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Le Retour de la Jacinthe des Bois

Présenter des photos dans la section « arts » d’un blog consacré aux arts traditionnels peut sembler contradictoire. Pour autant, comme disait Jean Jaurès (d’ailleurs inhumé dans le Panthéon républicain), « la tradition, ce n’est pas conserver la cendre, c’est entretenir la flamme ». Les Amérindiens ont d’ailleurs eu ce type de débat… quand il se sont retrouvés face à des acheteurs étrangers à la recherche d’oeuvres « d’art traditionnel », sur lesquelles ils pourraient spéculer vue la demande croissante de la nouvelle bourgeoisie occidentale.

Pour eux, pas de débat à avoir. On peut tout naturellement exprimer une vision du monde traditionnelle par des moyens nouveaux : c’est d’ailleurs bien ce qui s’est produit avec l’avènement et le développement de la métallurgie. La « vision du monde » traditionnelle est ici assez explicite : nul besoin d’aller faire exploser son bilan carbone dans des destinations exotiques pour contempler les beautés de notre très généreuse Terre.

Toutes les images présentées ici proviennent du sud de l’Angleterre, d’Île-de-France, de Picardie, ou de Belgique. A part celles du bois de Hal en Belgique, qui est un lieu assez exceptionnel mais pas unique pour autant, si j’ai dû aller piocher aussi loin (encore que ces distances restent très raisonnables), c’est entres autres parce que les réseaux sociaux sont remplis de photos de voyages exotiques plutôt que d’aller chercher la beauté qui est sous nos yeux.

Comme abordé en commentaires sur un autre article, insister sur la splendeur de « nos » contrées ne constitue pas une fermeture à la superbe diversité des paysages de notre monde. Ce n’est pas non plus en revendiquer agressivement une propriété exclusive, et encore moins d’y sous-entendre une domination qui justifierait de l’exploiter selon notre bon plaisir. Ce qui définit qu’un endroit est « nôtre », c’est la profondeur de leur responsabilité que nous avons à son égard. La Jacinthe des Bois est ce qu’on appelle un bio-indicateur, c’est-à-dire qu’elle matérialise des parcelles forestières qui n’ont pas été exploitées de manière intensive depuis un certain temps. En cette lune d’Ostara, elle commence à revenir dans ses sous-bois. Puisse t-elle revenir fleurir toute l’Europe atlantique de ses clochettes violacées comme l’aube éternelle !

Jacinthe des bois

Quand bien même nous ne sommes pas propriétaires forestiers, les surfaces boisées publiques représentent en France 4 millions d’hectares. Beaucoup sont encore gérées d’une manière qui n’est pas favorable à la biodiversité, alors que, depuis les années 50, des méthodes de sylviculture ont été développées qui permettent de gérer les forêts de manière durable en favorisant le foisonnement de la vie. Le réseau ProSilva a même pu montrer, après des études de long terme, que la sylviculture irrégulière permet d’obtenir des résultats économiques similaires aux méthodes en coupe rase encore considérées aujourd’hui comme « plus rentables ».

N’oubliez pas non plus la quantité de papier et d’emballages cartonnés jetés chaque jour. La société de consommation, fondation du mode de vie occidental prétendument « moderne », nous dirige droit vers la catastrophe. Je ne vais pas m’étendre sur l’importance de limiter et de recycler ses déchets.

J’aimerais juste insister sur un point, parce qu’il m’est moi-même arrivé de l’oublier : prenez des sacs poubelles quand vous allez en forêt. Ça ne pèse rien, ça vous permettra de tout emporter avec vous, et même peut-être au passage de ramasser deux-trois saloperies qui traînent. Laisser nos lieux sacrés plus propres qu’on les a trouvés, même d’un peu, est un devoir pour tout Européen indigène. A une échelle au-delà, la même chose est valable pour notre Terre et le temps que nous passons à sa surface. Certes, c’est l’effort de toute une vie. Mais quel est le sens de poster des jolies photos printanières, sinon pour glorifier la Vie ?

