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Stoïcisme Nordique du Lundi Matin (n°2)

La même sagesse infuse une nouvelle fois la pensée germano-scandinave et gréco-romaine. Le Chat Poron se joint dont à l’empereur Marc-Aurèle et au dieu Odin en postant avec un peu d’avance ce deuxième épisode.

« Le matin, quand tu as de la peine à te lever, voici la réflexion que tu dois avoir présente à l’esprit : « Je me lève pour faire mon œuvre d’homme ; je vais remplir les devoirs pour lesquels je suis né et j’ai été envoyé en ce monde. Pourquoi donc faire tant de difficultés ? Ai-je été créé pour rester ainsi chaudement sous des couvertures ?

— Mais cela me fait plus de plaisir !

— Es-tu donc né pour le plaisir uniquement ? N’est-ce pas au contraire pour toujours travailler et toujours agir ? Ne vois-tu pas que les plantes, les oiseaux, les fourmis, les araignées, les abeilles concourent, chacune dans leur ordre, à l’ordre universel ? Et toi, tu refuserais d’accomplir tes fonctions d’homme ! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur à ce qui est si conforme à ta nature !

— Mais, diras-tu, il faut bien que je me repose.

— D’accord ; le repos est nécessaire ; mais la nature a mis aussi des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au besoin de manger et de boire. En cela pourtant, tu vas au-delà des bornes, et tu dépasses ce qu’il te faut. Au contraire, quand tu agis, tu n’en fais pas autant ; et tu restes en deçà de ce que tu pourrais faire. Cette négligence tient à ce que tu ne t’aimes pas sérieusement toi-même ; car autrement tu aimerais ta nature. Ceux qui aiment réellement l’art spécial qu’ils cultivent se dessèchent sur les ouvres que cet art leur inspira, oublieux du boire, oublieux du manger. Et toi, tu apprécies ta propre nature moins que le tourneur n’apprécie l’art du tour, moins que le danseur n’apprécie l’art de la danse, moins que l’avare n’apprécie son argent, ou le glorieux, sa vaine gloire : quand tous ces gens-là sont à leur ardeur labeur, ils songent moins à manger ou à dormir qu’à avancer l’œuvre dont ils s’occupent si passionnément. Et toi, tu trouves les devoirs que la société impose à ses membres moins importants et moins dignes de tes soins ! »

(Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, livre V, I, trad. Barthélémy Saint-Hilaire).

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Et du côté scandinave, donc :

« Il doit se lever tôt, celui qui cherche vengeance,

Ou voudrait les possessions d’un autre.

Le loup qui se repose attrapera peu de viande,

Et l’homme qui dort aussi peu de succès.

Il doit se lever tôt, celui dont les ouvriers sont peu,

Afin de se mettre de lui-même à son ouvrage.

Beaucoup reste inachevé pour le lève-tard,

Car l’entrain est une richesse à moitié gagnée. »

Odin (Havamal, 58-59, trad. Chat Poron d’après H. A. Bellows)

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DNH #31 : Culte de la singularité et indifférenciation

La singularité, quand elle n’assume pas une série d’appartenances, quand elle n’est pas la fine pointe d’une pyramide allant du genre à l’espèce, à la sexuation, à la naissance, quand elle se pose dans l’absolu, ne correspond au final qu’à une identité numérique. C’est « le visage », mais ce visage n’a pas de traits, il n’est plus qu’un smiley, parce qu’on craint trop d’y reconnaître un type ethnique, un caractère morphologique, un âge de la vie, la ressemblance avec un père ou une grand-tante, etc. Il est dès lors unique, mais comme n’importe quoi, ne se distinguant des autres que par ses coordonnées spatiotemporelles. Car chaque brin d’herbe est unique, lui aussi, de même que chaque objet industriel, qui porte son numéro et sa marque dans une série. L’unicité est un transcendantal, d’après Thomas d’Aquin (il emploie pour la désigner le terme aliquid). Elle signifie ce qui échappe à la généralisation, mais selon un mode aussi abstrait et commun que le mot « être ». Et c’est pourquoi son exaltation pure, sans passer par des catégorisations préalables, aboutit à l’indifférenciation.

