Renouveau du paganisme scythe chez les Ossètes du Caucase

Cet article est une compilation d’extraits traduits de « Scythian Neo-Paganism in the Caucasus: The Ossetian Uatsdin as a Nature Religion », une publication de Richard Foltz (université de Montréal), spécialiste de l’ethnologie religieuse dans le Caucase.

Les Scythes étaient un peuple de guerriers et d’éleveurs nomades, de langue indo-européenne (iranienne), qui ont dominé les steppes eurasiennes tout au long du premier millénaire avant notre ère, entre l’actuelle Ukraine et les frontières de l’actuelle République Populaire de Chine. Une de leurs branches, les Alains, ont à la fois servi et combattu l’empire romain, certains d’entre eux allant jusqu’en Gaule. Ils nous sont connus à travers les récits d’Hérodote et d’autres écrivains grecs de l’Antiquité. La langue des Scythes et nombre de leurs coutumes culturelles survivent aujourd’hui chez les Ossètes du Caucase central, à cheval entre la Fédération de Russie et la Géorgie. Une tentative de faire revivre leur ancienne religion est en cours depuis la chute de l’Union soviétique en 1991.

La religion ossète est généralement considérée comme ayant suivi l’évolution historique suivante :

1) Un paganisme original scythe – c’est-à-dire de type iranien archaïque, proche des autres paganismes indo-européens,
2) Christianisation superficielle sous l’influence byzantine (et géorgienne) entre le Xe et le XIIIe siècle,

3) Une « re-paganisation », au cours des XIVe et XVe siècles, en raison de l’interruption des contacts avec Byzance à la suite des invasions mongoles,

4) Une « re-christianisation » partielle au cours des XVIe et XVIIe siècles à cause des missionnaires de Géorgie,

5) Une autre re-christianisation par les missionnaires russes à partir de la fin du XVIIIe siècle

6) Un athéisme imposé à une population encore superficiellement christianisée, pendant toute la période soviétique de 1920 à 1991,

7) Une « résurgence du paganisme ossète traditionnel », qui a été renommé Ætsæg Din et maintenant plus populairement l’Uatsdin, signifiant la « vraie » ou « sainte » religion, de la fin des années 80 à nos jours.

Une proportion importante de la population – peut-être 20 % – est tombée sous l’emprise de l’islam à travers des contacts avec ses voisins. Mais en fait, la vie rituelle populaire des Ossètes « musulmans » et « chrétiens » est à bien des égards identique. De nombreuses divinités ossètes les plus importantes portent des noms dérivés de ceux des saints chrétiens et ne conservent pas directement leurs appellations iraniennes originales.

Le titre du dieu créateur suprême, Khuytsauty Khuytsau («Dieu de tous les dieux»), est entièrement iranien. Kurdalægon, le forgeron céleste (la forge étant une activité vitale pour les Ossètes prémodernes et leurs ancêtres guerriers les Alains), est également une figure iranienne facilement reconnaissable. Son nom signifie « le forgeron aryen, Wærgon (loup) », et son analogue Kaveh / Kawa est bien connu dans les traditions mythologiques perses et kurdes.

Le calendrier annuel ossète est rempli de rituels et de célébrations populaires, dont certains sont exécutés à la maison par la famille immédiate et d’autres dans des espaces extérieurs sacrés pour la communauté au sens large. Les rituels domestiques sont généralement centrés sur la chaîne du foyer (safa), par laquelle un chaudron est suspendu au plafond au-dessus d’un feu (rappelez-vous que le feu est l’un des éléments sacrés de la tradition indo-iranienne et qu’il est considéré comme une divinité dans l’hindouisme et le zoroastrisme). Les cérémonies communautaires, par contre, ont tendance à être dans des bosquets sacrés ou au sommets de collines, où il y a généralement un sanctuaire, généralement construit en bois mais parfois en pierre. Il y a au moins soixante de ces célébrations fixes organisées tout au long de l’année (pour une liste complète, voir Tuayev 2018: 260-63, suivi par de brèves descriptions aux pages 264-347).

Sanctuaire ossète d’Usanet

Les rituels ossètes consistent en premier lieu à organiser une fête (fyng ou kuvyn) en l’honneur d’une divinité particulière. La cérémonie est dirigée par un homme désigné pour diriger l’occasion, appelé Dzuary Læg ou « saint homme », car il n’y a pas de prêtres professionnels. Son rôle est d’invoquer la divinité à travers l’offrande d’un toast, appelé kuyvd (libation), qui signifie également « prière ». En d’autres termes, pour Ossètes, la forme essentielle de la prière est celle de porter un toast vers le ciel à la divinité. La bière est la boisson habituelle offerte, bien qu’elle puisse être remplacée par divers types d’alcools forts. Des toasts à diverses divinités continuent d’être faits tout au long de la fête qui s’ensuit, au cours de laquelle trois tartes au fromage de cérémonie (ualibakh) sont consommées avec de la viande d’un animal sacrifié pour l’occasion. Il est intéressant de noter que les anthropologues russes ont remarqué aussi tard que le début du XXe siècle que les sacrifices animaux et les prises augures rituels continuaient à être pratiqués sur des dalles de pierre adjacentes aux églises chrétiennes, selon des procédures présumées préchrétiennes extrêmement archaïques (Arzhantseva 2002 : 24-25).

Les cérémonies communautaires en Ossétie sont également généralement accompagnées d’une forme de danse connue sous le nom de simd, qui se déroule à l’extérieur dans un espace naturel spécialement aménagé à cet effet. Bien que cette danse puisse prendre diverses formes, elle est généralement exécutée en cercle. Une version particulièrement distinctive est formée par un anneau de danseurs debout sur les épaules d’un autre anneau de danseurs, constituant une sorte de troupe de danse à deux étages, ce qui est très impressionnant à voir.

