Le paganisme celtique du Barzhaz Breizh (I : les serments)

Le Barzhaz Breizh (« bardit de Bretagne ») est un recueil de chants bretons collectés au XIXe siècle par le marquis Théodore Hersart de la Villemarqué (Kêrvarkêr, en breton). L’authenticité de ces chants a longtemps été mise en doute, polémique entretenue par le fait que le marquis, vexé, avait refusé de montrer ses carnets de collectage. La thèse doctorale de Donatien Laurent, spécialiste de la littérature orale bretonne ayant eu accès aux fameux carnets grâce à l’arrière-petit-fils de Théodore, a tranché la question. Ce sont des chants authentiques, qui semblent simplement avoir été compilés et corrigés en assemblant plusieurs versions incomplètes.

Outre leurs qualités poétiques et musicales (louées par Georges Sand et par le mouvement culturel breton), on y trouve de nombreux exemples de ce qui semble être des survivances du paganisme celtique des Bretons de l’Antiquité : hymnes rituels, voeux, serments sacrés, prophéties, fragments de mythes, recommandations de bon comportement avec les génies locaux, etc.

Le Barzhaz Breizh, édition Coop Breizh.

Chacune de ces catégories fera l’objet d’un article à part. Commençons aujourd’hui avec les serments. Pour rappel, la parole donnée est un des fondements indispensables des religions et des sociétés celtiques païennes (comme c’est le cas, plus largement, dans l’ensemble du monde indo-européen païen). Le serment est ce qui fonde toute relation harmonieuse entre les personnes et entre les communautés. Le parjure se diminue donc lui-même, en détruisant son honneur et sa parole, c’est-à-dire la force sacrée qui l’habite… Mais, pire encore, en créant le doute par rapport à la valeur des serments, il fragilise aussi la société et l’ordre cosmique tout entier, en les faisant retourner vers chaos primordial, avant que celui-ci ne soit organisé par les dieux des Celtes. Tout serment a donc une valeur sacrée dans la religion celtique.

Venons-en à présent aux chants du Barzhaz Breizh qui contiennent de tels serments. Ils sont au nombre de deux : « le tribut de Nominoé » (Drouk-kinnig Nevenoe) et « le Faucon » (ar Falc’hun).

Drouk-kinnig Nevenoe, chanté par Yann-Fañch Kemener avec l’accent du pays vannetais

Premier extrait : Le tribut de Nominoé (II, §21-22). « Je le jure par la tête de ce sanglier, et par la flèche qui l’a percé ; avant que je lave le sang de ma main droite, j’aurai lavé la plaie du pays ! » (Me hen toue penn ar gouez-mañ, / Hag ar saezh a flemmaz anezhañ, / Kent ma gwalc’hin gwad va dorn dehoù, / Am bo gwalc’het gouli ar vro !)

=> Ce chant a pour contexte la Bretagne du IXe siècle. Les chefs bretons avaient accepté de verser à l’empereur franc Charlemagne un tribut annuel en pièces d’or, en échange du maintien de leur indépendance. Sous le règne de son descendant Charles le Chauve, un noble breton nommé Nominoé (Nevenoe) est chargé d’empêcher les raids de guerriers bretons contre les territoires francs, et de veiller au bon paiement du tribut annuel. Il acquiert donc un certain pouvoir en Bretagne, prenant le titre de comte des Bretons. Une année, Karo, le fils d’un ozac’h meur (chef de clan) des Monts d’Arrée, va porter le tribut dans la ville de Rennes, mais le poids d’or n’y est pas, et l’intendant franc lui coupe la tête pour « faire le poids ». Le vieux père de Karo est fou de douleur, et se présente dans la demeure de Nominoé, réclamant vengeance pour ce crime. Nominoé rentre à ce moment de la chasse, une tête de sanglier à la main, et prononce ces mots. Ayant tenu « ce serment terrible et sanglant » et « lavé la plaie du pays » en menant une guerre victorieuse pour chasser les Francs, il deviendra le premier roi de toute la Bretagne armoricaine, et sera surnommé Tad ar Vro, le Père de la Patrie.

D’une certaine manière, c’est le fait d’avoir démontré la valeur de sa parole qui lui a permis, en prouvant et en augmentant la force sacrée qui l’habitait, de devenir le pilier d’un nouvel ordre social dont il a garanti et incarné l’harmonie et la robustesse… comme le faisaient les rois celtes païens de l’Antiquité. De la même manière, ceux qui veulent aujourd’hui faire renaître les traditions celtiques devront s’appuyer sur la valeur sacrée du serment pour structurer leurs communautés, car sans communautés les rites ancestraux n’ont ni sens ni valeur. Tout particulièrement, il est vital que des meneurs engagent leur personne et leur force sacrée en proclamant publiquement leur volonté d’accomplir des faits dignes de louange, et surtout en réalisant concrètement ces projets. C’est de cette manière qu’ils pourront être de véritables « piliers de la communauté », et faire rayonner pleinement le potentiel de notre religion celtique, qui est de relier à la fois les humains aux dieux et les humains entre eux.

Nominoé prête serment. Illustration de John Tenniel pour Ballads of Britanny (1865).

Deuxième extrait : Le faucon (v. 23-24 et 33-36). « Je ne payerai pas, je le jure par les charbons rouges de ce feu, par saint Cado et par saint Jean ! […] – Avant le jour ils auront querelle et bataille ! Nous le jurons par la mer et la tonnerre ! Nous le jurons par la lune et les étoiles ! Nous le jurons par le Ciel et la Terre ! » (Na rin ket m’hen toue ruz-glaou-tan, / Sant Kadoù kerkoulz ha Sant Yann ! […] – Kent an deiz kavfont trouz ha kann, / Nini hen toue mor ha taran ! / Nini hen toue stered ha loar ! / Nini hen toue neñv ha douar !)