Bois de Hal (Donar Resikoffen, licence CC 3.0

Bois de Hal (Donar Resikoffen, licence CC 3.0

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Ôstarmânoth et blot à Tio

Pour le premier jour de la Lune d’Ôstara (Ôstarmânoth), le clan Liddel Franke des Enfants d’Yggdrasill s’est réuni dans la forêt sacrée qui se trouve sur ses terres, afin de placer ses actions à venir sous l’égide de Tio. A la fois sage et hardi, il est le plus courageux de nos Dieux, donc le plus apte à assurer le succès. Sous les bourgeons, les pervenches avaient étendu leur réseau violacé, marquant l’arrivée du printemps. Après des offrandes de gâteaux au Grand’arbre Fourchu qui domine le bois, et à la vieille Mère-Bouleau qui protège le lieu des banquets, nous avons dédié une corne de bière, infusée maison au genièvre et à l’aspérule selon l’ancienne coutume, aux Esprits des Lieux.
Un timide rayon de soleil a ensuite lui sur notre tardif pique-nique du midi. Vers la fin de celui-ci, une invitée (que nous n’avions pas pu récupérer à la gare à cause de son retard de deux heures) a appelé afin de demander quelques précisions supplémentaires sur l’itinéraire. En d’autres termes, elle était visiblement totalement perdue. S’ensuivit une trépidante aventure, impliquant des portables qui ne captent pas – oui, parce qu’il n’y a pas toujours de réseau en forêt, en tout cas pas celui que captent vos smartphones – et des olifants qui s’avérèrent être d’utiles substituts.
Pendant que nous allumions le feu, Baldric, un nouveau membre du clan, entreprit de poursuivre l’érection d’un haraho (cairn) au bord de l’étang sacré, en l’honneur des Esprits locaux, et plus particulièrement de la Fille de la Source. A l’intérieur, pour le consacrer, furent disposées diverses offrandes, enveloppées dans le voile des fumigations rituelles pendant que résonnaient la peau du tambour et des gorges. Après ceci, il fut entouré de pieux pour le désigner comme wîh (consacré), demeure inviolable des Esprits. Notre Ancienne Coutume est avant tout un ensemble de principes permettant de vivre en harmonie avec notre environnement ; et il nous importe que, sur nos terres, certains lieux appartiennent clairement à d’autres qu’aux humains.

Haraho-Dîks : le cairn de l'étang

Haraho-Dîks : le cairn de l’étang

Ensuite, tout en répétant les chants rituels du Sigiblot (le Blot pour la Victoire) en l’honneur de nos Divinités, nous avons confectionné une croix solaire pour porter le feu dans leur grand Wîh en haut de la colline. Deux massives branches furent attachées par des bandes de tissu enduites de cire fondue avant d’être mises à reposer contre un bouleau en attendant que vienne la lueur rougeoyante du crépuscule. Pendant ce temps, alors que les rayons dorés devaient de plus en plus obliques et que le brasier finissait de crépiter, on conta une nouvelle fois l’enchaînement du Feniwulf, le Grand Loup, par Tio qui y laissa sa main droite pour sauver le cosmos de sa voracité. Car, comme nous l’apprennent les poèmes runiques, Tio est l’Anse manchot, blessé par le loup, et celui qui règne sur les temples ; Tio est aussi une étoile, il garde bien la fidélité des nobles, sa course continue toujours au-dessus des brumes nocturnes car jamais il ne faiblit ; et le forgeron doit souvent souffler.
Enfin, alors que Sunna incendiait le ciel d’occident, son effigie terrestre s’embrasa, saluée par nos cris. Nos pas, rythmés par le tambour, portèrent au sommet la Clarté des Elfes pour la déposer dans le cercle de pierres runiques, sous le regard de Wuodan et de Thonar, gardiens du seuil, de Frouwa, déesse du foyer, et de tous les dieux et déesses du Wîh. L’énigmatique dernier vers du poème runique norvégien, sur lequel on peut longuement s’arracher les cheveux, prit soudain soudain un sens assez concret : à cause de l’humidité du bois, réussir à faire prendre durablement le feu sacré n’allait pas être de tout repos. A plat ventre dans la boue pour échapper à l’épaisse fumée, nous nous sommes relayés sans relâche pour maintenir à la force de nous poumons un flux d’air constant pour attiser les braises.
En cela, nous étions unis par notre fidélité à un but commun, guidés par la même étoile polaire qui règne sur les temples. L’idée d’abandonner et de retourner dîner en contrebas nous parcourut un instant comme le brouillard s’avance dans le soir, mais nous nous sommes remis à l’ouvrage en retroussant nos manches pour forger notre noble destin. Enfin, les flammes dansèrent dans le cercle runique, et nous autour de celui-ci. Pour célébrer la victoire, et en préparation de celles à venir, forts de cette leçon de bravoure, furent partagées entre les hommes et les dieux la sainte bière et le cidre caché au pied des arbres par le Renard de Pâques (oui, l’Osterfuchs est une tradition franque assez sympathique). Baldric, pour la première fois, menait la cérémonie, et j’ai une fois de plus été surpris de constater comme la pratique de nos coutumes nous poussent à nous dépasser pour accomplir ce dont on ne se serait pas cru capable quelques lunes plus tôt.