Elle correspond au plan anthropologique à ce qui s’est passé au plan politique, en France, en 1791, avec la loi Le Chapelier, qui supprima les corps intermédiaires. En ôtant toute reconnaissance légale aux familles, aux corporations, aux confréries ou aux rassemblements paysans, elle inventait un jeu social où il n’y avait plus que des individus et un État – mais ces individus divisés, isolés de leur base, pour ainsi dire, devenaient des éléments facile à manipuler et à massifier, comme l’a bien vu Hannah Arendt. Il en va de même quand on ne reconnaît plus que l’identité générique – l’Homme – et l’identité numérique – le pur singulier. Il manque tous les intermédiaires qui donnent à ces termes leur densité.

Mon ami Olivier Rey m’a récemment suggéré que le culte de la singularité avait favorisé l’essor de la statistique. De fait, quand il n’y a plus rien de commun, ni nature, ni genre, ni principes à partir desquels on puisse faire des déductions, il ne reste plus qu’à recenser et chiffrer des données empiriques. L’unicité se change en simple unité de calcul. L’individu se montre si incomparable qu’il devient quelconque et peut même rentrer, ultimement, dans un algorithme. Alors, certes, je suis unique, mais c’est en étant ce vivant mortel, animal, humain, fils de Bernard et Danielle Hadjadj, de naissance juive tunisienne mais à Nanterre (Hauts-de-Seine), de langue française, de confession catholique, ayant grandi en écoutant Brassens et Prince, etc. Seule cette unicité d’assomption (et non d’absolutisation) peut avoir une consistance, tant il est vrai que l’originalité ne se déploie vraiment que dans une hospitalité à nos origines.

Source : DNH #31 : Culte de la singularité et indifférenciation

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La nature, cette force qui terrorise l’Homme

La transition écologique, ce n’est pas un monde d’éoliennes au garde à vous plantées dans le gazon bien ras ou le champ d’OGM bien carré. C’est dépasser enfin la peur que nous inspire le foisonnement de la vie. Alors, et alors seulement, nous pourrons envisager une société d’écologie intégrale.

Source : La nature, cette force qui terrorise l’Homme

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A Brigid la Victorieuse

Brigantia

« Victorieuse Brigid,
Gloire du clan,
Soeur du Roi Céleste,
Noble dame,
Menace des parjures,
Torche rayonnante.
Jusqu’au ciel béni,
Nourrice des Celtes,
Confort des invités,
Étincelle de sagesse,
Fille du Bon Dieu,
Dame fière,
Victorieuse Brigid,
Vie de tous les vivants ! »

Adaptation de « Brigit Búadach » à partir de deux traductions anglaises de l’original en vieil irlandais (Dánta Ban: Poems of Irish Women Early and Modern – A Collection par P. L. Henry, 1992 ; The Field Day Anthology of Irish Writing, vol. 4, par Angele Bourke, 2002).

Notez la parfaite correspondance de cette victorieuse Brigid irlandaise avec la Dea Brigantia Victoria attestée par une inscription du IIe siècle sur le territoire du peuple breton des Brigantes. Cette même Brigid irlandaise est patronne du feu du foyer, des l’inspiration poétique, et du brasier de la forge ; or César précise que chez les Gaulois, « Minerve transmet les rudiments des techniques et des arts » (Commentaire sur la Guerre des Gaules, VI, 17). Le nom de Brigantia se retrouve aussi dans la toponymie continentale, de Bregença au Portugal à Bregenz au bord du lac de Constance, en passant par Briançon dans l’actuel département des Hautes-Alpes.

On est donc bien ici en présence d’une divinité pan-celtique, dont les principales attributions sont : les arts et techniques, le feu sacré du foyer, et la victoire au combat.

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Aéroport de Notre Dame des Landes, un enjeu de société

Ce projet d’aéroport masque derrière des réalités économique et environnementale un réel changement de culture. Se pose en effet le choix entre deux mondes. D’une part celui tendant vers toujours plus de mondialisation, de croissance urbaine, fondé sur une vision du développement datée des trente glorieuses et visant à construire, s’étendre toujours plus. D’autre part la défense de notre maison commune, la préservation des modes de vie traditionnels, de l’ancrage local, de l’enracinement et quelque part de la décroissance au profit de la sauvegarde de notre modèle de société. En somme les tenants de la mondialisation désincarnée face aux défenseurs d’une société enracinée.