=> Ce chant a pour contexte la Bretagne du XIe siècle. L’intendant du royaume, un Normand nommé par Edwige de Normandie (veuve du duc Geoffroi Ier de Bretagne et soeur du duc Richard de Normandie), a levé des taxes injustes et contraires à la coutume, affamant le peuple breton pour s’enrichir. Les paysans, outrés par cet affront à la tradition et bien décidés à ne pas laisser leurs familles mourir de faim, se soulèvent avec une violence telle qu’un édit ducal encadrera sévèrement les modalités de fixation et de collecte des taxes. Ces libertés concrètes du peuple breton seront âprement défendues par la suite, jusque dans les termes négociés par la duchesse Anne de Bretagne au moment de l’union du duché de Bretagne et du royaume de France. Le non-respect de ces clauses par Louis XIV provoqua la première révolte des Bonnets Rouges en 1675. Lorsque le régime républicain refusa de les reconnaître, les considérant comme des « privilèges », le peuple breton prit à nouveau les armes, lors de la longue guérilla de la Chouannerie (1791-1805, avec des actions ponctuelles jusqu’en 1813, et de nouvelles insurrections en 1815 et 1832). C’est aussi le non-respect de ce principe qui sera la cause de la deuxième révolte des Bonnets Rouges en 2013-2014, aboutissant au retrait de la taxe nationale sur les véhicules de transport de marchandises, dite « éco-taxe », qui avait été imposée sans consultation du peuple breton.

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« Ar Bonedoù Ruz », une pièce écrite par Goulc’han Kervella pour le théâtre Ar Vro Bagan

Pour revenir au serment en question : il concerne donc des paysans luttant pour leurs coutumes ancestrales et la survie de leurs familles. La victoire est à portée de main, mais seulement si tous s’unissent pour prendre les armes, et si personne ne fait défaut en rentrant chez lui face aux hommes d’armes envoyés pour les mater. En prêtant serment, ils s’engagent donc à ne pas trahir leurs compagnons de lutte, et créent une confiance mutuelle basée sur un lien sacré qui les rend invincibles. Les éléments (la mer et le tonnerre, la lune et les étoiles, le ciel et la terre) sont invoqués de manière poétique et saisissante, comme dans un serment païen de l’ancien temps, par exemple dans ce serment irlandais, ou dans le serment des jeunes éphèbes athéniens qui s’engageaient à défendre la terre de leurs pères, les armes à la main (condition indispensable de la citoyenneté, donc de la démocratie).

Sont invoqués aussi dans ce serment : Saint Cado, Saint Jean, et les braises du feu autour duquel les paysans sont assemblés dans la nuit. Saint Cado (vieux-breton Catuog, qui signifie « le combatif ») est le saint patron des lutteurs ; d’ailleurs son pardon, sa fête annuelle, célébrée à Gouenac’h aux alentours de l’équinoxe d’automne, comporte un tournoi de lutte traditionnelle bretonne (gouren). Quant à Saint Jean, il est fêté au moment du solstice d’été par un grand feu de joie (tantad, littéralement « feu-père »), apparenté au feu sacré irlandais de Bealtaine ou à un autre rite spécifique au solstice d’été. Le serment, prononcé sur ce feu sacré rassembleur, place donc ceux qui le prêtent en lien intime à la fois avec les forces cosmiques (mer et tonnerre, lune et étoiles, ciel et terre) et avec leurs camarades de lutte. Jusqu’à ce que la tradition soit rétablie dans son bon droit, jusqu’à ce que l’ordre social redevienne aussi harmonieux que l’ordre naturel dans lequel il doit se placer.

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Tournoi de la Saint Cadou (2013), rituel de la prestation de serment. Photographie : Eric Legret.

Pour conclure, rappelons-nous que, puisque le temps des serments sacrés et héroïque n’a pas cessé à la christianisation mais a perduré pendant tout le Moyen-Âge, il peut donc perdurer aussi ici et maintenant – à condition que nous prenions notre destinée en main, pour aligner nos actes à nos paroles, et nos paroles à nos pensées. Bretons, Celtes, Européens : le temps des serments n’appartient pas au passé ! Il appartient à ce que la tradition a de plus sacré, à ce qui ne passe jamaispour peu que nous ayons le courage d’être des hommes et des femmes dignes de nom.

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Kroaz Du (étendard médiéval de la nation bretonne) pavoisé aux abords d’un tantad (feu de la Saint Jean).
Crédit photo : Kadmael ar Bleiz.

(pour comparaison, des exemples de serments en vieil irlandais : https://www.sengoidelc.com/category/oaths/)

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Renouveau du paganisme scythe chez les Ossètes du Caucase

Cet article est une compilation d’extraits traduits de « Scythian Neo-Paganism in the Caucasus: The Ossetian Uatsdin as a Nature Religion », une publication de Richard Foltz (université de Montréal), spécialiste de l’ethnologie religieuse dans le Caucase.

Les Scythes étaient un peuple de guerriers et d’éleveurs nomades, de langue indo-européenne (iranienne), qui ont dominé les steppes eurasiennes tout au long du premier millénaire avant notre ère, entre l’actuelle Ukraine et les frontières de l’actuelle République Populaire de Chine. Une de leurs branches, les Alains, ont à la fois servi et combattu l’empire romain, certains d’entre eux allant jusqu’en Gaule. Ils nous sont connus à travers les récits d’Hérodote et d’autres écrivains grecs de l’Antiquité. La langue des Scythes et nombre de leurs coutumes culturelles survivent aujourd’hui chez les Ossètes du Caucase central, à cheval entre la Fédération de Russie et la Géorgie. Une tentative de faire revivre leur ancienne religion est en cours depuis la chute de l’Union soviétique en 1991.

La religion ossète est généralement considérée comme ayant suivi l’évolution historique suivante :

1) Un paganisme original scythe – c’est-à-dire de type iranien archaïque, proche des autres paganismes indo-européens,
2) Christianisation superficielle sous l’influence byzantine (et géorgienne) entre le Xe et le XIIIe siècle,

3) Une « re-paganisation », au cours des XIVe et XVe siècles, en raison de l’interruption des contacts avec Byzance à la suite des invasions mongoles,

4) Une « re-christianisation » partielle au cours des XVIe et XVIIe siècles à cause des missionnaires de Géorgie,

5) Une autre re-christianisation par les missionnaires russes à partir de la fin du XVIIIe siècle

6) Un athéisme imposé à une population encore superficiellement christianisée, pendant toute la période soviétique de 1920 à 1991,

7) Une « résurgence du paganisme ossète traditionnel », qui a été renommé Ætsæg Din et maintenant plus populairement l’Uatsdin, signifiant la « vraie » ou « sainte » religion, de la fin des années 80 à nos jours.

