Eclipse solaire – vendredi 20 mars 2015

Dans deux semaine, le vendredi 20 mars 2015, aura lieu en Europe une éclipse solaire. Elle sera complète uniquement dans les îles Féroé, entre l’Islande et l’Écosse, mais au moins 80% du disque sera masqué dans toute la France. La pénombre aura lieu en début de matinée, plus ou moins entre 9h30 et 11h30 (avec un léger décalage selon l’endroit). Que ferez-vous à ce moment-là ? En général la réponse que je reçois est « pas grand-chose ». Sauf de la part de mes amis de la clairière armoricaine d’Ael Ys en baie de Douarnenez, pour qui l’ancrage dans le terroir passe aussi par les anciens cultes astraux qui signifiaient tant pour les druides et, avant eux, les bâtisseurs des mégalithes. Il se trouve au passage que ça tombe au moment des superbes grandes marées de l’équinoxe de printemps, une des deux dates à laquelle ils accueillent de nouveaux cheminants, du coup je me permets de vous inviter à les contacter si vous êtes intéressés. [Rectification du 05/03/2015 :] Les druides de la Celtiacon Certocredaron Credima procéderont aussi (en privé) aux déclamations et hymnes adéquats dans leur nemeton.

Mais bref, revenons au sujet. A première vue tout ça n’a rien de spécialement vital : il va faire plus sombre, puis moins sombre, et hop, tourne manège. Mais mine de rien, en creusant un peu, c’est quand même un moment assez spécial. D’abord, esthétiquement, c’est toujours relativement appréciable. La prochaine éclipse partielle en Europe est le 21 août 2017, mais peu avant le coucher du soleil, donc pas forcément très visible ; et l’éclipse (quasi-)totale sera pour le 12 août 2026, donc dans un moment. Aussi, les ombres pendant une éclipse partielle se déforment de manière assez rapide et étrange, ce qui est assez surprenant.

De plus, comme me l’a appris Matuos Ballios via le forum Druiidiacto, les anciens Irlandais nommaient le bras de mer qui sépare l’Islande et l’Ecosse la Mer Cronienne (« de Saturne »). Or, c’est par le cycle de Saturne dans le ciel que les druides comptaient leurs siècles de trente ans, et cette planète est entrée le 16 janvier dans la constellation du Scorpion au moment où le Soleil entrait dans la constellation du Verseau. Une telle conjonction, proche d’une éclipse dont le point central passe au pôle Nord d’où viennent les mythiques talismans des dieux (les fameuses « îles au Nord du monde »), mérite qu’on s’y intéresse. En plus, la Lune passe au point de son cycle où elle est la plus proche de la terre le 19 mars au soir… soit le jour même de l’éclipse dans l’ancien calendrier, puisqu’une journée commence par la nuit.

Schéma d'éclipse solaire (Wikimedia Commons)

Mais surtout, pour ce qui nous intéresse ici, c’est l’occasion d’aborder une vieille coutume européenne : celle du charivari lors des éclipses. Qu’avons-nous à faire que nos rustres d’ancêtres fissent du bruit parce qu’ils avaient peur de perdre le Soleil ou la Lune ? Après tout, grâce à la Très-Sainte Science, on sait bien que c’est ridicule et que ça n’arrivera pas. Sauf que, contrairement aux apparence, les traditions ont ici aussi beaucoup à nous apprendre, Occidentaux modernes imbus d’eux-mêmes.

Revenons donc à nos sources. On dispose particulièrement de témoignages historiques en ce qui concerne les éclipses lunaires, ce qui est normal car elles sont plus fréquentes. L’Indiculus superstitionum et paganarium du VIIIe siècle se contente d’interdire la coutume du Vinceluna, liée aux éclipses lunaires, sans plus de précision : simple et radical, mais ça ne nous arrange guère. Miracle, saint Maxime de Turin, au Ve siècle, donne dans un de ses sermons une description plus précise en reprochant au peuple de se livrer à des vacarmes épouvantables pour « aider la lune » lors des éclipses. Mais sur les éclipses solaires, rien. Ce qui est quand même fâcheux. On peut supposer que, vu que c’est un événement plus marquant quand il commence à faire nuit en plein jour, ce devait être au moins du même niveau, mais qui sait ? Heureusement, les mythes peuvent nous renseigner à ce sujet, et surtout sur le sens de ces pratiques.

Chez les Scandinaves, les récits des Eddas nous apprennent que Sunna et Mani (conducteurs des chars portant le Soleil et la Lune) sont poursuivis par les loups Hati et Sköll (Hatôn et Skeithan en vieux-francique), rejetons du loup Fenrir dont la voracité menace l’Univers entier. Les noms de ces créatures signifient respectivement Haine et Trahison. Ou Haineux et Chieur, si on veut conserver l’étymologie. Ils représentent en tous cas les mêmes pulsions égoïstes que leur géniteur, enchaîné par les Dieux à cause de son appétit sans fin qui menace l’ordre cosmique. Il existe un équivalent du mythe en Inde, où le démon Râhu poursuit le Soleil et la Lune pour les avaler. Heureusement, cela est toujours passager, car il n’est plus qu’une tête sans corps : il fut décapité quand il tenta de s’emparer du nectar d’immortalité des Dieux et qu’il fut dénoncé par les astres, dont il cherche depuis à se venger.

Hati & Sköll

Tout cela évoque bien le thème de l’hybris des Grecs, qu’on traduit souvent par orgueil, et qui est parmi les rares vraies fautes existant dans leur système éthique. C’est le fait de s’arroger davantage que ce à quoi nous avons légitimement le droit, en biens matériels comme en distinctions sociales. Le poème runique norvégien y fait écho : « La richesse est source de discorde entre proches / Le loup vit dans la forêt », de même que le poème runique anglo-saxon : « La richesse est une source de confort pour tous / Mais chacun doit la partager librement / S’il veut acquérir de l’honneur ». A noter que le symbole de la richesse, chez les Celtes comme chez les Germains, est le bétail, dont est friand le loup – qui sous le nom de varg sert de synonyme pour désigner le traître, le hors-la-loi qui enfreint la justice sociale.

Alors, oui, le vendredi 20 mars je prendrai une demi-journée de congé pour aller dans la forêt avec une couverture sur la tête, une casserole, et une louche pour taper dessus. Je ferai un bruit de tous les diables pour intimider le Haineux quand il tentera d’avaler l’astre solaire qui prodigue généreusement ses rayons à tous, sans faire parvenir de facture à personne. Mais je le ferai en pensant à ces jeunes ou moins jeunes loups de la finance et de la politique, pour qui les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Je penserai bien fort à ces hors-la-loi, car celui qui garde sa richesse pour lui-même et son plaisir personnel ne mérite que notre mépris : voilà notre Loi coutumière. Et comme au grand temple d’Uppsala, les sans-honneur, s’ils s’avisent de jouer aux rois, danseront au pied d’un arbre quand les indigènes se rassembleront pour faire du bordel. Voilà à quoi je penserai dans les bois en sautillant avec des grelots pendus à ma ceinture.

A ça, et à toutes les occasions où le Loup en moi se met à grogner.

Ajout du 14/03/15 : Et puisque c’est d’actualité, un petit avis de mécontentement vis-à-vis de la BCE, du FMI et de la Commission Européenne : https://lundi.am/Destroika

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