Chroniques de l’Âge de Fer

Une « Echelle de Tolérance Ethnique et Culturelle » pour le paganisme

Dans toutes les religions, il y a des questions à propos desquelles tous les pratiquants ne sont pas d’accord. Malheureusement, l’une des questions les plus controversées dans le paganisme tourne autour de l’ouverture de chaque tradition aux personnes qui ne sont pas de cette origine (ethniquement ou culturellement). Sans surprise, il s’agit d’une question très chargée sur le plan émotionnel, et il est souvent difficile de mener des discussions courtoises sur les diverses positions qui peuvent être soutenues. Pour essayer de supprimer une partie de l’émotivité manifeste qui accompagne souvent ce sujet, et pour tenter de clarifier la gamme des points de vue, Jarnsaxa Thorskona, une pratiquante du paganisme germano-scandinave (Asatru), a créé une échelle assez basique qui fournit des résumés des points de vue les plus courants qu’elle a rencontrés dans sa tradition, numérotés de 1 à 6.  Elle est utilisée dans les milieux Asatru anglophones sous le nom de « Jarnsaxa scale« . En voici une traduction en français, avec un vocabulaire élargi à l’ensemble des traditions païennes.

Les descriptions sont écrites du point de vue de celui qui soutient cette position. Il convient de noter qu’aux extrémités les plus éloignées de l’échelle, les croyances retenues peuvent apparaître comme plus extrêmes, le but est de l’indiquer sans dénigrer les personnes qui soutiennent ces points de vue. L’auteur a également essayé d’éliminer autant que possible que possible les invectives, les jugements de valeur, et les sentiments en jeu dans l’affaire.

Le traducteur/adaptateur voudrait également noter que, s’il existe vraisemblablement une corrélation entre la position d’une personne donnée sur cette échelle et ses idées politiques, il n’en est aucunement question ici. Vous noterez aussi que les positions n’ont pas de nom, justement pour éviter de se focaliser sur des étiquettes afin de se concentrer uniquement sur le détail des positions tenues. Dans les faits, beaucoup de gens considèrent que la position 1 est « universaliste » et la position 6 « identitaire » (folkish en anglais). Certains nomment les positions 3 et 4 « tribalistes », « culturalistes », « traditionnalistes », etc (dénominations qu’on peut éventuellement voir étendues aux positions 2 à 5).

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Une « Echelle de Tolérance Ethnique et Culturelle » pour le paganisme

1. Ma tradition religieuse est une religion ouverte à laquelle tout le monde peut adhérer. Il y a, cependant, certaines choses qui doivent être faites d’une certaine manière, certains points de la théologie qui doivent être strictement respectés, et certaines croyances qui doivent être partagées. Quiconque n’est pas d’accord avec tous ces points n’est tout simplement pas de ma religion et peut être considéré comme un « traître » envers mes Divinités. L’un des points sur lesquels tout le monde doit être d’accord est que ma tradition religieuse est ouverte aux gens de toutes les origines : ceux qui pensent autrement ne sont pas les bienvenus, et devraient être dénoncés pour qu’il n’y ait pas confusion entre leurs croyances et celles des vrais païens de ma tradition. Je refuse de participer à des rites aux côtés de personnes qui ne sont pas de cet avis.

The Troth

The Troth, organisation païenne germano-scandinave basée aux Etats-Unis. Les membres ont des positions généralement comprises entre les degrés 1 et 3 de l’échelle.

2. Toute personne qui veut pratiquer ma tradition religieuse peut le faire, indépendamment de son héritage génétique ou culturel. Les individus ont la liberté de choisir de suivre n’importe quelle religion, et je vais défendre ce droit pour le faire respecter. Tout le monde est le bienvenu dans mon groupe de pratique, et je suis prêt à participer à des rites aux côtés de n’importe quelle personne qui veut honorer mes Divinités.

Asatruarfelagid

L’Ásatrúarfélagið est une organisation païenne scandinave basée en Islande. Les membres ont des positions généralement comprises entre les degrés 1 et 4 de l’échelle. Il n’est possible d’être affilié à cette organisation qu’à condition d’être résident fiscal islandais, et l’organisation refuse tout lien avec des organisations étrangères.

3. Comme les liens avec les Divinités sont souvent liés à nos ancêtres (culturels ou génétiques), il est plus difficile pour ceux d’une origine différente de pratiquer ma tradition religieuse, mais ce n’est pas impossible. J’accepte que les Dieux et les Déesses puissent appeler qui ils veulent, et je suis prêt à participer à des rites aux côtés de n’importe quelle personne qui veut honorer mes Divinités.

Midgard Group, Raven's Knoll Kindred

10e édition du Midgard Gathering au Canada, un rassemblement païen basé sur la tradition germano-scandinave. Beaucoup de groupes autonomes nord-américains, qui représentent une grande part des pratiquants à l’échelle mondiale, sont en position 3 ou 4 sur cette échelle (de même que les représentants de nombreuses religions traditionnelles indigènes de la planète)

4. Seuls ceux qui sont de la même origine ethnique que moi peuvent vraiment pratiquer ma tradition religieuse. Cela ne signifie pas que les membres des autres groupes ethniques soient d’une quelconque manière « inférieurs » à ceux de mon groupe ethnique, mais seulement qu’ils sont différents. Les membres de tous les groupes ethniques ont la même liberté de mener une vie digne, et les théologies et les panthéons liés à un héritage autre que le mien sont tout aussi valables et importants pour la marche du monde. De même, toutes les traditions religieuses de groupes ethniques autres que le mien me sont aussi fermées. J’attache une très grande valeur au fait de suivre la tradition religieuse liée à mon origine culturelle et ethnique, car ces facteurs ont un grand impact sur ce que nous sommes. Parce que je reconnais et respecte la validité des différentes traditions, cependant, je suis prêt à participer à des rites aux côtés de ceux qui veulent honorer mes Divinités sans faire partie de ma tradition ou de mon groupe ethnique.

Asatru Folk Assembly

L’Asatru Folk Assembly, organisation païenne germano-scandinave basée aux Etats-Unis. Les membres ont des positions généralement comprises entre les degrés 3 à 5 de l’échelle.


5. Seuls ceux qui sont de la même origine ethnique que moi peuvent pratiquer ma tradition religieuse, et ma race doit rester séparée des autres races. Cela ne veut pas dire que les gens des autres races sont d’une quelconque manière « inférieurs », seulement qu’ils sont différents et que nous avons l’obligation de garder notre sang pur, en l’honneur de nos Divinités. Il peut cependant être utile de s’allier avec des membres d’autres races qui ont les mêmes valeurs. Je ne participerai à des rites qu’aux côtés de personnes de mon groupe ethnique.

Odinic Rite

The Odinic Rite, organisation païenne germano-scandinave (« odiniste ») basée au Royaume-Uni. La ligne directrice de l’association correspond à la position 5 de cette échelle.

6. Seuls ceux qui sont de la même origine ethnique que moi peuvent pratiquer ma tradition religieuse, et ma race est supérieure à toutes les autres races. Nous sommes les seuls véritables humains, et nous avons l’obligation de garder notre sang pur. Si le seul moyen d’y parvenir est de débarrasser le monde des races inférieures, alors qu’il en soit ainsi. Seuls les véritables membres de ma race peuvent vénérer nos Divinités.

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On voit donc que cet éventail de possibilités est bien plus large que la simple opposition entre « universalistes » et « identitaires ». Un très médiocre article du Monde des religions parlait du néopaganisme français comme d’un « Janus à deux visages » (le néopaïen français est soit un wiccan éclectique qui n’a donc aucune cohérence intellectuelle,  soit un adorateur de divinités celtiques ou germaniques qui est donc un militant raciste potentiellement violent). S’il fallait reprendre une image de ce type, ce serait plutôt au moins vers les représentations de divinités gauloises tricéphales qu’il faudrait se tourner. Ou vers le dieu hindou Brahma et ses six têtes.

Cernunnos de Condat

Divinité gallo-romaine de Condat-sur-Trincou, dite « Cernunnos » (la tête du mileu possède des orifices permettant d’y installer une paire de cornes).

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Les Dieux et le Monde expliqués par un païen européen de l’Antiquité !

Rares sont les traités théologiques de l’Antiquité païenne qui soient parvenu jusqu’à nous : « Des Dieux et du Monde », de Salluste, en fait partie. C’est donc un document intéressant dans la résurgence de nos religions traditionnelles, bien qu’assez méconnu. Le traité en lui-même est relativement bref, ce qui en rend sa lecture plutôt rapide. Néanmoins, comme seule la traduction anglaise de Thomas Taylor (1793) est disponible en ligne à l’heure actuelle, et que le texte est tout de même très dense intellectuellement, le but de cet article est de proposer un résumé des principales idées exposées, et des raisonnements qui les étayent. Chacun pourra donc prendre connaissance de ce qu’est une théologie païenne européenne. On sait qu’il en existait un très grand nombre, variable selon les peuples et les époques, car certaines nous sont parvenues, tandis que nous avons des échos de plusieurs autres qui ont été perdues. Toutes ces théologies, en tout cas, proposaient des réponses aux grandes questions religieuses :

1) Quelle est la nature et le destin des Dieux et du Monde ?