Une proportion importante de la population – peut-être 20 % – est tombée sous l’emprise de l’islam à travers des contacts avec ses voisins. Mais en fait, la vie rituelle populaire des Ossètes « musulmans » et « chrétiens » est à bien des égards identique. De nombreuses divinités ossètes les plus importantes portent des noms dérivés de ceux des saints chrétiens et ne conservent pas directement leurs appellations iraniennes originales.

Le titre du dieu créateur suprême, Khuytsauty Khuytsau («Dieu de tous les dieux»), est entièrement iranien. Kurdalægon, le forgeron céleste (la forge étant une activité vitale pour les Ossètes prémodernes et leurs ancêtres guerriers les Alains), est également une figure iranienne facilement reconnaissable. Son nom signifie « le forgeron aryen, Wærgon (loup) », et son analogue Kaveh / Kawa est bien connu dans les traditions mythologiques perses et kurdes.

Le calendrier annuel ossète est rempli de rituels et de célébrations populaires, dont certains sont exécutés à la maison par la famille immédiate et d’autres dans des espaces extérieurs sacrés pour la communauté au sens large. Les rituels domestiques sont généralement centrés sur la chaîne du foyer (safa), par laquelle un chaudron est suspendu au plafond au-dessus d’un feu (rappelez-vous que le feu est l’un des éléments sacrés de la tradition indo-iranienne et qu’il est considéré comme une divinité dans l’hindouisme et le zoroastrisme). Les cérémonies communautaires, par contre, ont tendance à être dans des bosquets sacrés ou au sommets de collines, où il y a généralement un sanctuaire, généralement construit en bois mais parfois en pierre. Il y a au moins soixante de ces célébrations fixes organisées tout au long de l’année (pour une liste complète, voir Tuayev 2018: 260-63, suivi par de brèves descriptions aux pages 264-347).

Sanctuaire ossète d’Usanet

Les rituels ossètes consistent en premier lieu à organiser une fête (fyng ou kuvyn) en l’honneur d’une divinité particulière. La cérémonie est dirigée par un homme désigné pour diriger l’occasion, appelé Dzuary Læg ou « saint homme », car il n’y a pas de prêtres professionnels. Son rôle est d’invoquer la divinité à travers l’offrande d’un toast, appelé kuyvd (libation), qui signifie également « prière ». En d’autres termes, pour Ossètes, la forme essentielle de la prière est celle de porter un toast vers le ciel à la divinité. La bière est la boisson habituelle offerte, bien qu’elle puisse être remplacée par divers types d’alcools forts. Des toasts à diverses divinités continuent d’être faits tout au long de la fête qui s’ensuit, au cours de laquelle trois tartes au fromage de cérémonie (ualibakh) sont consommées avec de la viande d’un animal sacrifié pour l’occasion. Il est intéressant de noter que les anthropologues russes ont remarqué aussi tard que le début du XXe siècle que les sacrifices animaux et les prises augures rituels continuaient à être pratiqués sur des dalles de pierre adjacentes aux églises chrétiennes, selon des procédures présumées préchrétiennes extrêmement archaïques (Arzhantseva 2002 : 24-25).

Les cérémonies communautaires en Ossétie sont également généralement accompagnées d’une forme de danse connue sous le nom de simd, qui se déroule à l’extérieur dans un espace naturel spécialement aménagé à cet effet. Bien que cette danse puisse prendre diverses formes, elle est généralement exécutée en cercle. Une version particulièrement distinctive est formée par un anneau de danseurs debout sur les épaules d’un autre anneau de danseurs, constituant une sorte de troupe de danse à deux étages, ce qui est très impressionnant à voir.

La danse ossète traditionnelle, nommée simd

La religion ethnique ossète a officiellment été nommée Ætsæg Din par un groupe d’intellectuels nationalistes, qui ont formé un groupe de pilotage culturel appelé Styr Nykhas (« Grand Conseil ») au début des années 1990. «Ætsæg», qui signifie « véridique », et est le nom de l’un des clans fondateurs du peuple ossète dans la saga des Nartes, un texte désormais pris par certains Ossètes comme une référence pour les normes culturelles traditionnelles. L’érudit français Georges Dumézil, figure majeure de études indo-européennes, a reconnu dans la saga des Nartes des motifs indo-iraniens païens très primitifs, précieux pour le comparatisme indo-européen et donc pour la reconstruction des traditions indo-européennes archaïques. «Din» est la forme ossète d’un ancien nom iranien pour l’incarnation divine des qualités morales d’une personne, Daena, qui a maintenant le sens général de « religion ». Craignant que le terme « Ætsæg Din » n’ait des implications de vérité universelle qui pourraient offenser les chrétiens et les musulmans, le linguiste ossète Tamerlan Kambolov a inventé en 2010 la désignation alternative Uatsdin (« religion sacrée »), qui est désormais le terme le plus couramment utilisé pour désigner la religion.

Au début des années 1990, à environ 30 kilomètres à l’ouest de la capitale Vladikavkaz, un espace rituel a été consacré par le gouvernement d’Ossétie du Nord – à côté d’un bosquet sacré où le légendaire héros ossète Khetag aurait trouvé refuge contre ses ennemis. Depuis 1994, une cérémonie annuelle officielle, centrée autour d’un sacrifice animal, y est organisée. Les dirigeants politiques et communautaires profitent fréquemment de l’occasion pour faire des discours nationalistes (Shnirel’man 2002: 204-205). Manger de la viande est considéré comme un élément essentiel de la cérémonie, avec des toasts aux dieux et des danses. Le festival a lieu en juillet et rend hommage à la principale divinité ossète, Uastyrdhzi, qui, selon la légende, aurait sauvé Khetag de ses poursuivants. Il s’agit de la plus grande célébration publique annuelle de la République d’Ossétie du Nord-Alanie, attirant des milliers de participants chaque année. Le rassemblement annuel tenu en l’honneur d’Uastyrdzhi au Rekom (sanctuaire dans la vallée de Tsey, près de la frontière avec l’Ossétie du Sud), a également vu un certain degré de participation du gouvernement (Foltz 2020).

