En défense du traditionalisme païen

Chez la plupart néopaïens occidentaux, le traditionalisme religieux est vu comme quelque chose de propre aux religions abrahamiques, dont ils veulent se différencier (parfois même, au besoin, en contredisant les religions païennes dont ils se revendiquent). Pourtant, une des principales critiques adressée au christianisme par des les païens européens était, justement, le fait qu’il s’agit d’une -innovation- par rapport aux coutumes sacrées ancestrales.

Le traditionalisme « sentimental », comme attachement aux choses du passé, n’est pas réellement le sujet ici, mais plutôt le traditionalisme comme position philosophique, c’est-à-dire l’idée selon laquelle on devrait conserver les formes religieuses traditionnelles, même s’il n’est pas toujours possible de les justifier intellectuellement, parce qu’on les considère comme l’expression légitime et la révélation spontanée des vrais besoins d’une société, et que la critique rationaliste qu’on peut en faire prend le risque d’être superficielle, invalide, et, par conséquent, néfaste. Le traditionalisme philosophique et religieux est, toutes proportions gardées, le strict équivalent du « principe de précaution » en matière environnementale, défendu par le philosophe Hans Jonas, validé par le sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 et inscrit dans le code de l’Environnement français.

Une erreur courante dans la société occidentale moderne est de ne pas considérer le traditionalisme comme une pensée cohérente et réfléchie, mais comme une absence de pensée. C’est particulièrement vrai en France, qui n’a pour ainsi dire jamais connu, dans son paysage intellectuel, un courant de pensée conservateur structuré qui ait exercé une influence profonde et durable dans les milieux académiques. Pourtant, le traditionalisme religieux a été défendu par plusieurs écoles philosophiques structurées aux temps païens, par exemple chez les Stoïciens en Grèce, ou par l’école Mîmâmsâ en Inde.

Voici donc, en modeste contribution à ce débat, quelques fragments en défense du traditionalisme religieux.

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« Concernant les libations, les sacrifices, les offrandes : il faut toujours les faire selon les traditions ancestrales, être en état de pureté, n’avoir pas de nonchalance ni de négligence, ne pas être trop avare ni aller au delà de ses moyens. »

(Épictète, dans « le Manuel », chapitre XXXI, partie 5)

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« Tradition » est un mot piégé. Il montre une étrange ambivalence. L’adjectif « traditionnel » est péjoratif quand il qualifie, par exemple, la morale, ou la famille. Il est au contraire laudatif quand il qualifie, par exemple, une baguette de pain, ou une recette (« selon la recette traditionnelle »). […] Nous nous imaginons que nous ce que nous n’aimons pas dans la tradition est le lien au passé, et que nous lui préférons l’avenir. C’est ainsi que nous nous rêvons « progressistes ». En réalité, la ligne qui sépare la tradition que nous aimons, dans le cas d’une baguette de pain, et celle que nous n’aimons pas, par exemple dans la « famille traditionnelle », passe par ailleurs. Et la distinction qu’il faut ici pratiquer est beaucoup moins à notre honneur… La tradition que nous aimons est celle qui fait apparaître le passé comme ce qui aboutit à nous, et dont nous pouvons jouir. Ainsi la baguette que nous mangeons, et détruisons de ce fait en l’assimilant. Celle que nous n’aimons pas est celle qui permet le passage même du passé à l’avenir. Nous aimons la tradition comme réception ; nous n’aimons pas la tradition comme transmission.

(Rémi Brague, dans « Modérément moderne »)

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« Nous craignons d’exposer l’homme à vivre et à commercer avec ses semblables et avec les dieux en ne disposant que de son propre fonds de raison, et cela parce que nous soupçonnons qu’en chacun ce fonds est petit, et que les hommes feraient mieux d’avoir recours, pour les guider, à la banque générale et au capital constitué par les nations et au fil des siècles. Beaucoup de penseurs traditionnels, au lieu de mettre au rebut les mythes communs, emploient toute leur sagacité à découvrir la sagesse cachée qu’ils renferment. S’ils parviennent à leur but, et rarement ils le manquent, ils estiment qu’il vaut mieux garder le mythe avec ce qu’il contient de raison que de se défaire de l’enveloppe pour ne garder que la raison toute nue ; et cela parce qu’un mythe donne à la raison qu’il contient le motif qui fait sa force agissante et l’attrait qui assure sa permanence. En cas d’urgence le mythe est toujours prêt à servir ; il a déjà déterminé l’esprit à ne s’écarter jamais de la voie de la sagesse et de la vertu, si bien qu’au moment de la décision, l’homme n’est pas abandonné à l’hésitation, travaillé par le doute et la perplexité. Le mythe fait de la vertu une habitude et non une suite d’actions isolées. Par le mythe fondé en raison, le devoir entre dans la nature de l’homme.