2) Qu’arrive t-il à notre individualité au moment de la mort ?

3) Quel sens ont nos mythes et nos rites, si décriés par les religions abrahamiques ?

4) Comment expliquer le fait que ces religions abrahamiques aient, au moins un temps, triomphé en Europe au détriment de nos religions traditionnelles ?

Des Dieux et du Monde

Couverture de la traduction française de Maria Meunier (éditions Theurgia University)

Ces quatre problèmes sont particulièrement épineux (surtout le dernier), et il n’est pas aisé d’avancer même de simples hypothèses plausibles. Voilà donc, comme source d’inspiration, la théologie de Salluste, philosophe néoplatonicien de langue grecque ayant vécu il y a 17 siècles, au moment où les intellectuels païens tentaient d’apporter leur contribution théorique à la tentative de restauration des cultes traditionnels menée par l’empereur romain Julien le Philosophe. Cette théologie n’est donc pas celle des néoplatoniciens dans leur ensemble (qui regroupaient une grande diversité d’opinions), ni celle des philosophes grecs qui pouvaient appartenir à d’autres grandes écoles (stoïcisme, épicurisme, cynisme, pour ne citer que celles-ci), et encore moins celle de tous les Grecs païens qui n’étaient pas forcément philosophes : d’autres grands mouvements ont marqué la pensée religieuse grecque, en particulier les cultes à mystères, dont l’orphisme qui était très influent à une certaine époque.

Peut-on donc tirer quoi que ce soit d’utile de ce traité de Salluste, qui ressemble un débris insignifiant de la pensée grecque, surtout si on ne pratique pas la religion traditionnelle hellénique ? Certainement ! Nous savons que les écoles de pensée grecque avaient pour la plupart des équivalents ailleurs dans le monde indo-européen (spécialement en Inde dont les traités philosophiques ont été pour beaucoup mis par écrit et bien conservés), mais aussi chez les Celtes (les enseignements druidiques étant comparés par plusieurs auteurs aux doctrines de Pythagore).

Que nous soyons ou non de tradition grecque, « Des Dieux et du Monde » de Salluste est donc au moins un exemple, possiblement une source d’inspiration, et pourquoi pas une base solide pour développer des théologies païennes européennes pour notre époque.

Introduction

Plutôt que d’aborder chaque chapitre chronologiquement, cet article tentera de résumer la réponse apportée par Salluste aux 4 grandes questions exposées en introduction. Qu’il me soit simplement permis d’insister sur le premier chapitre, qui sont les conditions que l’auteur énonce pour pouvoir comprendre et interpréter son discours. Rien d’extravagant à ces exigences : elles se résument principalement à avoir reçu une bonne éducation et à disposer de capacités de raisonnement suffisantes, c’est-à-dire 1) connaître la langue qui est utilisée, 2) les mythes grecs auxquels il fait référence, et 3) les règles de la logique. A son époque, cela ne va pas de soi, précisément parce que les Galiléens avaient tendance à s’opposer à tout ce qui, pour un philosophe hellénique, constituaient « l’éducation » (paideia), à savoir :

  • la rhétorique : art de bien s’exprimer et de bien comprendre autrui, ce qui était considéré comme un artifice diabolique visant à induire en erreur son interlocuteur, en présentant de manière attirante des mensonges opposés à la vérité biblique ;

  • la mythologie : patrimoine littéraire et symbolique d’une importance capitale, puisqu’il portait l’identité et la vision du monde de toute une civilisation (les Galiléens n’y voyaient que des délires, ou les faits et gestes de démons dépravés) ;

  • la logique : là encore, au IVe siècle de leur ère, les Galiléens y voyaient une rivale de la Foi, seule capable de sauver du péché.

Voici donc les trois pré-requis : la maîtrise du bon langage, de la mythologie ancestrale, et du raisonnement logique. Attaquons la suite.

La Naissance de Vénus, Botticelli (1484)

La Naissance de Vénus, par Sandro Botticelli (1484)

1) D’où viennent les Dieux et le Monde, et quelle sera leur destinée ?

(chapitres II, V, VII, IX, XIII, XVII)

Tout ce qui existe dans le Monde a nécessairement une cause. Cette cause elle-même a une cause. En remontant ainsi, nous parvenons logiquement à une Cause Première. Elle est unique car une cause a toujours de multiples effets, donc en faisant le chemin à l’envers à partir de tout ce que nous observons, nous parvenons forcément à une seule cause. Toutes les choses participent à la nature de cette Cause Première dont ils sont les conséquences. L’ensemble de toutes ces choses existantes forme le Bien, car il ne peut par définition y avoir plus grand bien que tout ce qui existe. C’est donc du Bien, qui est la Cause Première, que tout dérive et dont tout fait partie, en premier lieu les Dieux (nier l’existence des Dieux comme intermédiaires entre nous et la Cause Première, c’est méconnaître la distance qu’il y a entre elle et nous, et donc la rabaisser terriblement !).

Les Dieux sont incréés, éternels, immatériels, immuables et omniprésents. Ils partagent une même essence. Il existe des Dieux supra-mondains, à l’origine des âmes rationnelles. Il existe aussi des Dieux mondains, qui sont engagés dans le fonctionnement du Monde.

Ces Dieux mondains sont au nombre de Douze, répartis en quatre types. Zeus, Poséïdon et Héphaïstos sont les créateurs du Monde. Déméter, Héra et Artémis, elles, animent le monde. Hermès, Aphrodite et Apollon l’harmonisent ; tandis que Hestia, Athéna et Arès le gardent. Les autres Dieux sont en fait des aspects de ces Douze grands, en particulier lorsque les mythes décrivent un dieu comme « enfanté » par un autre.

Ce Monde est incorruptible, c’est-à-dire qu’il ne sera pas détruit lors d’une « Apocalypse » pour laisser place à un « Paradis ». L’argument avancé est que ce serait sous-estimer l’intelligence des Dieux que de supposer qu’ils auraient fait quelque chose qui devrait être défait par la suite. De plus, Salluste avance le principe de conservation de la matière : rien ne peut réellement être détruit ni créé, par conséquent le Monde ne peut pas cesser d’exister pour laisser place à un autre Monde.

Dieux créateurs

Zeus, Poséïdon et Héphaïstos

Dieux animateurs

Déméter, Héra et Artémis

Dieux harmoniseurs

Hermès, Aphrodite et Apollon

Dieux gardiens

Hestia, Athéna et Arès

Tableau 1: Les quatre catégories des Douze Dieux du Monde

 

2) Que nous arrive t-il après la mort ?

(chapitres VIII, XIX, XX, XXI)

Comme expliqué précédemment, notre âme rationnelle (liée à la faculté de raisonner) provient des Dieux supra-mondains. Les Douze Dieux mondains, plus proches de nous car étant à l’origine du Monde, sont à la source de notre corps et de notre âme irrationnelle (liée à la faculté de sentir et d’imaginer). Lorsque nous mettons notre corps et notre âme irrationnelle au service de notre âme rationnelle, imitant en cela les Dieux, nous pratiquons la vertu. Celui agit ainsi verra, après sa mort, son âme rationnelle, c’est-à-dire son véritable lui-même, s’unir avec les Dieux pour jouir éternellement de leur parfait bonheur.

Salluste - des Dieux et du Monde

Origine et destinée des Dieux, du Monde, et des âmes vertueuses (selon Salluste)

Celui qui agit contrairement à la vertu verra son âme rationnelle passer dans un autre corps humain (car les animaux n’ont pas d’âme rationnelle), et ce corps humain sera malade ou difforme comme punition si sa vie précédente a été particulièrement peu vertueuse. L’âme rationnelle de celui qui a commis des crimes graves peut aussi être tourmentée par des démons vengeurs entre deux incarnations. Ces démons cependant procèdent eux aussi du Bien, car ils n’infligent pas les châtiments à cause d’une nature mauvaise, mais dans le but louable de purifier les âmes.

Enfin, il faut noter que les Dieux, dans leur grande sagesse, ont généré l’exact nombre d’âmes rationnelles nécessaires au nombre d’humains qui naîtra dans le Monde. Les âmes rationnelles, qui sont immortelles, ne sont donc ni détruites, ni générées au fur et à mesure.

3) Quel sens ont les mythes et les rites traditionnels ?

(chapitres III, IV, XIV, XV, XVI)

Les mythes sont des récits inspirés par les Dieux et transmis par la tradition. Lorsqu’ils semblent grotesques, immoraux, incohérents, … ils sont en fait semblables aux Dieux et au Monde, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être réellement compris que par le sage, grâce à de longues réflexions. De la même manière que l’âme d’un homme n’est pas visible ni par les yeux, ni du premier abord, mais seulement par l’âme et grâce à une longue approche.