Ruslan Kuchiev, le directeur du Grand Conseil, préfère éviter le terme de religion, affirmant que ce que l’Uatsdin défend n’est rien de plus que d’anciennes valeurs et traditions rituelles ossètes, qui sont incarnés dans le code social connu sous le nom de iron æghdaw (« tradition ossète »,iron étant un dérivé de Ârya). En ce sens, il considère que la majorité des Ossètes peuvent être considérés comme des pratiquants, car beaucoup pratiquent et respectent ces rituels et valeurs, même en s’identifiant extérieurement comme chrétiens ou musulmans. Il estime que la jeunesse d’Ossète montre un intérêt grandissant pour les principes et les pratiques de l’iron æghdaw.

Précisément parce que les frontières entre la tradition ossète et les religions abrahamiques importées est souvent très fluide, le mouvement Uatsdin a suscité de vives condamnations et des plaintes officielles de la part des dirigeants chrétiens et musulmans d’Ossétie. Même l’archevêque orthodoxe russe de Moscou, Leonidas, a cherché à les faire taire en essayant de interdire les livres de Makeyev en tant que « littérature extrémiste », allant jusqu’à faire appel à ses contacts personnels datant de l’époque où il était membre des services secrets de l’État russe, le FSB. Les dirigeants de l’Église orthodoxe russe ont également essayé de faire construire une église orthodoxe site du sanctuaire de Rekom dans l’espoir d’y attirer les pélerins, mais cet effort n’a jusqu’à présent pas rencontré de succès. De telles attaques ne semblent pas avoir diminué l’attachement que les Ossètes ordinaires semblent ressentir pour leurs anciennes traditions fondées sur la nature. A première vue, le niveau de participation populaire aux « rituels folkloriques » dans toutes les régions d’Ossétie dépasse largement celui que l’on observe dans les églises et les mosquées. Cela semble suggérer que le néopaganisme ossète connaît peut-être un niveau de succès inégalé dans le monde aujourd’hui. Ce que cela laisse présager pour la société ossète et pour les mouvements néo-païens en général reste à voir.

Bibliographie :

Arzhantseva, I. 2002. ‘The Christianization of the North Caucasus’, in W. Seibt (ed.), Die Christianisierung des Kaukasus (Vienna: VOAW): 17-36.

Foltz, R. 2020. ‘The Rekom Shrine in North Ossetia-Alania and its Annual Ceremony’, Iran and the Caucasus, 24.1

Shnirel’man, V.A. 2002. ‘“Christians! Go Home!”: A Revival of Neo-Paganism between the Baltic Sea and Transcaucasia (An Overview)’, Journal of Contemporary Religion 17: 197–211. Doi: https://doi.org/10.1080/ 13537900220125181.

Tuayev, R.G. 2018. Obychai Osetin/Iron Æg’dæwttæ (Vladikavkaz: Respekt).

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« Qu’est-ce que l’ethnonationalisme ? » par Arthur Kemp, un texte fondamental

L’ethnonationalisme se fonde sur un principe très simple pour Arthur Kemp : le droit des peuples à l’autodétermination. C’est-à-dire que tout groupe ethnique a le droit de se gouverner lui-même sur son propre territoire. Kemp rappelle que ce droit est un droit fondamental consacré par la charte fondatrice des Nations unies.

La communauté internationale défend l’émancipation des Tibétains, s’inquiète du sort des Kurdes, s’émeut quand les droits fondamentaux des Ouïghours sont bafoués par l’Etat chinois. Pourquoi ne s’inquiète-t-elle pas du sort des Européens d’Occident ? Rien ne justifie cette indifférence. Le principe de l’ethnonationalisme est « raisonnable, moral et juste » conclut Kemp. Nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui.

Arthur Kemp est un écrivain nationaliste bien connu du monde anglo-saxon. Il naît en Rhodésie dans une famille d’origine britannique, puis fait carrière en Afrique du Sud en tant que journaliste auprès du Conservative Party of South Africa. Au milieu des années 1990, Kemp s’installe en Grande-Bretagne et prend des responsabilités dans le British National Party, parti nationaliste britannique qu’il finira par quitter en 2011. Auteur prolifique, il a écrit une bonne douzaine de livres, sur la politique surtout, mais aussi sur l’histoire ou encore la génétique.

Arthur Kemp

Kemp publia en 2008 une brochure pour le BNP, Folk & Nation. Ethnonationalism explained, depuis traduit en français par les éditions Akribeia (https://www.akribeia.fr/). Dans cette brochure, il expliquait aux militants du BNP ce qu’était l’ethnonationalisme et proposait des pistes pour sa défense.

Il nous semble important de proposer aujourd’hui à nos lecteurs les réflexions d’un auteur du monde…

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Penser le COVID en païen : Mort, Liberté, Localisme

Le manque de réflexion globale, sur la gestion de la pandémie du « COVID-19 » et sur le « monde d’après », est tout à fait surprenant.. même et surtout dans les milieux dits « alternatifs ». La plupart des discussions se réduisent à des détails et/ou à des débats techniques d’épidémiologie. Mais notre planète n’est pas un hôpital, nos communautés ne sont pas des services de réanimation, et les meilleurs médecins ne sont pas (ou ne devraient pas…) être considérés automatiquement comme des chefs politiques ou comme de sages philosophes. Aucune connaissance anatomique, aucune courbe du nombre de décès, aucun test PCR, n’est capable de prouver ou de réfuter le sens de notre existence, ni les valeurs profondes qui guident nos choix, ni les règles morales sur lesquelles sont fondées nos communautés.