TIWAZ

TIWAZ est une étoile qui garde bien la fidélité des nobles, sa course continue toujours au-dessus des brumes nocturnes car jamais il ne faiblit.

Un oracle runique à l’antique a aussi été demandé, concernant les actions à entreprendre pour favoriser la connaissance et la compréhension de nos traditions. Comme souvent, la réponse fut assez lapidaire : continuez votre course au-dessus des brumes nocturnes, et ne faiblissez point.
Heel Tio ! Merci pour ton courage qui nous montre la direction à suivre. Tu seras encore longtemps honoré, toi, nos autres Divinités, nos Ancêtres et les bienveillants Esprits de ces lieux.
Si vous souhaitez avoir plus d’informations sur les célébrations de la Walburganaht le 9 mai, rendez-vous ici : http://www.enfants-yggdrasill.fr ou ici : https://www.facebook.com/1tierschemin !

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Idisenthing en Liddle Franke

Suite à divers imprévus, je me suis retrouvé à célébrer le blot aux Dises du clan Île-de-France de l’association Les Enfants d’Yggdrasill (association reconstructionniste des traditions germano-scandinaves) en ce premier week-end de mars sous la (presque) pleine lune.

Après des retrouvailles à la gare du coin et une promenade dans les ruelles de cette vieille ville de l’Essonne pour acquérir une grosse miche de pain paysan, nous sommes arrivés à quatre à l’orée du bois pour accueillir un nouvel invité. Le soleil était déjà bien haut dans le ciel, et en cette saison il ne risquait pas de monter encore… mais le creux de notre estomac, lui, commençait à s’agrandir. Une fois le matériel déchargé des voitures, nous avons remonté à pied le sentier forestier comme des saumons remontent un ruisseau, et vu que les giboulées de mars finissaient de s’écouler de l’étang au fond du bois, ce n’était pas vraiment une métaphore. Heureusement, le lieu du thing, avec ses trois troncs en guise de bancs, se situe au sec, à mi-pente d’une petite colline.

Quelques feuilles mortes, petit bois et journaux défraîchis plus tard, sans compter les minutes à souffler en se relayant pour gagner quelques précieuses minutes, nous avons pu regarder danser les flammes pendant que nous dégustions des tartines de magret de canard (fumé à la main par notre généreux chef cuistot du jour). J’ai transféré dans son chaudron de cuivre la soupe au panais et au fenouil faite la veille avec ma grand-mère de passage à la maison. Dans le doute, je ne l’avais pas assaisonnée en me disant qu’on verrait sur place, et j’ai bien fait puisqu’on y a rajouté bon nombre de tranches de magret, certes délicieux mais élaboré au mépris des injonctions télévisuelles telles que « surveillez votre hypertension » ou « ne mangez pas trop gras, trop salé, trop sucré ».

Cuisine

Une fois l’écuelle de chacun bien remplie, on versa de la bière rousse dans la corne jusqu’à ce qu’elle déborde de mousse, et je l’ai levée vers ce soleil qui annonçait la fin de l’hiver en invoquant les ancêtres de notre lignée maternelle. Ainsi commença le premier repas de l’Idisenthing, l’assemblée en l’honneur de nos sages et bienveillantes Matrones (dísir en vieux norrois) qui veillent sur nous depuis des temps immémoriaux, sous le regard du vieux bouleau dressé à mi-chemin de l’étang et du sanctuaire qui nous surplombait.

Pour digérer, outre diverses discussions concernant les voyages en Islande, le brassage, les tabacs à pipe et autres, débuta un petit tournoi amical de tafl, précurseur des échecs chez les Scandinaves. Ce fut pour la plupart l’occasion de découvrir ses règles, pas très compliquées mais un peu surprenantes puisque le jeu est asymétrique : un des joueurs est l’attaquant norvégien qui tente de capturer le roi de Suède entouré de sa garde personnelle ; l’autre doit au contraire faire sortir le roi par un des coins du plateau. On doit donc chaque fois remporter la première manche, puis la revanche en échangeant les camps, pour réellement gagner la partie. Ce qui n’empêcha pas notre cadette d’être sacrée reine du tafl, même après l’arrivée d’une autre invitée.