Salluste considère qu’il existe cinq types de mythes : théologiques, physiques, spirituels, matériels, et mixtes. Les mythes théologiques ne concernent que la nature des Dieux (Cronos qui dévore ses enfants signifie l’unité des Dieux, de la même manière que toute vérité est unie aux autres dans la Vérité). Les mythes physiques sont ceux qui nous renseignent sur la marche du Monde (Cronos, interprété comme Chronos, « le Temps », dévore ses enfants : cela signifie que le Temps est père de tout et aussi destructeur de tout). Les mythes spirituels nous renseignent sur le fonctionnement et la nature de l’âme humaine (on dirait aujourd’hui : mythes psychologiques, domaine exploré par Jung avec sa théorie des archétypes de l’inconscient collectif). Les mythes matériels nous parlent du fonctionnement du Monde (chaque dieu représente un élément : le ciel, la terre, la foudre, le feu, le soleil, le vin, etc). Les mythes mixtes réunissent ces différents éléments dans leur narration, ils sont particulièrement prisés lors des rites initiatiques car ils ont pour but d’unifier ces différents niveaux, et donc d’unir l’initié aux Dieux et au Monde. Ces rites ont lieu à des moments déterminés de l’année, qui ont une valeur symbolique permettant de mieux comprendre la nature des Dieux et du Monde depuis notre point de vue humain soumis au temps et aux saisons.

Types de mythes :

Enseignements à propos de :

Mythes théologiques

La nature des Dieux

Mythes physiques

La marche du Monde

Mythes psychlogiques

Le fonctionnement de l’esprit humain

Mythes matériels

Le fonctionnement du Monde

Mythes mixtes

Tous ces éléments (rites initiatiques)

Tableau 2: Les cinq types de mythes et leurs enseignements

Pantheon

Panthéon de Rome (photo prise par Per Palmkvist Knudsen, licence CC BY-SA 2.5)

Passons enfin aux rites. Quel sens ont-ils aux yeux du sage ? D’une part, les Dieux sont à l’origine de tout ce que nous possédons, il est donc juste de leur en sacrifier une fraction. D’autre part, le but de la prière est de nous rapprocher des Dieux, et le sacrifice est une manière d’y parvenir réellement, car la parole a besoin d’être accompagnée d’actes pour produire son effet sur nous, sans quoi elle n’est que superficielle. De plus, le lien qui nous unit aux Dieux est celui de la vie, et il est donc plus efficace d’utiliser un matériel vivant pour faire résonner ce lien (un animal si nous mangeons de la viande, des végétaux dans le cas contraire). Dans tous les cas, le sacrifice doit se faire en conformité avec la tradition des générations successives qui nous relient aux Dieux, et d’une manière belle et harmonieuse. La symbolique permet en effet de renforcer l’effet du rite sur notre âme : le temple est à l’image du ciel, l’autel à l’image de la terre, et l’offrande à l’image de la part irrationnelle de notre âme, que nous soumettons à la part rationnelle de notre âme, elle-même à l’image des Dieux.

 

Ces éléments du rite :

Symbolisent ces éléments du Monde :

Temple

Ciel

Autel

Terre

Offrande

Âme irrationnelle

Dieux

Âme rationnelle

Tableau 3: Correspondances symboliques entre les éléments du rite et du Monde

Attention à ne pas confondre les offrandes avec un simple marchandage terre-à-terre. Les Dieux ne sont ni « énervés » par l’impiété, ni apaisés par les rites. Ils ne sont aucunement soumis aux passions humaines, ou affectés par nos actes. En réalité, l’impie se coupe simplement de la contemplation des Dieux et des dons que celle-ci apporte, tandis que les rites nous rapprochent des Dieux.

4) Pourquoi cette théologie si sage et vertueuse a t-elle été remplacée par celle du christianisme ?

(chapitres X, XI, XII, XVIII)

C’est une question de la plus haute importance, mais à laquelle il n’est pas aisé de répondre, et sur laquelle les Galiléens modernes ne se privent pas d’appuyer. Si les Dieux sont bons et auteurs de toute chose, comment se fait-il que nous soyons témoins de choses mauvaises ? En réalité, rien dans ce Monde n’est mauvais par essence. Ce sont simplement nos intellects qui, ne possédant pas le degré de perfection des Dieux, sont parfois dans l’erreur concernant ce qui est bon. Nous commettons donc des choses mauvaises par ignorance.

Toutes les bonnes institutions humaines, issues des Dieux (arts et sciences, vertus et prières, sacrifices et initiations, lois et gouvernements, jugements et peines) sont là pour combattre cette ignorance et nous guider vers le Bien. Mais les défaillances du gouvernement, de l’éducation parentale, et de l’instruction académique peuvent entraîner l’âme vers le vice, c’est-à-dire que la raison n’est plus ce qui prédomine. Le désir n’est alors pas seulement orienté vers les choses bonnes, et la colère pas uniquement vers les choses mauvaises. Cette absence de sens de la justice au niveau individuel peut finir par déboucher, au niveau collectif, sur des formes de gouvernement injustes. Si le pouvoir politique est détenu par un seul homme, mais qu’il n’est pas un homme sage (c’est ce qui s’est produit en particulier avec l’empereur romain Théodose, auteur de l’édit d’interdiction des cultes traditionnels), c’est une tyrannie. Cette forme de gouvernement est la plus désastreuse qui soit : le vice et l’impiété peuvent alors s’installer pour de nombreux siècles, en attendant que les âmes rationnelles d’une minorité d’hommes vertueux restaurent peu à peu de bonnes institutions.

Décadence et restauration de la vertu divine selon Salluste

Une explication de la domination temporaire du christianisme en Europe

Cette période d’impiété ne doit pas pourtant pas nous conduire à accuser les Dieux d’avoir fait une œuvre imparfaite. Il est inévitable que l’impiété prédomine dans certains lieux à certaines périodes de l’Histoire du Monde, parce que tous les endroits et moments du Monde ne peuvent pas être reliés aux Dieux de manière égale. Dans un corps, par exemple, le cerveau est plus haut placé que les autres parties du corps, dispose des cinq sens, et héberge la faculté de raisonner. Les autres membres ne participent qu’à un seul des sens et sont placés plus bas. De même, il existe des jours fastes et néfastes dans le calendrier, et à plus grande échelles, des périodes de plusieurs siècles qui peuvent être fastes ou néfastes.

C’est la loi naturelle qui fait que l’Europe a connu une période d’impiété, dominée par l’ignorance des mythes et le mépris des rites. C’est par cette même loi naturelle que nous savons qu’il nous est possible de nous exercer à la vertu, pour participer à la restauration d’institutions vertueuses, fidèles à ce qui a été conservé de la tradition comme à ce que la sagesse nous permet de percevoir du Bien, qui est la Cause Première des Dieux et du Monde.

Conclusion

Voilà pour la théologie de Salluste. Et vous, quelle est votre avis concernant ces quatre grandes questions ? La résurgence contemporaine de nos religions traditionnelles appelle nécéssairement à y trouver des réponses, qui ne soient pas des dogmes uniques, mais autant de tentatives de comprendre le divin.

Pour vous donner un exemple actuel, le blog Latitudes Spirituelles est une initiative particulièrement intéressante, surtout dans son Abécédaire du Petit Père Païen, qui nous offre autant de partager ses recherches sur différents sujets : « un appel sans mots, une convocation impersonnelle s’était manifestée dans mon ventre, et mes glandes endoctrines m’instillaient la conviction que l’Univers était vivant, bien plus profond qu’on ne pourrait jamais l’imaginer, et doté d’une immense conscience, qui, pour être muette, n’en dépassait pas moins tout langage. »

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Comment la « bonne pratique » nous permet d’éviter la « bonne croyance »

Les paganismes européens ont des règles (orthopraxie), et c’est justement ce qui leur permet de ne pas avoir de dogmes (orthodoxie). Sans pratiques rituelles communes, si chacun fait « comme il le sent » plutôt que « comme il faut faire », les débats idéologiques prennent une importance démesurée : chacun doit alors penser « comme il faut penser » plutôt que « comme il le sent ». La liberté dans la pratique qu’on imagine gagner en laissant l’orthopraxie de côté, on la perd en liberté d’opinion, parce que le fait d’appartenir au groupe se fait alors sur un critère d’orthodoxie.

Sacrifice romain

Sacrifice romain

Tout groupe religieux est basé sur le fait que ses membres ont quelque chose en commun. Chez les païens romains qui ont inventé le mot, la religio est ce qui relie. Il est naturellement possible d’avoir une spiritualité sans avoir de religion, et c’est même très fréquent à l’heure actuelle, mais il s’agit là d’une mutation sociétale qu’on observe dans l’Occident moderne suite à la christianisation et à la révolution industrielle, pas de quelque chose qui serait propre au paganisme. Ce blog prend le parti que nous avons beaucoup à apprendre des peuples indigènes de notre planète, et que la seule solution d’avenir pour notre espèce est que les Européens redeviennent des indigènes d’Europe, au lieu d’achever leur mutation définitive en Occidentaux modernes. Il nous faut donc à la fois ré-apprendre à faire partie d’un groupe religieux (comme remède à l’individualisme général), mais aussi ré-apprendre l’orthopraxie et la valeur de celle-ci (comme remède à l’orthodoxie, qui cloisonne en différents groupes ceux qui ont des opinions différentes, empêchant donc la circulation des idées).