A ce qu’il paraît, il FAUT « sauver des vies ». Peu importe comment, peu importe pourquoi, peu importe à quel prix, peu importe dans combien de temps ces gens allaient mourir, peu importe quelle est leur qualité de vie, peu importe même qu’ils le veuillent ou pas. Il faut SAUVER DES VIES. L’abstraction de l’arithmétique pure, le « règne de la quantité » dirait René Guénon. Tout ce qui compte est ce qu’on peut compter, la valeur absolue est celle de la courbe des décès, et l’erreur de l’impensé philosophique est escamotée par la marge d’erreur statistique. Sauver des vies est plus important que la Vie elle-même ; et notre monde devient à toute vitesse un EHPAD géant, dont l’avis des pensionnaires compte moins que l’équilibre budgétaire, et l’espérance de vie compte plus que l’espoir d’une vie (ou d’une mort) digne de nom.

L’humain sans courage

S’imagine qu’il vivra toujours

S’il évite la bataille;

Mais la vieillesse point ne donne

Aux hommes la paix

Que les lances leur donnent.

(Havamal, 16. Traduction Chat Poron d’après Y. Kodratoff, R. Boyer et H.A. Bellows)

Sur ce niveau supérieur de la réflexion, trop souvent délaissé, le dossier réalisé par Clémence Chastan (diplômée en philosophie de l’Ecole Normale Supérieure), publié dans la revue d’écologie intégrale Limite, est incontournable pour formuler une réponse païenne à l’idéologie sanitariste – et à ses dogmes jamais débattus.

1/3, Faut-il ré-apprendre à accepter la Mort ? : « Au moins 8 maladies connues présentent actuellement un risque pandémique. De plus, avec l’altération des équilibres écosystémiques, l’émergence de pathogènes anciens bien plus dévastateurs que le coronavirus est possible. Va-t-on aller, dans les années à venir, vers une normalisation de la mort comme cela pouvait être le cas au Moyen-Âge, et une acceptation de celle-ci ? Ou allons-nous continuer à la craindre comme le Mal absolu et l’échec de la toute-puissance du Progrès ? Quel arbitrage ferons-nous, demain, entre sécurité et liberté, entre prévention face à un risque de mort jugé inacceptable et acceptation de la normalité de ce risque, dans un contexte où le risque pandémique sera intégré comme probable ? De plus, selon une enquête menée en Chine, la mortalité du coronavirus Covid-19 est fortement augmentée avec l’âge du patient et la présence d’une pathologie sous-jacente : de 0,2% chez les moins de 40 ans à 15% chez les plus de 80 ans. Au total, plus de 80% des personnes décédées du Covid-19 avaient plus de 60 ans. D’où cette question : combien de temps (encore) va-t-on arbitrer en faveur de la population âgée, celle qui a déjà bien vécu, au détriment des jeunes en bonne santé, ceux qui doivent encore écrire leur vie ? »

2/3, Le prix de la vie… : « Lorsque nous prenons notre voiture, nous mettons en danger potentiel nombre de piétons (environ 3 000 morts par an), mais aussi par exemple lorsque nous ne respectons pas chaque hiver des mesures de confinement strictes face à la grippe (environ 9 000 morts par an). Bref, nous jugeons beaucoup de choses plus importantes que sauver des vies. Qui, sinon nos seniors, restent les plus insensibles à toutes les innovations (montres connectées, caméras dites intelligentes, aliments diététiques médicalisés, etc) qui ont pourtant pour but de les sauver ? Aucune société, de fait, n’a jamais placé la santé au rang de valeur ultime « quoi qu’il en coûte » ; on se souviendra à ce titre de ces utopies sécuritaires où l’intelligence artificielle considère qu’elle doit prendre le contrôle global des humains, pour protéger ces derniers de leur tendance à se mettre en danger. On voit donc bien que le confinement n’a rien d’évident. La question de savoir jusqu’où nous sommes prêts à aller, et quels coûts (matériels et humains !) nous sommes prêts à payer pour enrayer la pandémie, est légitime… et poser cette question ne se réduit pas à la seule défense d’intérêts capitalistiques et financiers.« 

3/3, La démondialisation ou la mort ! : « Le pari que je fais, est que nous passerons de mesures de confinement individuel au sens de restrictions de la mobilité à l’échelle de l’individu (qui ne pourront constituer que des outils « ponctuels » de gestion de la crise, nécessaires sans doute, mais épisodiques), à des politiques structurelles de « confinement territorial », bref de re-territorialisation des flux et des activités, dont le corollaire est bien la restriction des mobilités (commerciales, touristiques et professionnelles) entre territoires. La seule solution pour éviter un effondrement de tout le système, c’est la démondialisation, et rapidement. Tout le monde en sortirait gagnant en termes de bonheur, de santé, de lutte contre le changement climatique, et la biodiversité se porterait beaucoup mieux. Peut-être que ce coronavirus peut permettre de réfléchir là-dessus. Selon une récente étude de l’institut Jean-Jaurès sur la sensibilité dans différents pays à l’effondrement, 65 % des Français sont d’accord avec l’assertion selon laquelle « la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s’effondrer dans les années à venir »; et selon un autre sondage Odoxa, plus de 50 % des sondés sont favorables à la décroissance, contre 45 % pour la croissance prétendue verte. Bref, la confiance dans le bien-fondé et la résilience de notre système s’effrite. Notre regard sur la mort, notre rapport à notre vulnérabilité, à la finitude en tout cas, devrait sans doute évoluer. Je crois que la « survie », non pas nécessairement au sens des survivalistes, mais plutôt au sens de la satisfaction des besoins primaires, va être remise au cœur de notre modèle sociétal : re-territorialisation des domaines d’activité dits « stratégiques » car vitaux (alimentation, santé, etc.), retour à la « terre » et aux activités agricoles dans un modèle extensif d’une partie conséquente de la population, réduction majeure des mobilités motorisées à l’exclusion des usages prioritaires, décroissance énergétique…« 

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Communiqué sur l’appropriation des symboles païens

CONSEIL SUPRÊME DES GRECS PAÏENS (YSEE) – Pour la restauration de la tradition ethnique et polythéiste grecque, de leur religion et de leurs coutumes, dans la société grecque actuelle.