Il est amusant de voir toujours les mêmes « progressistes » soutenir l’aéroport au nom de la marche inéluctable du temps. Alors que ce sont les idées qui mènent le monde, les leurs semblent pourtant en décalage avec la tendance actuelle favorisant de plus en plus les circuits courts, la consommation bio et locale, et le développement durable. Nous y trouvons la petite et moyenne bourgeoisie de l’Ouest, soucieuse d’assurer le développement économique de la région, et dont les représentants des Républicains et du PS font cause commune pour défendre le projet coûte que coûte. Alors que la majorité des élus locaux, toutes tendances politiques confondues, soutiennent le projet, l’avis de la population est bien plus mitigé (les sondages indiquent mêmes qu’une large majorité de français y est opposée). Ecolos, Cathos (cf. l’appel des chrétiens contre NDDL), paysans, altermondialistes, gauchistes, conservateurs traditionnalistes s’unissent dans une légion tout aussi hétéroclite.

Source : Aéroport de Notre Dame des Landes, un enjeu de société

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DNH #17 : Le grand art de la réparation

 

L’art de réparer exige une disposition à la fois cognitive et morale : « Être attentif, comme dans une conversation, et non pas simplement affirmatif, comme dans une démonstration. » À la différence du constructeur, le réparateur se place sous un horizon de réceptivité à un organisation qui le précède. Ainsi son mode opératoire est-il exemplaire pour l’écologie.

Source : DNH #17 : Le grand art de la réparation

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La paysannerie comme voie spirituelle

Philippe Sainte-Beuve est né au sortir de la dernière grande guerre civile européenne dans une ferme qui fonctionnait encore à l’ancienne : des animaux à la place des tracteurs, plusieurs familles qui travaillent sur place, des arbres et des animaux partout. Petit à petit, il voit son père suivre le mouvement du « progrès » : mécanisation, spécialisation, standardisation. La ferme meurt à petits feux, avec l’arrêt de l’élevage, l’arrachage des haies, le licenciement des ouvriers. Evidemment, dans un premier temps, les bénéfices suivent, grâce à des aides massives de la part de l’Etat et des banques, pour « faire tourner l’industrie » et « relancer la croissance ».

Philippe quitte la ferme pour des études d’agronomie, devient enseignant-chercheur. Une rencontre en Belgique dans les années 70 change sa vie : celle d’un agriculteur qui, suite à une grave intoxication à l’insecticide, est devenu un pionnier de l’agriculture biodynamique, respectueuse des cycles de la vie et du cosmos. Il devient le tuteur de Philippe quand celui-ci rachète, en 1981, la ferme de Coulemognes en Picardie. Celle-ci est une ancienne ferme d’abbaye, qui avait elle aussi subi les ravages du « progrès » industriel pour devenir une morne étendue de betterave et de blé.Sylvie Sainte-Beuve Avec sa femme Sylvie, il la convertit en bio, réinstalle des vaches d’une race rustique (la Salers) dont il conserve les cornes majestueuses. Leur fumier permet de fertiliser les champs et de se passer d’engrais chimiques achetés à l’extérieur : l’exploitation redevient autonome. De même, les semences sont produites à la ferme, loin des variétés de laboratoire et des OGM.

Les débuts sont difficiles, mais avec la crise de la vache folle et la surproduction qui fait chuter les cours en non-bio, ce modèle montre sa viabilité. Même le père de Philippe, après vingt ans de rejet, finit par reconnaître ses torts et participer à l’installation d’une porcherie où les antibiotiques sont remplacés par des plantes médicinales. Petit à petit, la vie revient dans la ferme, avec une meunerie et une huilerie, et même depuis peu un poulailler, géré par leur fils Jasmin qui s’apprête à succéder à son père. Les haies sont aussi replantées pour protéger les bâtiments des tempêtes, que plus rien n’arrêtait sur ce plateau déserté. Un verger de variétés anciennes fournit aussi des jus savoureux, dont profitent les visiteurs lors des portes ouvertes ou les adhérents des nombreuses AMAP que la ferme fournit. Ce qui guide toutes les décisions, c’est la quête d’une ferme autonome, en harmonie avec la puissance cosmique du ciel et de la terre, qui produise une nourriture vivante, chargée en énergie.