Lorsqu’un groupe religieux n’a pas d’orthopraxie, donc pas de norme de pratique, c’est qu’il est basé sur une forme d’orthodoxie. La déviation par rapport à cette norme de pensée devient donc perçue comme négative, quand elle n’est pas activement pourchassée. Il devient donc difficile de tenir un autre discours sur la nature des Divinités (sont-elles des archétypes ? des égrégores ? des aspects d’une puissance divine unique et inexprimable, ou d’un Dieu et d’une Déesse ? des entités conscientes et indépendantes ?), sur l’importance de l’ascendance et des Ancêtres (est-il interdit pour quelqu’un d’ascendance extra-européenne de prier des Divinités européennes ? possible, mais rare et ne devant pas être spécialement encouragé ? non seulement possible, mais aussi souhaitable, ainsi que l’inverse ?), et sur tout un tas d’autres sujets. La plupart du temps, ce sont des sujets tout à fait théoriques, qui n’ont aucun impact sur la pratique réelle du groupe. La sagesse voudrait qu’on puisse éventuellement en discuter, mais qu’on accorde à cela une importance tout à fait mineure par rapport aux activités concrètes d’un groupe religieux.

Kanamara Matsuri

Kanamara Matsuri, festival shinto récoltant des dons pour la lutte contre le VIH

Ces activités concrètes sont pourtant vitales et hautement significatives. Il y a, premièrement, urgence quant au fait d’enseigner les mythes, qui sont parfois à reconstruire ou à retraduire, et trop souvent mal connus, lus sur des supports écrits plutôt que déclamés en musique ou mis en scène en spectacles comme le veut la tradition. Il y a, deuxièmement, urgence quant au fait de pratiquer les rites, tous les rites, pas seulement les rites saisonniers mais aussi ceux du quotidien et des grands moments de la vie (naissance, mariage, décès) ; pas seulement ceux des Divinités mais aussi ceux des Ancêtres et des Génies locaux ; pas seulement par de courts rituels mais aussi par des processions, des chants, des danses, des jeux, et des banquets ; pas seulement à la maison ou de manière sauvage dans des lieux publics temporairement sacralisés puis désacralisés, mais dans des sanctuaires permanents dûment aménagés selon la tradition. Et il y a, troisièmement, urgence quant au fait de mettre en oeuvre une éthique commune dans notre rapport au monde, en faisant à nouveau une réalité concrète des lois de l’hospitalité, de la préservation de la Nature sacrée, et du respect de la parole donnée.

Même lorsqu’un groupe réussit à se préserver des scissions entre orthodoxes et hétérodoxes en bannissant tout débat d’idée (ce qui ne fait que limiter la casse, puisqu’il serait préférable de pouvoir discuter librement), le regroupement par affinités continue de fonctionner. Et s’il ne peut se faire sur la base d’une pensée commune ou d’une pratique commune, il se fait sur des bases politiques ou sociologiques. L’appartenance à une sous-culture commune (musique metal, « communauté » de telle ou telle plateforme de blogging, …), ou à une classe d’âge (les « jeunes » ne veulent pas se mêler aux « vieux » : un mal moderne très bien ancré dans le néopaganisme, qui rend impossible toute tentative de reconstruire une tradition) deviennent des facteurs de ségrégation.

Le groupe de viking metal Hammer Horde

Le groupe de viking metal Hammer Horde : « Notre intérêt quant au paganisme scandinave peut être considéré comme un simple passe-temps. Ce qui nous attire dans ce sujet n’est rien d’autre qu’une fascination moderne. […] Aucun d’entre nous n’a de spiritualité dans un sens religieux. Nous ne sommes pas Asatru, Néo-païens, ou Odinistes. »

En plus de cela, l’absence d’orthopraxie est parfois mise en avant comme une forme d’ouverture vis-à-vis des débutants. C’est bien souvent l’inverse qui est vrai. Ceux qui découvrent l’existence des religions païennes sont généralement avides d’apprendre à les pratiquer de manière traditionnelle, car c’est ce qui les attire. Leur répondre qu’ils doivent faire « comme ils le sentent », ou les renvoyer simplement vers des montagnes de thèses universitaires contradictoires pour « se forger leur propre opinion », ne les aide aucunement à se sentir inclus (ils se tournent alors vers des sources moins fiables, quand elles ne sont pas clairement fantaisistes, mais qui ont le mérite de proposer des instructions clé-en-main). Bien au contraire, avoir une manière de faire qui leur soit clairement détaillée et expliquée leur permet de se mettre au même niveau que les pratiquants de plus longue date, et de ne pas se sentir mis à l’écart par des savants qui répondent au compte-goutte à leurs questions.

Pélerinage Donon

1er pélerinage sur le Donon, poignée de main entre un membre de la Communitas Populi Romani et du Groupe Druidique des Gaules

Pour conclure sur l’orthopraxie, cela ne signifie aucunement qu’une manière donnée de pratiquer une tradition est la seule bonne et que les autres sont des hérétiques. Dans l’Antiquité, chaque peuple avait ses coutumes, avec sa liturgie et ses interdits. Il ne serait pas venu à l’esprit des Angles de déclarer que les Alamans honoraient mal Odin, et encore moins aux Celtes de dénigrer les Romains pour avoir une tradition religieuse différente de la leur (ou inversement). De la même manière, nous pouvons aujourd’hui avoir différents groupes locaux de tradition celtique, germanique, romaine, qui célèbrent à leur manière, et se regroupent annuellement pour célébrer des rites plus importants, en signe de fraternité, en se mettant d’accord sur une manière de faire pour cette occasion (et seulement pour cette occasion). C’est d’une certaine manière la démarche des projets soutenus par l’Assemblée Païenne des Gaules, comme le rite annuel de la fondation de Lyon (Fons Lugduni) ou les pélerinages annuels du Mont Dumias au Puy de Dôme et du Donon en Alsace. C’est ce type d’état d’esprit qui permet à la fois d’être ancré dans un héritage sacré et de pouvoir dialoguer librement.

N’oublions jamais que les coutumes antiques, avec leur prescriptions et leurs interdits, permettaient aux Celtes, aux Germains, aux Slaves, aux Romains, aux Grecs, aux Egyptiens, de cohabiter. De la même manière, c’était une époque de foisonnement intellectuel, où des écoles philosophiques ayant une vision du monde diamétralement opposée débattaient en toute liberté : néoplatoniciens, cyniques, stoïques, épicuriens, pythagoriciens… De même, en Inde, les brahmanes qui pratiquaient les rites selon les Védas appartenaient à six écoles philosophiques différentes, dont certaines étaient athées (école Mîmâmsâ : les rites permettent la libération de l’âme grâce au pouvoir des mantras, les dieux n’ont pas d’autre existence ou d’autre pouvoir que celui de leur nom) ou possédaient des courants athées (école Nyâya qui recherche la compréhension rationnelle de chaque phénomène, école Sâmkhya qui postule que l’existence des dieux est impossible à prouver et que l’important est d’avoir un comportement conforme à la loi sacrée et immuable du cosmos). Dans tous les cas, des philosophes aux opinions différentes, des aristocrates aux intérêts politiques opposés, et des travaileurs se préoccupant peu des débats intellectuels, pouvaient partager un moment de fraternité en participant au même rite, et affirmer leur attachement à des valeurs telles que le pluralisme des idées. Tout cela grâce à la magie d’une orthopraxie rigide, qu’on voudrait faire passer pour une forme d’intolérance ou un facteur d’exclusion.

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« L’Occident » et « la démocratie » nous coupent de nos racines !