A propos de l’appropriation culturelle des symboles de l’hellénisme ethnique, à l’occasion d’une « sculpture » de Méduse (Annonce 389, le 21/10/« 2020 »)


A l’occasion de l’œuvre de l’artiste italo-argentin Luciano Garbati, « La méduse à la tête de Persée », qui a été placée devant le tribunal correctionnel de Manhattan à New York, nous sommes une fois de plus contraints de souligner l’illettrisme mythologique flagrant qui conduit à des interprétations absolument erronées, et à des déformations de notre mythologie ethnique.


Le Conseil Suprême des Grecs Païens (YSEE), en tant qu’organe de la religion ethnique grecque, doit, une fois de plus, rendre publics les principes qui devraient régir l’approche, l’analyse et les ramifications intemporelles des mythes grecs. Nous devons aussi démontrer le caractère sournois des distorsions auxquelles recourent, intentionnellement ou non, ceux qui veulent calomnier et discréditer notre culture préchrétienne grecque.


L’homme monothéiste perçoit, au mieux, le mythe comme une allégorie à contenu moral, et, au pire comme un conte plein d’exagérations, de fantasmes et de superstitions. Cela se confond, intentionnellement ou non, avec la théologie et la philosophie, pour tenter de le discréditer. Fidèle aux diktats de ses aînés spirituels, comme l’apôtre Paul, qui conseille « d’éviter les mythes obscènes et obscures » ; ou comme Grégoire le théologien, qui appelle les mythes « enseignements des démons », qui dégrade le mythe en une histoire pour enfants mensongère, le monothéiste voit dans le mythe des faiblesses humaines et des passions divines scandaleuses. Le pire de tout, c’est le fait que le monothéiste considère avoir le droit de faire ses propres « lectures » du mythe en fonction de ses convictions politiques, religieuses, ou personnelles.


Alors Garbati a fait sa recherche personnelle, et a conclu que la figure mythique de Méduse représente « la femme violée et maltraitée qui vient maintenant se venger des dieux et des mortels ». Le créateur de la « sculpture » ignore cependant que les concepts de « matriarcat-patriarcat » dans le monde grec préchrétien ne signifient pas la domination d’un sexe sur l’autre, mais désignent simplement les caractéristiques d’une société et la culture qu’elle produit. Selon les nécessités du contexte, tantôt les caractéristiques « masculines » prévalent et tantôt ce sont les caractéristiques « féminines » qui prévalent, sans persécuter aucun des deux sexes. Ce que l’homme moderne trouve difficile à comprendre, éloigné de ses traditions et récits ethniques, c’est que pour saisir en profondeur le contenu d’un mythe, il faut faire partie de la tradition historique et culturelle du peuple qui l’a engendré.


Le mythe ne fait pas référence à un passé lointain et oublié, ni ne relève de l’interprétation individuelle de chacun. Il est universel et toujours à jour. Il reçoit des explications par allégorie et abstraction, et ne s’oppose pas au sens de la science. Le mythe est la codification de la Vérité intemporelle et contient toutes les idées concernant l’origine de l’Univers, des Dieux, des institutions politiques et de la Nature. La mythologie de chaque peuple est sa pierre angulaire et n’est ni comparée aux autres, ni classée par rapport à elles.


L’approche personnelle du mythe auquel Luciano Garbati succombe peut sembler l’altérer, mais elle ne touche pas vraiment à l’authenticité et à la validité de la Vérité que le mythe contient. Cette interprétation, bien qu’habile, est erronée, et le décrédibilise, lui et son récit. Il abuse du mythe et projette sur lui les formes mentales monothéistes du « politiquement correct » totalement binaire. En même temps, il attaque les significations authentiques du mythe en faisant passer un message biblique : « œil pour œil et dent pour dent ». Mais cet appel à répondre à la barbarie par une barbarie égale ou supérieure est plus proche de la « loi » islamique que du concept grec de la Loi et de la Justice.


Si le mouvement contre les abus sexuels souhaite s’attaquer aux racines du patriarcat monothéiste, il peut emprunter et retourner en miroir des « modèles de soumission » dans le livre commun des trois religions monothéistes, la Torah, qui en regorge. Sculptez plutôt Lot, un personnage sanguinaire abusant de sa fille ! Sculptez la prostitution forcée de Sarah par son propre mari, qui était le demi-frère d’Abraham !


L’interprétation erronée et abusive du mythe grec par les montagnes russes du « politiquement correct » toujours binaire ne diminue pas la valeur du mythe. Mais il diminue l’être humain, parce qu’il le prive de l’opportunité de rechercher la vérité de l’Être.

[Ajout de la rédaction : pendant ce temps, aux Etats-Unis, des « militants antiracistes » souhaitent supprimer Homère des cursus scolaires et des études littéraires à l’université]


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Des coutumes païennes de Norvège dans une loi chrétienne

Pour connaître les pratiques païennes, il est souvent utile d’étudier des textes de lois chrétiennes qui interdisent ces pratiques. En effet, pour interdire il faut nommer et parfois décrire ce qu’on interdit.

Le document étudié ici est la Eiðsifaþingslǫg: Kristinn réttr hinn forni (« Loi de l’assemblée du district d’Eiðsifa [en Norvège] : le droit chrétien a raison par rapport à l’antiquité »), écrit en 1268. En voici les extraits les plus intéressants :

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Les (re)fondations philosophiques du paganisme grec face au christianisme

Face à la christianisation, des philosophes grecs païens (Porphyre de Tyr et Jamblique) ont donné une fondation philosophique à leur religion : nature et vertus des Dieux et de l’âme humaine, efficacité des rites, crédibilité et cohérence de la Tradition. Une précieuse leçon pour justifier philosophiquement la renaissance des paganismes européens !

Cerises sur le gâteau : 1) le sujet est traité en détail dans un mémoire de sciences des religions nouvellement paru et disponible en lecture intégrale ci-dessous, 2) l’auteur fait partie de la nouvelle génération d’universitaires païens.

