour cette occasion (et seulement pour cette occasion). C’est d’une certaine manière la démarche des projets soutenus par l’Assemblée Païenne des Gaules, comme le rite annuel de la fondation de Lyon (Fons Lugduni) ou les pélerinages annuels du Mont Dumias au Puy de Dôme et du Donon en Alsace. C’est ce type d’état d’esprit qui permet à la fois d’être ancré dans un héritage sacré et de pouvoir dialoguer librement.

N’oublions jamais que les coutumes antiques, avec leur prescriptions et leurs interdits, permettaient aux Celtes, aux Germains, aux Slaves, aux Romains, aux Grecs, aux Egyptiens, de cohabiter. De la même manière, c’était une époque de foisonnement intellectuel, où des écoles philosophiques ayant une vision du monde diamétralement opposée débattaient en toute liberté : néoplatoniciens, cyniques, stoïques, épicuriens, pythagoriciens… De même, en Inde, les brahmanes qui pratiquaient les rites selon les Védas appartenaient à six écoles philosophiques différentes, dont certaines étaient athées (école Mîmâmsâ : les rites permettent la libération de l’âme grâce au pouvoir des mantras, les dieux n’ont pas d’autre existence ou d’autre pouvoir que celui de leur nom) ou possédaient des courants athées (école Nyâya qui recherche la compréhension rationnelle de chaque phénomène, école Sâmkhya qui postule que l’existence des dieux est impossible à prouver et que l’important est d’avoir un comportement conforme à la loi sacrée et immuable du cosmos).

Dans tous les cas, des philosophes aux opinions différentes, des aristocrates aux intérêts politiques opposés, et des travailleurs se préoccupant peu des débats intellectuels, pouvaient partager un moment de fraternité en participant au même rite, et affirmer leur attachement à des valeurs telles que le pluralisme des idées. Tout ceci étant possible non seulement malgré une orthopraxie rigide, mais aussi grâce à elle, alors qu’on voudrait la faire passer aujourd’hui pour une forme d’intolérance ou un facteur d’exclusion.

Catégories : Anthropologie, Chroniques de l'Âge de Fer, Philosophie, Rites, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , , | 4 Commentaires

« Etude des liens entre suicide et révolution industrielle », par T. Isabel

Ce texte m’a semblé très pertinent par rapport à des questions que j’entends souvent, et qui tournent en gros autour de deux grands axes : 1) quel intérêt d’avoir une religion au XXIème siècle, surtout une religion traditionnelle (sous-entendu, par essence archaïque et inadaptée aux enjeux actuels) ?, et 2) en tant que païen/ne, quel intérêt d’avoir une pratique collective, d’appartenir à une communauté, alors que la pratique solitaire laisse tellement plus de « liberté » (sous-entendu, nécessite moins de sortir du cadre de l’individualisme occidental) ?

Après cette courte introduction, je laisse place à l’article, en précisant qu’aux Etats-Unis, le taux de suicide, de dépression, et d’addiction des « Spiritual But Not Religious » (c’est-à-dire des gens qui se définissent comme étant en recherche spirituelle mais n’appartenant à aucune communauté) est plus élevé que celui des croyants pratiquants mais même que celui des athées.

Lire la suite

Catégories : Anthropologie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , , , , | Poster un commentaire

Propulsé par WordPress.com.