Un poète Antillais dénonce les mensonges de « l’Occident » et de la « démocratie », appellant l’Homme blanc à se ré-enraciner dans sa propre terre et sa propre culture :

Quand nous considérons l’Occident et sa civilisation, il ne faut point être obnubilé par l’Homme blanc qui est un masque et fait écran, même s’il est, en effet, le tout-premier préposé, le tout-premier attaché au service de cette puissance impersonnelle, qu’il a été formaté par cette puissance qui s’est mise en mouvement il ya de cela 2500 à 3000 ans, et qu’à ce titre, son esprit, sa gestuelle même, son efficace et sa performance tant vantés, en sont venus à s’identifier à ce maître anonyme, abominable. Mais à côté de ces tout-premiers attachés, il y a à présent et partout de par le monde, des rattachés, car l’Occident s’est converti en civilisation mondiale. […]

Depuis à présent plusieurs siècles déjà, où que l’on se tourne, dans toutes les directions et sur toute la surface de la planète, il y a une civilisation et une seule, l’Occident, qui est à l’offensive en vue d’établir et de faire triompher la suprématie d’un mode d’existence, mode d’existence qui ne lui est même pas originel, mais qui lui est survenu, dans des circonstances sur lesquelles j’aurais à méditer dans les temps à venir, mais en tout cas, pour le plus grand malheur de tous, y compris de ses propres peuples. Rien ne lui résiste. Le pire, c’est qu’elle n’apporte pas la vie mais la désolation et la désertification de la terre : uniformité, rationalisation, nivellement, autrement dit la mort de la parole humaine et de l’habiter poétique de la terre. […]

Je sais que nous avons une expérience et une notion extrêmement porteuse, celle du Lakou : […] terre, ciel, choses et gens, rentrent en rapports mutuels et ont existence pour l’homme par la parole. C’est dire combien la parole pour l’homme est essentielle, combien il doit veiller à ce qu’elle demeure vivante, chargée, irriguée sans cesse par le flux constant de ces rapports. Veiller qu’elle ne s’use et ne se dégrade en se transformant en simple outil de communication. Voilà donc la source où nous nous abreuvons et sur laquelle il nous faut veiller. [..]Elle peut ouvrir la voie à une créativité prodigieuse dans tous les domaines de la vie, de l’organisation de la vie en commun, en architecture, bokantaj… bref, un mode poétique d’habiter, un modèle de « démocratie », si l’on tient tant à ce mot.

Je ne fais pas l’éloge de la démocratie, l’une des dernières vessies à laquelle s’accrochent les saltimbanques de ce monde en perdition, « heureuse » trouvaille des historiens-idéologues de l’Antiquité grecque qui leur a permis d’occulter (ou tout du moins d’estomper) la réalité foisonnante, sauvage et divine des anciens Grecs derrière l’effigie de marbre idéalisée de la démocratie athénienne. Cette idée de la démocratie, fort opportunément réapparue à l’époque moderne, a été la maitre-pièce pour mettre à la raison, en tout premier lieu, les peuples d’Europe eux-mêmes, avant de poursuivre sa carrière outre-Atlantique et dans le reste du monde. La démocratie est à l’image de ce monde–ci : ce qu’elle fait mine de donner d’une main, elle le reprend de l’autre. […]

J’observe d’ailleurs avec intérêt que la mise en cause de la démocratie est le fil rouge qui relie les révoltes de ces derniers temps dans les différents pays européens. C’est donc le signe qu’elle est en crise, même si l’on ne songe qu’à la rafistoler, à colmater, en quelque sorte, les voies d’eaux. Serions-nous donc, comme toujours, d’éternels supplétifs… ou les derniers suppôts … ? Alors, la sempiternelle question, on croirait des enfants perdus dans un jeu de quille maté : « par quoi la remplacer ? » Je n’en sais rien fout’. Et d’abord pourquoi vouloir « la remplacer » ? Inventez. Habitez votre demeure avec votre corps, votre propre parole.

Monchoachi est un poète martiniquais. Il est à l’initiative d’une revue nommée Lakouzémi dont les deux premiers et uniques numéros sont intitulés »Éloge de la servilité » et « Retour à la parole sauvage ».

Interview complète à cette adresse : https://lundi.am/Entretien-avec-Monchoachi-la-parole-sauvage-a-l-assaut-de-l-occident

Monchoachi

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Hefnatafl & hydromel : traditions germano-scandinaves

Les « loisirs » des Anciens étaient des moyens de développer leur patrimoine. Le jeu d’échecs (tafl) et le brassage d’hydromel en sont deux bonnes illustrations. Une activité intellectuelle comme le tafl permet de développer son cerveau, mais est était aussi une manière de s’élever socialement car c’est un attribut royal. Brasser l’hydromel est une activité artisanale qui permet de produire de la boisson enivrante, mais c’est aussi un acte magico-religieux qui renouvelle les liens entre les Divinités du ciel et de la terre, entre le divin et l’humain, et aussi au sein du clan.

TAFL

LE JEU DE TAFL, OU « ÉCHECS SCANDINAVES », EST L’ACTIVITÉ FAVORITE DES ASES, NOS DIVINITÉS DU CIEL. C’est un loisir positif, qui accroît les capacités de raisonnement, et qui est fermement ancré dans notre tradition. Au début de la nouvelle ère qui suivra le Ragnarök, les Divinités survivantes retrouveront le plateau de jeu et les pièces d’échecs en or utilisées à Asgard. Cela symbolise le fait que les sources de notre tradition ne changent pas plus que les grandes constantes de l’Univers. Notre génération peut et doit les redécouvrir, pour forger sa destinée.

Le hefnatafl est la variante de tafl la plus connue, mais il en existe plusieurs. Tous ont en commun la présence de deux camps inégaux. L’un, moins nombreux, protège un roi au centre du plateau, tandis que l’autre l’encercle. Le but des attaquants est d’empêcher le roi de s’échapper par un des angles, après quoi on passe à la revanche où la situation est inversée. Le vainqueur est celui qui gagne à la fois comme attaquant et comme défenseur. Nous apprenons ainsi que celui qui refuse de baisser les bras, et ne recule devant aucun sacrifice, peut sauver l’essentiel… Ainsi, profitant du cours du Destin, il peut attendre une occasion favorable où reprendre le dessus. Pour vous entraîner à ce jeu, vous trouverez les règles et un plateau virtuel sur ce site : http://hnefatafl.fr

Avant chaque partie, vous pouvez dire cette invocation : « SALUT À VOUS, PUISSANTS ASES, SOUVERAINS DU CIEL ! INSPIREZ-MOI VOTRE SAGESSE QUAND J’AVANCE MES PIÈCES SUR LA TABLE DU DESTIN ».

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brasser SON propre HYDROMEL

L’HYDROMEL EST LA BOISSON DE L’INSPIRATION DIVINE, QU’ODIN RÉCUPERA LORS D’UN DE SES NOMBREUX VOYAGES. Ce mélange d’eau et de miel fermenté est un des premiers alcools produits par l’être humain. Notre tradition considère qu’il est issu de la salive mélangée des Ases et des Vanes, Divinités du ciel et de la terre, et il est donc utilisé pour trinquer de manière rituelle. Il est rare d’en trouver en France, mais demandez à vos apiculteurs locaux. Sinon, achetez leur miel !

Il est assez facile d’en produire dans votre propre maisonnée, comme jadis. Un ou deux essais suffisent pour avoir une boisson correcte. Vous pourrez ensuite perfectionner vos techniques, essayer différents miels et herbes aromatiques, voire récupérer des fûts des chêne pour le vieillissement. Ainsi, vous pourrez partager, avec nos Amis et vos invités, la boisson de la demeure, vibrante manifestation de votre héritage et du bon goût germanique. Voici un exemple de guide détaillé : https://fr.wikibooks.org/wiki/Livre_de_cuisine/Boissons/Hydromel. Comme l’eau a une grande influence, préférez l’eau de source si celle de votre robinet est chlorée.

Cette invocation aidera la fermentation : « ODIN, DIEU DE L’INSPIRATION, QUE LES RAYONS DU SOLEIL, ET L’EAU D’ICI, RÉJOUISSENT ASES ET VANES, ET TOUS LES MEMBRES DU CLAN, MORTS OU VIVANTS ! »

Tiré de « Jour après Nuit – vivre au quotidien dans la tradition germano-scandinave », un fascicule du clan Ostara à paraître cette année. Nous dédions ce présent fascicule à Yngvi-Freyr, dieu procréateur, à qui serment fut prêté lors des fêtes de Yule d’écrire un ouvrage sur notre tradition et de travailler chaque jour afin d’obtenir sagesse et propsérité pour les nôtres. Vous pouvez retrouver ici le fascicule sur Les Douze Nuits de Yule concernant les festivités du solstice d’hiver.

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Le cycle des nuits et des jours dans la tradition germano-scandinave

DANS NOTRE TRADITION, LE TEMPS N’EST PAS LINÉAIRE, MAIS CYCLIQUE. Les cycles de la respiration, des jours, des lunaisons et des saisons, s’imbriquent les uns dans les autres. Ils forment ainsi le cycle de la Vie : au sein de la longue lignée du clan, chacun passe tour à tour du statut d’héritier à celui d’Ancêtre. Plus largement encore, après la grande bataille du Ragnarök, Divinités et Humains se retrouveront pour débuter une nouvelle ère cosmique. Ce paradigme est donc au cœur de notre spiritualité, et nous l’honorons depuis l’aube des temps par les rites de passage (naissance, mariage, décès) et les grandes fêtes rythmant le calendrier annuel.