L’arbre de Porphyre – représentation du XVIIIe siècle
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Théismes, athéismes et agnosticismes chez les Hindous païens

Les néopaïens occidentaux ont des opinions variées concernant le Divin, et plus spécifiquement concernant les divinités du ou des panthéons dont ils se revendiquent. Les deux opinions les plus courantes sont les suivantes :

A) « Les divinités sont des archétypes, des symboles, des métaphores, … mais n’existent pas réellement ». La conclusion la plus courante est qu’il n’est pas utile de pratiquer les rites qui les honorent ; mais certains le font pour des raisons esthétiques, psychologiques, sociales, politiques, etc. C’est ce qu’on peut nommer la position « athéiste ».

B) « Les divinités existent vraiment et sont complètement distinctes les unes des autres ; d’ailleurs il est irrespectueux de les confondre ». La conclusion la plus courante est qu’il est utile de les honorer, en prenant bien garde à ne pas honorer en même temps Apollon et Belenos ou Hercules et Thorr. C’est ce qu’on peut nommer la position « théiste ».

Les « athéiste » ont tendance à considérer les théistes comme des chrétiens et/ou des idiots ; les « théistes » ont tendance à considérer les athéistes comme des poseurs qui veulent juste se donner un style. Les agnostiques n’ont généralement pas d’avis, donc pas grand-chose à dire. Toute tentative de débat tourne soit (au mieux) à la simple répétition d’opinons et d’arguments bien connus qui ne font pas avancer la question, soit (au pire) aux généralisations et aux insultes.

N’y aurait-il pas des issues plus enrichissantes à cette question ? La philosophie païenne hindoue, qui a été mise très tôt par écrit et qui a continué à évoluer de manière ininterrompue jusqu’à aujourd’hui, a l’avantage d’avoir des racines communes avec les traditions païennes européennes. Elle comporte six principales écoles philosophiques dites « orthodoxes » (âstika, c’est-à-dire basées sur les hymnes rituels des Védas, la plus ancienne tradition sacrée indo-européenne parvenue jusqu’à nous). Les brahmanes, c’est-à-dire les sages de la Tradition hindoue, peuvent donc enseigner des opinions différentes et célébrer les rites ancestraux ensemble. C’est parce que les religions païennes ne sont pas basées sur l’orthodoxie (« la bonne croyance ») mais sur l’orthopraxie (« les bonnes pratiques »). Mais voyons donc voir un peu plus en détail les différentes opinions des brahmanes traditionnels…

L’école Nyâya (qu’on peut traduire par « logique », application de règles de raisonnement) : la connaissance provient de la perception, du raisonnement logique, du raisonnement par comparaison, et des sages de la Tradition. Le cosmos peut se comprendre en faisant usage de son intellect. L’existence des dieux est une des hypothèses pour expliquer le fonctionnement du cosmos, mais elle n’est pas indispensable. Les rites traditionnels sont donc conseillés, mais pas indispensables.

L’école Vaisheshika (qu’on peut traduire par l’étude des « particularités » de chaque objet perceptible) : la connaissance provient uniquement de la perception et du raisonnement logique. Le cosmos est constitué de particules microscopiques indivisibles (les atomes). Les dieux, s’ils existent, sont donc aussi constitués d’atomes. Les rites traditionnels sont donc facultatifs, et leur utilité ne peut être prouvée que par l’observation ou le raisonnement.

L’école Sâmkhya (qu’on peut traduire par « l’énumération » des composantes du cosmos) : la connaissance provient de la perception, du raisonnement logique, et des sages de la Tradition. Le karma [qu’on pourrait très grossièrement traduire par « destin »] est le principe de fonctionnement du cosmos ; mais l’existence des dieux, elle, n’est pas prouvée. Les rites traditionnels sont donc nécessaires et utiles, sauf cela est contredit par l’observation ou le raisonnement.

L’école Yoga (qu’on peut traduire par « l’union » du corps et de l’esprit) : la connaissance provient de la perception, du raisonnement logique, et des sages de la Tradition. Une grande importance est accordée à la pratique de l’éthique quotidienne et des exercices spirituels. Le Divin est la part suprême, inchangée, immatérielle de chacun d’entre nous. Les rites traditionnels sont donc nécessaires et utiles, sauf si ils sont contredits par l’observation ou le raisonnement ; et nos expériences spirituelles personnelles sont plus importantes que la tradition [Note : « le yoga » pratiqué en Occident est une version restreinte, simplifiée, et désacralisée du hatha yoga, qui lui-même n’est qu’une des sous-écoles de la philosophie Yoga].

L’école Mîmâmsâ (qu’on peut traduire par « l’interprétation » de la Tradition) : la connaissance provient de la perception, du raisonnement logique, du raisonnement par comparaison, des hypothèses provisoires, et des sages de la Tradition. Sa particularité est d’exiger un grand nombre de preuves différentes pour valider définitivement une affirmation. Pour être acceptée en tant que vérité, il faut qu’une opinion soit à la fois 1) vérifiable par nos sensations, 2) impossible à réfuter logiquement, et 3) cohérente avec toutes les autres vérités. Comme il extrêmement difficile de prouver quelque chose, la Tradition fait office de repère provisoire, car elle a prouvé sa viabilité par l’épreuve du temps. En ce qui concerne les dieux, les mythes donnent des réponses incomplètes, métaphoriques et parfois contradictoires sur leur nature ; mais toutes les traditions insistent sur l’importance de les honorer selon les rituels ancestraux. Il n’y a donc pas de vérité prouvée sur les dieux, mais il est de la plus haute importance de les honorer selon les rites les plus antiques possibles, car c’est ce qui maintient l’harmonie du cosmos, de la société, et de chaque personne humaine.