En se réappropriant le contrôle de son destin, ainsi que la totalité du métier de paysan (semences, cultures et élevage, transformation, vente), la famille Sainte-Beuve a aussi fait de la ferme un organisme vivant, à l’image du cosmos. Au printemps, c’est au lever du soleil que sont apportées les préparations qui doivent réveiller la terre, pour que les cycles du jour, de l’année et de la vie soient accordés. La paysannerie redevient ce qu’elle n’aurait jamais du cesser d’être, conformément à nos traditions ancestrales : une voie de réalisation spirituelle.

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DNH #8 : Perfectionnement du pulsionnel

Au fond, quelle est la vertu humaine que développe la sophistication des appareils qui nous entourent ? L’impatience, essentiellement. Le paysan d’hier était plutôt voué à être patient : il ne pouvait pas accélérer la pousse des plantes. Le chasseur d’avant-hier était aussi dans un environnement technique qui exerçait son endurance : il pistait le renne, savait se tenir longtemps à l’affût derrière un buisson. Que dire du consommateur d’aujourd’hui ? Le progrès de ses instruments, depuis la grande distribution jusqu’au micro-chip, consiste à tout lui mettre toujours plus à portée de clic. Il n’a qu’à appuyer sur un bouton pour obtenir sans attente ni prière. Les publicités en font sans cesse la démonstration : il s’agit de vanter des objets qui donnent d’aller toujours plus vite, plus facilement, avec plus de confort ; ce qui, pour leur utilisateur, signifie devenir toujours plus impulsif, plus irritable, plus douillet.

Source : DNH #8 : Perfectionnement du pulsionnel

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DNH #5 : Au tapis

« Comme William Morris, je crois que les « arts mineurs » sont d’une certaine façon très supérieurs aux « arts majeurs ». Les arts majeurs ou Beaux-arts produisent des œuvres monumentales, qui se trouvent à côté de notre vie quotidienne et nous placent en position de spectateurs fascinés : on sort de chez soi pour aller au théâtre, on quitte les tâches domestiques ou la discussion avec les proches pour regarder un film ou écouter un concerto. Les arts mineurs, souvent réduits à des arts « décoratifs » ou à de l’« artisanat », produisent des œuvres atmosphériques, qui épousent notre vie quotidienne : c’est cette vie qui est le tableau, et l’art n’est plus là que pour fournir un cadre qui en rehausse la grâce. Ainsi d’un beau meuble de famille, avec moulures et marqueterie. On y met des culottes et des chaussettes, mais l’acte d’y mettre ou d’y prendre des culottes et des chaussettes est enveloppé par cette poésie silencieuse que ne peut guère fournir un meuble IKEA. Ainsi aussi des chaussures faites sur mesure par un cordonnier ami : elles pourraient être un peu moins confortables et elles seront certainement moins à la mode que des baskets Nike, mais notre marche s’y déroule sur le sol d’une sollicitude et d’un savoir-faire humains…

Qu’en est-il de l’art du tapis ? Je le place légèrement au-dessus de la cordonnerie (qui est bien sûr elle-même infiniment au-dessus de la haute finance et des nanotechnologies). Non seulement il dépasse de très loin l’iconoclasme des avant-gardes contemporaines – en produisant dès le départ des chefs-d’œuvre faits pour être piétinés – mais il permet de redéployer l’espace familial sur le terrain de la beauté. Il n’est pas accroché au mur, il ne prend pas de la place : il fait place, il ménage une hospitalité, et pas seulement pour une personne, comme le vêtement ou la chaussure, mais pour une petite communauté chaleureuse. Car d’avoir tant de splendeur sous vos pieds, tant de motifs propres à captiver l’œil mais qui veulent s’effacer sous vos semelles, vous pousse à regarder votre prochain autrement, puisque cela vous suggère qu’il est plus beau encore. Cette pelouse apprivoisée et radieuse élève nos gestes les plus ordinaires (prendre un café, parler de tout et de rien, jouer avec les enfants…), là où une moquette synthétique tend à les empêtrer dans la morosité. En ce sens, tout beau tapis est un tapis volant. »

Source : DNH #5 : Au tapis

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La propriété collective originelle de la terre en Irlande (P. W. Joyce)

Ce texte traite des anciennes lois terriennes irlandaises. Il se base principalement sur les Lois de Brehon [basées sur la Senchas Már, la Grande Tradition, assez similaire à la Coutume de Bretagne ainsi qu’aux lois galloises et mannoises, mise par écrit vers le VIIIe siècle et née d’un consensus entre les différentes lois orales des tribus d’Irlande qui ne contredisaient pas la Bible], mais prend en compte des sources secondaires, principalement des auteurs anglais qui ont mis par écrit leurs observations personnelles sur les coutumes indigènes des Irlandais. Ceci apporte un point de vue intéressant sur la question de la propriété terrienne à notre époque.