La danse ossète traditionnelle, nommée simd

La religion ethnique ossète a officiellment été nommée Ætsæg Din par un groupe d’intellectuels nationalistes, qui ont formé un groupe de pilotage culturel appelé Styr Nykhas (« Grand Conseil ») au début des années 1990. «Ætsæg», qui signifie « véridique », et est le nom de l’un des clans fondateurs du peuple ossète dans la saga des Nartes, un texte désormais pris par certains Ossètes comme une référence pour les normes culturelles traditionnelles. L’érudit français Georges Dumézil, figure majeure de études indo-européennes, a reconnu dans la saga des Nartes des motifs indo-iraniens païens très primitifs, précieux pour le comparatisme indo-européen et donc pour la reconstruction des traditions indo-européennes archaïques. «Din» est la forme ossète d’un ancien nom iranien pour l’incarnation divine des qualités morales d’une personne, Daena, qui a maintenant le sens général de « religion ». Craignant que le terme « Ætsæg Din » n’ait des implications de vérité universelle qui pourraient offenser les chrétiens et les musulmans, le linguiste ossète Tamerlan Kambolov a inventé en 2010 la désignation alternative Uatsdin (« religion sacrée »), qui est désormais le terme le plus couramment utilisé pour désigner la religion.

Au début des années 1990, à environ 30 kilomètres à l’ouest de la capitale Vladikavkaz, un espace rituel a été consacré par le gouvernement d’Ossétie du Nord – à côté d’un bosquet sacré où le légendaire héros ossète Khetag aurait trouvé refuge contre ses ennemis. Depuis 1994, une cérémonie annuelle officielle, centrée autour d’un sacrifice animal, y est organisée. Les dirigeants politiques et communautaires profitent fréquemment de l’occasion pour faire des discours nationalistes (Shnirel’man 2002: 204-205). Manger de la viande est considéré comme un élément essentiel de la cérémonie, avec des toasts aux dieux et des danses. Le festival a lieu en juillet et rend hommage à la principale divinité ossète, Uastyrdhzi, qui, selon la légende, aurait sauvé Khetag de ses poursuivants. Il s’agit de la plus grande célébration publique annuelle de la République d’Ossétie du Nord-Alanie, attirant des milliers de participants chaque année. Le rassemblement annuel tenu en l’honneur d’Uastyrdzhi au Rekom (sanctuaire dans la vallée de Tsey, près de la frontière avec l’Ossétie du Sud), a également vu un certain degré de participation du gouvernement (Foltz 2020).

Ruslan Kuchiev, le directeur du Grand Conseil, préfère éviter le terme de religion, affirmant que ce que l’Uatsdin défend n’est rien de plus que d’anciennes valeurs et traditions rituelles ossètes, qui sont incarnés dans le code social connu sous le nom de iron æghdaw (« tradition ossète »,iron étant un dérivé de Ârya). En ce sens, il considère que la majorité des Ossètes peuvent être considérés comme des pratiquants, car beaucoup pratiquent et respectent ces rituels et valeurs, même en s’identifiant extérieurement comme chrétiens ou musulmans. Il estime que la jeunesse d’Ossète montre un intérêt grandissant pour les principes et les pratiques de l’iron æghdaw.

Précisément parce que les frontières entre la tradition ossète et les religions abrahamiques importées est souvent très fluide, le mouvement Uatsdin a suscité de vives condamnations et des plaintes officielles de la part des dirigeants chrétiens et musulmans d’Ossétie. Même l’archevêque orthodoxe russe de Moscou, Leonidas, a cherché à les faire taire en essayant de interdire les livres de Makeyev en tant que « littérature extrémiste », allant jusqu’à faire appel à ses contacts personnels datant de l’époque où il était membre des services secrets de l’État russe, le FSB. Les dirigeants de l’Église orthodoxe russe ont également essayé de faire construire une église orthodoxe site du sanctuaire de Rekom dans l’espoir d’y attirer les pélerins, mais cet effort n’a jusqu’à présent pas rencontré de succès. De telles attaques ne semblent pas avoir diminué l’attachement que les Ossètes ordinaires semblent ressentir pour leurs anciennes traditions fondées sur la nature. A première vue, le niveau de participation populaire aux « rituels folkloriques » dans toutes les régions d’Ossétie dépasse largement celui que l’on observe dans les églises et les mosquées. Cela semble suggérer que le néopaganisme ossète connaît peut-être un niveau de succès inégalé dans le monde aujourd’hui. Ce que cela laisse présager pour la société ossète et pour les mouvements néo-païens en général reste à voir.

Bibliographie :

Arzhantseva, I. 2002. ‘The Christianization of the North Caucasus’, in W. Seibt (ed.), Die Christianisierung des Kaukasus (Vienna: VOAW): 17-36.

Foltz, R. 2020. ‘The Rekom Shrine in North Ossetia-Alania and its Annual Ceremony’, Iran and the Caucasus, 24.1

Shnirel’man, V.A. 2002. ‘“Christians! Go Home!”: A Revival of Neo-Paganism between the Baltic Sea and Transcaucasia (An Overview)’, Journal of Contemporary Religion 17: 197–211. Doi: https://doi.org/10.1080/ 13537900220125181.

Tuayev, R.G. 2018. Obychai Osetin/Iron Æg’dæwttæ (Vladikavkaz: Respekt).

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