Nombre de rites quotidiens existent également pour vivre en harmonie avec les siens, les autres, et notre environnement. Il s’agit de vivre chaque journée plus intensément, en étant conscients des liens qui nous unissent aux puissances sacrées des Neuf Mondes que porte Yggdrasill, l’arbre cosmique. Vivre selon notre tradition, c’est tout simplement faire briller en nous le très ancien symbole de la roue solaire. C’est jouer notre rôle dans la danse de cet astre triomphant, qui renaît chaque matin pour que continue la Vie dont il est la source. Ainsi, nous perpétuons le souvenir de nos Ancêtres, mais surtout nous forgeons jour après nuit, par nos Paroles et nos Actions, un destin à la hauteur de ce que nous souhaitons léguer à nos héritiers, de sang ou de cœur.

Roue solaire

Pour nous, chaque journée est un symbole d’espoir invincible. De la même manière qu’après chaque nuit vient un nouveau jour, après chaque hiver vient un nouvel été, après chaque vieille génération en vient une plus jeune, et après la fin de notre Univers un nouvel ordre cosmique renaîtra. C’est aussi ce qui fait que notre antique tradition, un temps réduite au silence, est aujourd’hui en plein renouveau. Cela nous enseigne donc que nous sommes toujours capables de nous relever, quelles que soient les épreuves qui puissent nous submerger.

A l’aube des temps, les Ases, nos Divinités du ciel, confièrent à Sunna le devoir de conduire le char solaire pour compter les jours. Tous ces cycles ont donc pour nous un sens sacré, et cette étincelle de Vie qui est en nous n’est pas le simple fruit du hasard. C’est le fruit d’un Destin qui nous dépasse, mais dont nous faisons pourtant partie, ce qui nous rend libres et responsables de nos choix. En tant que porteurs de cette puissance divine, nous pouvons donc nous reconnecter au quotidien à cette source primordiale. Pour cela, nous devons être fidèles, par nos Pensées, par nos Paroles, et surtout par nos Actions, aux valeurs morales qu’incarnent nos Divinités.

Jour après nuit, nous pouvons tendre vers l’idéal de nos Ancêtres, dont la sagesse nous guide par-delà les générations. Ils survivent en nous, et nous prouvent aussi que nous survivrons à travers nos héritiers. Pour que cela soit possible, notre relation avec les Êtres de notre terre est primordiale, puisque nulle vie ne peut prospérer sans la Terre généreuse qui l’abrite et la nourrit.

Tiré de « Jour après Nuit – vivre au quotidien dans la tradition germano-scandinave », un fascicule du clan Ostara à paraître cette année. Nous dédions ce présent fascicule à Yngvi-Freyr, dieu procréateur, à qui serment fut prêté lors des fêtes de Yule d’écrire un ouvrage sur notre tradition et de travailler chaque jour afin d’obtenir sagesse et propsérité pour les nôtres. Vous pouvez retrouver ici le fascicule sur Les Douze Nuits de Yule concernant les festivités du solstice d’hiver.

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Stoïcisme Nordique du Lundi Matin (n°2)

La même sagesse infuse une nouvelle fois la pensée germano-scandinave et gréco-romaine. Le Chat Poron se joint dont à l’empereur Marc-Aurèle et au dieu Odin en postant avec un peu d’avance ce deuxième épisode.

« Le matin, quand tu as de la peine à te lever, voici la réflexion que tu dois avoir présente à l’esprit : « Je me lève pour faire mon œuvre d’homme ; je vais remplir les devoirs pour lesquels je suis né et j’ai été envoyé en ce monde. Pourquoi donc faire tant de difficultés ? Ai-je été créé pour rester ainsi chaudement sous des couvertures ?

— Mais cela me fait plus de plaisir !

— Es-tu donc né pour le plaisir uniquement ? N’est-ce pas au contraire pour toujours travailler et toujours agir ? Ne vois-tu pas que les plantes, les oiseaux, les fourmis, les araignées, les abeilles concourent, chacune dans leur ordre, à l’ordre universel ? Et toi, tu refuserais d’accomplir tes fonctions d’homme ! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur à ce qui est si conforme à ta nature !

— Mais, diras-tu, il faut bien que je me repose.

— D’accord ; le repos est nécessaire ; mais la nature a mis aussi des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au besoin de manger et de boire. En cela pourtant, tu vas au-delà des bornes, et tu dépasses ce qu’il te faut. Au contraire, quand tu agis, tu n’en fais pas autant ; et tu restes en deçà de ce que tu pourrais faire. Cette négligence tient à ce que tu ne t’aimes pas sérieusement toi-même ; car autrement tu aimerais ta nature. Ceux qui aiment réellement l’art spécial qu’ils cultivent se dessèchent sur les ouvres que cet art leur inspira, oublieux du boire, oublieux du manger. Et toi, tu apprécies ta propre nature moins que le tourneur n’apprécie l’art du tour, moins que le danseur n’apprécie l’art de la danse, moins que l’avare n’apprécie son argent, ou le glorieux, sa vaine gloire : quand tous ces gens-là sont à leur ardeur labeur, ils songent moins à manger ou à dormir qu’à avancer l’œuvre dont ils s’occupent si passionnément. Et toi, tu trouves les devoirs que la société impose à ses membres moins importants et moins dignes de tes soins ! »

(Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, livre V, I, trad. Barthélémy Saint-Hilaire).

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Et du côté scandinave, donc :

« Il doit se lever tôt, celui qui cherche vengeance,

Ou voudrait les possessions d’un autre.

Le loup qui se repose attrapera peu de viande,

Et l’homme qui dort aussi peu de succès.

Il doit se lever tôt, celui dont les ouvriers sont peu,

Afin de se mettre de lui-même à son ouvrage.

Beaucoup reste inachevé pour le lève-tard,

Car l’entrain est une richesse à moitié gagnée. »

Odin (Havamal, 58-59, trad. Chat Poron d’après H. A. Bellows)

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Stoïcisme Nordique du Lundi Matin (n°1)

Salutations ! Voici la nouvelle rubrique du Chat Poron : le Stoïcisme Nordique du Lundi Matin. L’idée est simple : on sait tous que le lundi matin, c’est le lundi matin, avec tout ce que ça implique. Pour tenter de surmonter l’insurmontable, votre serviteur a deux méthodes : le Havamal (« Dit du Très Haut », un poème scandinave attribué au dieu Odin et qui est une suite de conseils donné à l’homme qui vise la sagesse, autrement dit au philosophe) ; et l’école gréco-romaine de la philosophie stoïcienne (fondée par Zénon en Grèce, et dont les principaux continuateurs seront l’esclave grec Epictète auteur du manuel du même nom, l’homme politique et écrivain romain Sénèque par les lettres à ses amis, et l’empereur romain Marc-Aurèle lui-même dans ses Pensées).

L’idée est donc, chaque semaine, de mettre en regard une ou deux strophes du Havamal (ou éventuellement un passage d’une saga scandinave) et un fragment de philosophie stoïcienne, qui comme vous pouvez les constater se rejoingnent souvent, à tel point que je m’aventurerais presque jusqu’à dire que le monde germano-scandinave païen était stoïcien, ou alors que les Stoïciens gréco-romains avaient tout simplement une mentalité germanique.

« Si quelque dieu te disait que tu mourras demain, ou si ce n’était demain, au plus tard après-demain, tu ne ferais pas grande différence de mourir le troisième jour au lieu de mourir le second, à moins que tu ne fusses de la plus insigne lâcheté. En effet, que serait un tel sursis ? Eh bien ! pense absolument de même que ce n’est pas grand état de mourir après de longues années, plutôt que demain. »
– Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, livre IV, XLVI

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« La richesse meurt, les gens meurent,
Toi-même dans peu de temps tu périras,
Mais je sais une chose qui point ne meurt :
La renomée bien méritée de celui qui l’acquiert. »
– Havamal, 75 (trad. Chat Poron)

Comme Dubrinertos de la Claririère Garganioii nous le rappelle, le monde celte n’est pas en reste non plus, car la tradition orale irlandaise attribue cette phrase au héros Cuchulainn : « Ne serais-je au monde qu’un jour et qu’une nuit, peu m’importe, pourvu que restent après moi mon histoire et le récit de mes hauts faits. »

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Les vraies sources de la tradition celtique

Comme les anciens druides avaient pour coutume de ne pas mettre leur enseignement par écrit, beaucoup pensent que nous ne savons rien de la tradition celtique, tandis que d’autres inventent diverses fariboles qu’ils font passer pour authentiques, au nom d’une prétendue lignée secrète qui aurait traversé les âges (les filiations « néodruidiques », par exemple, ne renvoient qu’à la franc-maçonnerie anglaise et/ou aux travaux du faussaire Edward Williams dit « Iolo Morganwg », fondateur du Gorsedd du Pays de Galles). La méthode qui nous permet de démêler le vrai du faux et de retrouver la source de notre longue mémoire se nomme le reconstructionnisme celtique. Il ne s’agit pas de reconstitution historique, qui vise à reproduire à l’identique les apparences de l’ancien temps, mais d’une démarche qui nous permet de connaître notre héritage authentique afin de pouvoir en adapter l’expression matérielle aux contraintes de notre époque, sans altérer son message. Nous avons pour cela quatre type de sources : l’archéologie, la littérature, les survivances, et enfin les comparaisons.