Tafl d'après-repas

Étant déjà un peu plus nombreux et disposant donc d’un deuxième tambour, nous en avons profité pour réviser (ou apprendre) un peu nos gammes, ainsi que le chant utilisé pour débuter la cérémonie du blot une fois que nous serions en haut dans le vé, entouré par les dieux et déesses. Ensuite, place à un atelier « confection de torches artisanales », afin que chacun en ait une lors de la procession crépusculaire.

La méthode est assez simple : faire fondre des bougies dans une casserole (attention : vous ne pourrez sans doute jamais la réutiliser à usage alimentaire), couper des bandes de chiffon assez longues pour faire plusieurs fois le tour de la branche de votre choix, tremper les bandes de tissu dans la cire fondue (si possible maintenue entre 40 et 60°C, pour éviter de vous brûler) et les enrouler au bout du bâton en serrant bien à chaque tour. Il suffit de répéter l’opération plusieurs fois pour accroître la durée de vie de votre torche (nous avons fait une quinzaine de tours de tissu imbibé).

Confection de torches artisanales

Ensuite, nous avons mis à cuire la bouillie de seigle (rugmelsgrød en danois, le bon vieux grau de nos campagnes), accompagnée d‘herbes et de divers légumes, dont des poireaux rincés dans l’étang sacré. Enfin, nous sommes partis à deux pour chercher un des participants qui travaillait dans un magasin du coin ce samedi et finissait tard pour nous ramener le poisson invendu plutôt que de le jeter. Sur le chemin, nous avons croisé les deux derniers invités, et un charmant rayon de soleil sur des bouleaux. Une fois tous réunis, tandis que le grand incendie prenait le ciel à l’ouest, personne n’eût guère la présence d’esprit de prendre des photos. Les tambours ont commencé à résonner avec nos pas et nos gorges en grimpant vers le vé à la rencontre des Ases et des Vanes, accompagnés par nos Dises. Les femmes jetèrent nos torches dans le foyer de pierres gravées, et elles nous invitèrent à pénétrer dans le sanctuaire quand le chaudron garni des tranches de saumon commença à bouillonner. Nerthus la Généreuse, Ran et Eir qui accueillent et soulagent notre espèce, Frouwa la Dise des Vanes, Wigithonar le porteur du marteau, et toute la longue lignée de nos Matrones, détentrices des secrets des plantes de la terre et du feu des cœurs, furent honorées par nos libations d’hydromel, de bière, de cidre et de vin répandus sur le sol et les poteaux sculptés qui délimitent le vé.

La grande lune, chariot du dieu Mani, se leva sur nous alors que nous dégustions le plat dont le fumet était monté vers les cieux étoilés pendant le blot, et que la corne continuait de faire le tour l’assemblée pour honorer la présence de chacun dans cette forêt. Au fil des discussions qui s’éparpillaient tandis que l’assemblée se clairsemait entre départs et fatigue après une dure semaine, je finis à presque chuchoter avec mon dernier compagnon dans une nuit bien avancée. Signe du printemps, nous avons fini par cesser d’alimenter le feu sans pour autant frissonner, et le grand orbe d’argent était si plein que nous y voyions presque comme en plein jour malgré les braises fumantes qui n’émettaient plus guère de lumière.

Le lendemain matin, nous éveillant dans la forêt, nous avons offert les reste de seigle et de saumon à la fille de la source qui règne sur l’étang, avant de laver le chaudron et de se mettre en route. Les bouteilles de verre cliquetaient dans les sacs poubelles alors que nos pas s’enfonçaient dans la boue du chemin qui luisait sous le soleil de mars, mais sur nos visages était un sourire discret… et dans nos cœurs la joie de nos Dises dûment honorées.

Derniers rayons de soleil sur les bouleaux

 https://lacailleach.wordpress.com/2014/05/04/disir-hamingja-quelques-pensees/ : un article (en français) de synthèse et d’hypothèses sur les Dises et leur lien avec la hamingja.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Matrones sur le culte gallo-romain et germanique des Matrones et  https://en.wikipedia.org/wiki/Dísablót avec une vue d’artiste de l’ancienne procession du Disablot aux flambeaux et des photos du Disting suédois à Uppsala en 2008

– Le passage de la Heimskringla qui parle du Disting dans les temps anciens

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