L’école Vedanta (qu’on peut traduire par « le dépassement de la Tradition ») : pour certaines variantes (les variantes dualistes), la connaissance provient en premier lieu des sages de la Tradition, puis de la perception, et enfin du raisonnement logique. Pour la variante non-dualiste (Advaita Vedanta, la plus courante), la connaissance provient de la perception, du raisonnement logique, des sages de la Tradition, des comparaisons, des hypothèses provisoires, et enfin de la preuve par l’absence de perception contraire. Il existe de nombreuses variantes du Vedanta, mais toutes considèrent que le Divin est la cause du cosmos. Les divergences concernent le fait de savoir si le Divin et le cosmos sont une seule et même chose (non-dualisme, aussi nommé monisme) ou deux choses différentes (dualisme). Dans les courants non-dualistes, les divinités ne sont pas – ou pas totalement – distinctes les unes des autres, mais les humains non plus… Tout comme, dans la plupart des écoles bouddhistes, les divinités n’existent pas réellement, mais les humains non plus. L’opinion du Vedanta concernant les rites est variable : pour les dualistes, les rites traditionnels sont utiles s’ils sont pratiqués avec dévotion, car ils nous rapprochent du Divin. Pour les non-dualistes, les rites traditionnels sont nécessaires à l’harmonie de toute société humaine, utiles à tous ceux qui n’ont pas pleinement réalisé leur unité avec le cosmos, et ne deviennent facultatifs que pour une infime minorité d’éveillés spirituels.

Naturellement, toutes ces opinions ne seront jamais exprimées ou prises en compte tant que nous resterons dans un débat limité aux idéologies abrahamiques : le judaïsme, le christianisme, l’Islam, mais aussi les laïcismes post-chrétiens (le libéralisme des Lumières, l’athéisme marxiste, et le néopaganisme occidental).

Si nous voulons réellement avoir une attitude païenne, c’est-à-dire qui ne soit pas limitée par les idéologies abrahamiques, il nous faut donc à la fois revenir aux sources de nos traditions ET nous inspirer des traditions païennes ininterrompues qui existent encore de par le monde. En ayant pleinement conscience que les laïcismes post-chrétiens ne sont qu’une autre forme d’idéologie abrahamique, pas un antidote.

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Différencier « clairières néodruidiques » et « clans celtiques »

« Une clairière néodruidique est une institution moderne (datant de la fin du XVIIIe siècle) qui vise à procurer des initiations néodruidiques et à se retrouver entre personnes ayant reçues lesdites initiations, selon un mode de fonctionnement similaire à la franc-maçonnerie.

Un clan celtique est un groupe de personnes, liées par une fraternité de sang ou par une fraternité jurée, qui pratiquent au quotidien les traditions celtiques, en particulier en matière de rites et d’éthique. Cela se fait sur le modèle des institutions tribales celtiques, qui remontent à l’Antiquité et ont continué après la fin de l’institution druidique et par-delà la christianisation. C’est la forme qui est préférée par la majorité des païens celtiques reconstructionnistes aujourd’hui dans le monde, sauf peut-être chez les francophones.

Ceux qui optent pour une forme clanique considèrent en général que le titre de « druide » ne peut se porter qu’après vingt années de pratique et d’étude intensives des savoirs druidiques (lesquels sont pour la plupart à reconstituer), cette période devant mener à un apprentissage exhaustif, et ce uniquement par voie orale. Conclusion évidente : 99%, si ce n’est 99,99%, si ce n’est la totalité, des gens qui se donnent un tel titre ne remplissent pas ce critère.

Pour ce qui nous concerne, après dix années de lectures universitaires, de pratique régulière des rites, et d’échanges avec les néodruides francophones les plus pointus comme avec les reconstructionnistes gaéliques les plus sérieux, nous estimons que nous serions seulement tout juste en mesure de commencer à essayer de reconstituer le fameux corpus, qui serait à apprendre entièrement par coeur par le candidat au rang de druide.

Autant dire que ce n’est pas pour tout de suite, et possiblement pas pour notre génération – mais comme les structures claniques ont par essence une vocation transgénérationnelle, ce n’est pas un si gros problème. Notre génération pose les bases d’une communauté fonctionnelle, solidaire, et vivante. La génération suivante structurera cette communauté et verra en émerger des meneurs talentueux, dévoués et bien formés. La génération qui viendra encore après celle-ci aura le terrain prêt pour une éclosion complète et naturelle d’une institution druidique qui sera à la fois issue des plus anciennes et plus authentiques traditions, apte à exercer pleinement ses responsabilités dans les défis inouïs de son époque, et dédiée à bâtir un avenir pour les générations futures des siècles à venir. »

(communication du clan Beltan concernant le très intéressant projet « Paroles de druides« )

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Les Européens indigènes ne sont pas des « Occidentaux »

Nous pourrions affirmer que notre culture est occidentale. Mais tandis que les cultures non-occidentales sont toujours de quelque part, l’Occident ne semble être nulle part, ou partout. Suivant la direction du soleil couchant, nous pourrions traverser toute la planète sans pour autant le trouver. En comparaison de toute communauté locale singulière, aussi proche ou éloignée soit-elle, l’Occident fait figure de « monde extérieur », de « société globale » ou de « majorité ». C’est un monde caractérisé de manière négative, par l’expérience de la non-appartenance ou de l’aliénation, un monde où l’uniformité de masse a dépassé la diversité de la tradition, et dans lequel tout homme existe non pour les autres, mais uniquement pour lui-même. De manière plus positive, peut-être, l’idée d’Occident évoque l’image de la personnalité autonome et l’esprit de la liberté individuelle, deux pierres angulaires de la philosophie politique libérale avec laquelle le monde occidental est largement identifié.

« L’individu occidental », comme son frère « l’homme économique », est un être constitué indépendamment et préalablement à son implication dans un réseau de relation quel qu’il soit. C’est pourquoi rien de tel qu’un « Occidental » ne peut exister, dans la mesure où le suffixe -al implique l’appartenance à un lieu ou à un peuple, au point d’en faire un ingrédient de l’identité personnelle. Faire partie de l’Occident, c’est refuser d’admettre que l’appartenance, comprise en ce sens, puisse avoir la moindre influence sur l’identité personnelle.

(Tim Ingold, Marcher avec les dragons, p. 267)

 

L’Occident n’est pas l’Europe, et l’Europe n’est pas l’Occident. L’Occident est, précisément, ce qu’il y a de plus fondamentalement opposé à la civilisation européenne traditionnelle, tout comme l’Occident est opposé à toutes les civilisations traditionnelles de la planète.

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