L’archéologie a fait de nombreux progrès dans les dernières décennies, grâce à l’utilisation des analyses chimiques et génétiques, du satellite, des fouilles préventives systématiques avant chaque grand chantier. Nous savons maintenant que les Celtes de l’Âge du Fer, avant la conquête romaine, construisaient bien des sanctuaires, par exemple à Corent ou à Gournay-sur-Aronde, et ne se contentaient pas de pratiquer leurs cérémonies religieuses auprès des menhirs et des dolmens, érigés par des peuples bien plus anciens que l’arrivée de la culture celtique sur ces terres.

2464396Nous savons aussi qu’ils avaient parfois des statuettes en pierre des Divinités, et sûrement d’autres en bois qui n’ont pas survécu. Certains objets métalliques, comme le chaudron de Gundestrup, nous livrent aussi des représentations de mythes mettant en scène le panthéon celtique de l’Antiquité. Les rites pratiqués dans les sanctuaires ont laissé des traces, et la manière dont ces lieux étaient aménagés nous donnent aussi de précieux indices sur les rites qui s’y déroulaient. Enfin, de nombreux découvertes de l’époque gallo-romaine présentent des particularités fortes, qui parfois se relient directement à des périodes plus anciennes, et souvent ne trouvent aucun autre équivalent dans le monde romain. On est donc parfois bien en présence d’éléments purement celtiques, conservés grâce à l’usage massif de la pierre et des statues en lieu et place de matériaux périssables, et identifiables grâce à l’usage courant de dédicaces écrites. Le pilier des Nautes, retrouvé dans les fondations de la cathédrale Notre-Dame de Paris, et représentant plusieurs Divinités gauloises, en est le meilleur exemple. pilier-nautesQuelques tablettes rédigées en gaulois, ainsi que des noms de personnes ou de lieux inclus dans des textes latins, nous permettent également d’avoir une bonne idée de ce qu’était la langue gauloise, et de savoir qu’une personne se définissait avant tout par sa filiation (X fils ou fille de Y). On a même retrouvé le calendrier de Coligny, rédigé en gaulois, plaçant les fêtes religieuses selon un calendrier complexe basé sur le rythme du soleil, de la lune, des planètes et des constellations.

 

Naturellement, ces éléments archéologiques restent trop peu nombreux, et le problème est surtout de savoir comment les interpréter. Nous disposons pour cela, encore une fois malgré le tabou sur l’écriture de l’enseignement druidique, de textes d’auteurs grecs et latins décrivant leurs voisins, ainsi que de cycles mythologiques irlandais et gallois, mis par écrit peu de temps après leur christianisation, et peu altérés. Les textes grecs et latins, un temps accusés d’être totalement mensongers, nous apportent de précieux éléments, même si certains sont à prendre avec un peu de recul, par exemple lorsqu’ils parlent des sacrifices humains, alors que l’archéologie nous apprend qu’il s’agissait d’une mesure exceptionnelle, généralement de nature judiciaire, chose répandue dans toutes les sociétés de cette époque. On apprend en tout cas que les druides forment une classe d’érudits étudiant pendant vingt ans des domaines aussi divers que la théologie, la philosophie, l’astronomie, les mathématiques, le droit, et la médecine. Ils sont assistés par deux autres classes : la première est celle des vates, des devins qui prédisent l’avenir, exercent la médecine par les plantes, et procèdent aux rites. La deuxième est celle des bardes, qui apprennent la musique, le chant, la poésie, et les mythes et les épopées du passé. Tous ces savants conseillent et sont assistés par des « chevaliers », une classe dirigeante et combattante. Les textes irlandais et gallois, eux, confirment l’existence d’une classe druidique basée sur le savoir, travaillant en partenariat avec des nobles combattants dont le roi est issu. Ces textes nous transmettent aussi de nombreux mythes, mettant en scène des figures divines qui se recoupent parfois avec les dieux gaulois que l’archéologie ou les textes latins nous décrivent. Ce panthéon riche et complexe varie en fonction du lieu et des époques, chaque Divinité féminine ou masculine revêtant plusieurs noms et plusieurs aspects. Tous les textes, en tout cas, confirment la doctrine druidique qui nous préconise qu’il faut « honorer les dieux, ne rien faire de mal, et cultiver le courage », ainsi que celle de la transmigration des âmes jusqu’à l’accomplissement de sa destinée. cucc81-chulainn-erinsaga-fullDe grands héros comme l’Irlandais Cù Chulainn atteignent ainsi la gloire éternelle par leur courage sans faille, et sont accueillis au pays de l’éternelle jeunesse, où ils dégustent les pommes d’or en compagnie de nos Divinités. Ce cycle de vie et de mort est rythmé par des rites dont les principaux sont ceux des saisons, correspondant aux quatre grandes fêtes de cycles mythologiques irlandais : Samhain (31 octobre), Imbolc (1er février), Bealtaine (1er mai), et Lughnasad (1er août). Ces fêtes correspondent à des annotations sur le calendrier de Coligny, qui les place dans un cycle luni-solaire qui fait qu’elles sont mobiles sur un intervale de quelques semaines selon l’année en cours.

Ces sources directes sont parfois incomplètes, mais nous pouvons heureusement aussi compter sur de nombreuses survivances. Celles-ci prennent deux formes principales : d’une part des récits populaires, comme le mythe arthurien, les contes, voire même des récits de la vie de certains saints ; et d’autre part des coutumes restées bien vivantes malgré la romanisation et la christianisation, de la France à l’Irlande. Les récits populaires doivent souvent être décodés, mais fournissent des éléments précieux. Le cas du cycle arthurien est le plus connu : il comprend plusieurs œuvres, écrites du XIe au XVIe siècle, dont la plupart du XIIe au XIIIe, en plein Moyen-Âge chrétien. La chevalerie médiévale est pourtant un réceptacle des valeurs celtiques d’héroïsme, de courtoisie, et prend comme un acquis la présence de puissances mystérieuses dans la Nature, qui peuvent aussi bien être favorables que défavorables aux hommes. On y trouvera donc la trace de certains héros ou même Divinités d’antan, comme le Roi-Pêcheur, qui ressemble fort aux dieux Nuada des Irlandais et au dieu Nudd des Gallois. Il est d’ailleurs le gardien du Graal, qui n’est autre que le chaudron de renaissance où sont plongées les âmes des trépassés, et dont elles ressortent pour s’incarner plus tard dans un autre corps. 4757713783_b2f16faf58_bLes contes reprennent souvent des éléments de l’imaginaire celtique, parfois de manière assez explicite comme dans certains chants du Barzhaz Breizh, collectés en Bretagne au début du XIXe siècle. Quant aux vies de saints, beaucoup ont été rédigées bien après la mort du personnage, et y incluent des éléments empruntés à la mythologie celtique. C’est d’autant plus flagrant quand on sait que l’authenticité de beaucoup de saints antiques est douteuse, ceux-ci ayant promus à ce grade sans l’accord de l’Église romaine. Il arrive donc parfois qu’il s’agisse seulement de Divinités ou de hérosch_ne_de_la_vierge_4_viroflay_yvelines. Cela nous amène aux coutumes : de nombreuses processions, sources sacrées, arbres à vœux, ont été intégrés à la religion chrétienne, parfois avec l’ajout d’un nom de saint ou d’une « Notre Dame »  comme unique retouche. Des pratiques rituelles liées aux menhirs et aux dolmens ont parfois même continuité jusqu’au XIXe siècle, voire jusqu’à aujourd’hui, avec la mention explicite de Génies de la nature, sous la forme de korrigans, de fées, etc, accomplissant des vœux. Les fêtes elles-mêmes, décrites dans les textes irlandais, ont survécu à divers degrés dans le monde celtique actuel et dans une moindre mesure dans certains terroirs francophones, nous apportant ainsi de précieuses coutumes concrètes et enracinées. Enfin, dans les pays où la langue celtique s’est préservée, comme en Irlande, nous disposons de codes de loi coutumière (par exemple le code de Brehon) mis très tôt par écrit, qui nous renseignent sur les coutumes et les valeurs des anciens. En particulier, l’être humain n’est jamais conçu comme un individu qui s’auto-définirait selon ses envies, mais comme une personne qui se définit par le réseau de relations dans lequel elle s’établit. Le premier et le plus important de ces liens est celui de la filiation : l’unité de base de la société est le foyer, lui-même inclus dans un clan (fine en vieil irlandais) regroupement tous les descendants d’un même aïeul. Ces clans sont fédérés au sein de tribus, qui peuvent désigner un roi pour arbitrer leurs différends et les représenter devant les Divinités. La profession joue aussi un rôle important : artisans, hospitaliers, combattants, poètes, médecins, occupent une place à part, devenant dans la société humaine le reflet de leur Divinité patronne dans le panthéon. Une autre source intéressante est la Carmina Gadelica, un recueil d’hymnes et de formules magiques collectés en Écosse gaélique entre 1860 et 1909 et donc plus ou moins christianisés. Cependant, l’esprit celtique transparaît souvent, et ils peuvent donc être ré-adaptés à notre religion. Enfin, même en France, plusieurs éléments sont directement d’héritage celtique : notre gastronomie, notre goût pour les calembours, la galanterie, les jeux de balle tels que le copie_de_insigne_a_lauriers_jaunes_01_xy_ws31795709football ou le rubgy (héritiers de la soule et cousins du hurling irlandais), l’escrime, l’équitation et le tir à l’arc, la savate française et la lutte bretonne (gouren), la chanson française, la musique bretonne et toutes nos danses traditionnelles, etc. Ce sont autant d’héritages qui nous relient à nos Divinités et à nos Ancêtres. De même, les vieilles traditions de chasse, de pêche, d’artisanat, de paysannerie et jardinage, d’herboristerie, de couture, de boulangerie, de tenue de maison et d’hospitalité, transmis de génération en génération, jouent ce rôle pour ceux qui les pratiquent.