En théorie, donc, la terre n’appartenait pas aux individus, mais à la tribu. Le roi, ou le chef, avait une terre nourricière (« mensal land ») qui lui était attribuée. Le reste était occupé par les membres de la tribu. Le chef, même s’il exerçait une forme de supervision sur la totalité du territoire, n’avait aucun droit de propriété hors de ses terres propres (dans le cas où il en avait), et encore, ces droits cessaient s’il n’y résidait plus en personne [NdT : clin d’œil à nos évadés fiscaux, élus parachutés, et autres collaborateurs du FMI à Washington]. Il semble qu’originellement, aux temps protohistoriques (c’est-à-dire avant le VIIe siècle), l’ensemble des terres était en propriété collective, et que les terres attribuées à chacun, y compris au chef, pouvaient être redistribuées annuellement. Mais, au fur et à mesure, cette coutume s’affaiblit, et une forme de propriété privée se mit en place – à condition d’habiter la terre depuis longtemps et de continuer à respecter la propriété collective des autres terres de la tribu. C’est pourquoi toutes nos sources écrites, y compris les Lois de Brehon, admettent l’existence de propriétés privées (Br. III, 53 ; IV, 69-159), mais non leur généralisation, et les règles qui s’y appliquent restent différentes des nôtres.  Ainsi, l’idée originelle de la propriété collective ne fut jamais tout à fait oubliée, car, bien que des gens puissent posséder des terres, cette propriété n’était jamais absolue. Personne ne pouvait, par exemple, vendre ses terres en-dehors de la tribu [NdT : bisous les rois du pétrole et autres multinationales qui « investissent dans le foncier » par chez nous], et on devait se plier aux obligations tribales concernant la bonne gestion des terres (Br. II 283 ; II 53, 55), qui étaient des vestiges des règles de propriété collective [NdT : et des précurseurs en matière de réglementation environnementale]. A l’intérieur de ces limites, on restait libre de disposer de ses terres.

Carte IrlandeEn-dehors des Lois de Brehon, on trouve peu d’autres références à l’ancienne occupation collective des terres. Toutefois, il y a au moins deux passages notés par Sir Henry Maine qui font état de l’ancienne coutume. Tout d’abord, il y a une ancienne préface du Livre des Hymnes : « Il y avait de nombreux habitants en Erin [NdT : un des noms sacrés de l’Irlande] à cette époque (durant le règne de Aed Slaine, de l’an 656 à l’an 664 de l’ère commune), tellement nombreux que la terre ne pouvait leur accorder à chacun qu’une surface égale et déterminée de tourbières, de champs, et de forêts ». L’autre passage est une vieille légende, celle de la naissance de Cuchulainn dans le livre de Dun Cow (copié au XIIe siècle à partir d’un manuscrit plus ancien, lui-même ayant sauvegardé une tradition orale antérieure). Cette histoire raconte comment un groupe de chevaliers de la Branche Rouge partit d’Emain [NdT : la résidence du roi d’Ulster] en direction du sud-ouest,  à la poursuite d’oiseaux magiques, et ils progressèrent vite, dit l’histoire, « car à cette époque il n’y avaient ni fossés, ni grillages, ni murs de pierre qui enserraient les terres, mais seulement des champs indifférenciés, et cela jusqu’à ce que vienne le temps des fils de Aed Slaine [NdT : donc, après l’an 664]. A cause du grand nombre de foyers qu’il y eut en leur temps, donc, il se trouva qu’ils créèrent des frontières à l’intérieur de l’Irlande ». Comme ces exemples précisent que cela est lié à une augmentation de la population, et donnent des dates similaires ainsi qu’une mise en place progressive, on peut considérer qu’il s’agit effectivement d’un fait historique. La propriété collective des terres est aussi abordée dans les anciennes « Mémoires de Saint Patrick ».

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