Pour finir, afin d’être sûrs de ne pas faire fausse route ou de passer à côté d’éléments qui n’auraient été conservés ni par l’archéologie, ni par les textes, ni par les survivances, il convient de raisonner par comparaison avec d’autres religions proches et mieux préservées. Nous avons que la langue celtique fait partie de la famille des langues indo-européennes, fortement apparentées. Or, les différentes mythologies et religions indo-européennes que nous connaissons montrent également une structure similaire. Cette théorie, nommée « trifonctionnalité » par le chercheur Georges Dumézil, nous permet à la fois d’avoir un cadre général pour mieux comprendre la vision du monde celtique, et aussi d’éclairer certaines zones d’ombre. Par exemple, nous savons que la vision de la société se baisait sur trois grandes classes : la première, celle des savants, des magiciens et des poètes, correspond bien aux druides et à leurs assistantes vates et bardes. La deuxième, celle des guerriers et des dirigeants, correspond à l’aristocratie gauloise dont nous parlent les textes latins sous le nom de « chevaliers », ainsi qu’aux héros des épopées irlandaises et galloises. Elle donnera d’ailleurs la chevalerie européenne une fois christianisée. La troisième est celles des producteurs : paysans et éleveurs, artisans, commerçants. Chaque classe dispose de coutumes propres et de Divinités patronnes, la société divine reflétant la société humaine. On trouve aussi une autre triade, celle de la pensée, de la parole et de l’action, qui se retrouve par exemple dans la devise des Fianna d’Irlande : « par la force de nos membres, par la pureté de nos cœurs, que nos actes suivent nos paroles ». Cette triade se retrouve aussi dans la répartition des rôles entre Sunplusofficiants dans les rites de l’Inde antique. Grâce à l’ancienneté de ses textes (3500 ans environ pour le Rig Veda, un recueil d’hymnes sacrés) et à la pratique ininterrompue de cette tradition jusqu’à aujourd’hui, l’Inde constitue aussi une source d’une importance primordiale. On  trouve même au Pakistan la tribu des Kalash, qui ont une mythologie et un mode de vie restés très proches des plus anciens textes védiques, et dont les pratiques religieuses sont donc une source inestimable. Pour autant, il n’est pas question de tout reprendre en bloc : nous disposons déjà des éléments celtiques décrits précédemment, qui ne sont pas remis en question. Pour combler les zones d’ombre, nous pouvons nous baser sur une méthode simple, celle du comparatisme : si un élément se trouve en Inde et dans d’autres traditions indo-européennes sur lesquelles nous avons des sources (par exemple la Grèce antique, la Scandinavie, Rome, ou les pays baltes qui furent convertis très tardivement), et alors il est très probable qu’il en ait été de même chez les Celtes, si cela ne contredit pas d’autres éléments dont nous sommes certains. Par exemple, nous avons ainsi une idée du style des hymnes chantés aux Divinités lors des rites, par1506490_1681592518795833_4475357171819027077_n comparaison entre les hymnes védiques indiens et les hymnes homériques grecs. Nous pouvons même avoir une bonne idée du principal rite d’offrande aux Divinités, en comparant la procédure indienne avec les sources gréco-romaines, et les indices trouvés en Scandinavie, d’autant plus que rien de tout cela ne contredit les fouilles archéologiques effectuées dans les sanctuaires. Il est aussi possible de reconstituer le banquet en l’honneur des Ancêtres, faisant là-encore écho à la fois à des découvertes archéologiques, à des coutumes survivant dans divers pays celtiques, au symbel scandinave et au symposion grec. Même le culte domestique, aux Génies de la demeure, aux âmes des Ancêtres et aux Divinités familiales, très bien décrit chez les Romains, se retrouve en Inde, en Scandinavie, et trouve un écho dans des coutumes celtiques ayant survécu par-delà les siècles.

C’est par ce travail minutieux, et en respectant cet ordre d’importance donnée aux sources, qu’il est possible d’affirmer que nous connaissons et pratiquons une religion celtique contemporaine. Pas en reproduisant à l’identique tout cela, mais en refusant les fariboles et les inventions présentées comme authentiques. On ne peut adapter que ce qu’on connaît. Les modes bouddhisto-amérindiennes, la Wicca de contrebande amalgamée au New Age, l’occultisme judéo-chrétien introduit par le biais d’un « néo-druidisme » né dans les cercles de la franc-maçonnerie anglaise, ne font pas partie de la tradition celtique. Au contraire, l’archéologie, la littérature, les survivances et la comparaison avec le reste du monde indo-européen nous fournissent largement de quoi construire une religion vivante, fidèle à la vision du monde traditionnelle, et adaptée à notre contexte.

Matolitus

A l’heure actuelle, en France, le groupe appliquant cette méthode avec le plus de rigueur est la Celtiacon Certocredaron Credima, qui dispose de trois sanctuaires : en Bretagne, en Île-de-France, et en Provence. Vous pouvez les contacter pour plus d’informations ou pour participer à leurs rites.

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DNH #31 : Culte de la singularité et indifférenciation

La singularité, quand elle n’assume pas une série d’appartenances, quand elle n’est pas la fine pointe d’une pyramide allant du genre à l’espèce, à la sexuation, à la naissance, quand elle se pose dans l’absolu, ne correspond au final qu’à une identité numérique. C’est « le visage », mais ce visage n’a pas de traits, il n’est plus qu’un smiley, parce qu’on craint trop d’y reconnaître un type ethnique, un caractère morphologique, un âge de la vie, la ressemblance avec un père ou une grand-tante, etc. Il est dès lors unique, mais comme n’importe quoi, ne se distinguant des autres que par ses coordonnées spatiotemporelles. Car chaque brin d’herbe est unique, lui aussi, de même que chaque objet industriel, qui porte son numéro et sa marque dans une série. L’unicité est un transcendantal, d’après Thomas d’Aquin (il emploie pour la désigner le terme aliquid). Elle signifie ce qui échappe à la généralisation, mais selon un mode aussi abstrait et commun que le mot « être ». Et c’est pourquoi son exaltation pure, sans passer par des catégorisations préalables, aboutit à l’indifférenciation.

Elle correspond au plan anthropologique à ce qui s’est passé au plan politique, en France, en 1791, avec la loi Le Chapelier, qui supprima les corps intermédiaires. En ôtant toute reconnaissance légale aux familles, aux corporations, aux confréries ou aux rassemblements paysans, elle inventait un jeu social où il n’y avait plus que des individus et un État – mais ces individus divisés, isolés de leur base, pour ainsi dire, devenaient des éléments facile à manipuler et à massifier, comme l’a bien vu Hannah Arendt. Il en va de même quand on ne reconnaît plus que l’identité générique – l’Homme – et l’identité numérique – le pur singulier. Il manque tous les intermédiaires qui donnent à ces termes leur densité.

Mon ami Olivier Rey m’a récemment suggéré que le culte de la singularité avait favorisé l’essor de la statistique. De fait, quand il n’y a plus rien de commun, ni nature, ni genre, ni principes à partir desquels on puisse faire des déductions, il ne reste plus qu’à recenser et chiffrer des données empiriques. L’unicité se change en simple unité de calcul. L’individu se montre si incomparable qu’il devient quelconque et peut même rentrer, ultimement, dans un algorithme. Alors, certes, je suis unique, mais c’est en étant ce vivant mortel, animal, humain, fils de Bernard et Danielle Hadjadj, de naissance juive tunisienne mais à Nanterre (Hauts-de-Seine), de langue française, de confession catholique, ayant grandi en écoutant Brassens et Prince, etc. Seule cette unicité d’assomption (et non d’absolutisation) peut avoir une consistance, tant il est vrai que l’originalité ne se déploie vraiment que dans une hospitalité à nos origines.

Source : DNH #31 : Culte de la singularité et indifférenciation

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