Sur ces questions, les penseurs d’aujourd’hui, les esprits prétendus éclairés, les “chercheurs de spiritualité”, sont d’un avis tout à fait différent. Ils n’ont aucun respect pour la sagesse des autres ; mais en compensation ils font à la leur une confiance sans bornes. Il leur suffit toujours d’un seul motif pour détruire un ordre de choses ancien : son ancienneté elle-même. Quant à ce qui est nouveau, ils n’éprouvent aucune inquiétude au sujet de la durée d’un bâtiment construit à la hâte ; parce que la durée n’est d’aucune conséquence pour ceux qui estiment que rien ou presque rien ne s’est fait avant leur temps, et qui placent toutes leurs espérances dans l’innovation. Comme ils pensent très systématiquement que tout ce qui peut assurer quelque perpétuité est nuisible, ils ont déclaré une guerre inexpiable à toutes les institutions. Ils croient que les formes religieuses peuvent varier comme la mode, sans que cela tire plus à conséquence ; et qu’il n’est nul besoin, pour attacher les hommes aux règles de leur religion, d’un autre principe que la commodité du moment. Ils semblent persuadés que le pacte entre le peuple et ses dieux a ceci de singulier qu’il n’engage que les dieux, sans condition de réciprocité : aussi la majesté du peuple est-elle en droit de dissoudre ledit pacte sans autre motif que sa volonté. Même leur attachement à leur religion n’existe qu’autant qu’il se rencontre avec tels de leurs projets flottants ; chez eux la piété commence et finit avec le système religieux qui s’accorde avec leur opinion du moment. »

(adapté de Edmund Burke, dans “Réflexions sur la Révolution en France”)

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« Les religions universalistes, comme les spiritualités mondiales d’aujourd’hui, sont faites pour l’Homme. Mais il n’y a pas d’Homme dans ce monde. J’ai vu, dans ma vie, des Européens, des Africains, des Asiatiques, etc. ; et je sais même, grâce à Internet, qu’il y a des Amazoniens et des Aborigènes d’Australie : mais quant à l’Homme, je déclare ne l’avoir jamais rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu ! »

(adapté de Joseph de Maistre, dans “Considérations sur la France”)

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« C’est le devoir des hommes de religion de chercher à conjurer l’orage ; et certainement aussi on n’y parviendra pas par l’immobilité de la peur ou de l’insouciance. C’est aux sages de toutes les nations à réfléchir profondément sur les lois antiques, sur les bonnes coutumes de chaque nation, et sur le caractère général des peuples de l’Europe. C’est dans ces sources sacrées qu’ils trouveront des remèdes appropriés à nos maux, et des moyens sages de régénération infiniment éloignés des théories absurdes et des idées exagérées qui nous ont fait tant de mal.

La première et peut-être l’unique source de tous les maux que nous éprouvons, c’est le mépris de l’antiquité, ou, ce qui revient au même, le mépris de l’expérience : tandis qu’il n’y a rien de mieux que ce qui est éprouvé. La paresse et l’ignorance orgueilleuse de ce siècle s’accommodent bien mieux des théories qui ne coûtent rien et qui flattent l’orgueil, que des leçons de modération et d’obéissance qu’il faut demander péniblement à l’Histoire. Dans toutes les sciences, mais surtout dans celle des choses sacrées, dont les évènements nombreux et obscurs sont si difficiles à saisir dans leur ensemble, presque toujours la théorie est contredite par l’expérience.

Puisse l’éternelle Sagesse faire descendre ses rayons sur les hommes destinés à guider le sort des autres ! Puissent aussi les peuples de l’Europe fermer l’oreille à la voix des sophistes, et, détournant les yeux de toutes les illusions théoriques, ne les fixer que sur ces lois vénérables qui sont rarement écrites, dont il n’est possible d’assigner ni les époques ni les auteurs, et que les peuples n’ont pas faites, mais qui ont fait les peuples.

Ces lois viennent du divin : le reste, des humains ! »

(adapté de Joseph de Maistre, dans “Étude sur la souveraineté”)

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7 réflexions sur “En défense du traditionalisme païen

  1. Aouch, la citation d’Edmund Burke tape juste et fort ! Merci pour cet article, qui arrive pile dans mes propres réflexions sur ce genre de sujets. De l’eau amenée au moulin.

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    • Merci pour cette réponse. Je pensais que Alruns Skog n’était plus alimenté, ça a été plaisant d’avoir des nouvelles !

      (Burke est très peu lu dans le monde francophone, sauf à la limite dans les milieux royalistes français… et encore, puisqu’ils ne sont généralement pas très friands de ce qui n’est pas français ! Moi-même, jusqu’à récemment, je me suis contenté de le considérer comme un simple défenseur opportuniste de l’ordre libéral-conservateur britannique du XIXe, mais sa réflexion est plus intéressante que cela)

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      • Pas alimenté souvent en fait, juste quand j’ai le temps et que ca me démange. J’ai entrepris un gros travail de déconstruction, personnel d’abord mais que je souhaite aujourd’hui partager, de séparation de la notion de paganisme (et touuuutes les variées traditions qui y sont liées) d’avec celle de Wicca et sa tendance à agglomérer et récupérer à peu près tout. C’est peut-être une évidence pour certains (toi je pense, vu tes écrits), mais ca ne l’était pas pour moi dans mes débuts et pas non plus pour bien des gens, de ce que je vois. Mais je ne suis pas militante ni très active de ce côté-là je dois dire, ni ne fais l’effort de m’exprimer éloquemment.

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      • C’est difficile, en effet, parce que la Wicca (ou, plus spécifiquement, la tendance Wicca éclectique du New Age américain) a de fait une hégémonie culturelle dans le milieu du néopaganisme occidental. A tel point que cette hégémonie devient, pour la plupart de ceux qui baignent dedans, totalement invisible parce qu’elle leur semble aussi naturelle que l’air qu’ils respirent…

        Et tous ceux qui ont espoir, d’une manière ou d’une autre, de rentabiliser (en revenu ou en notoriété) leur investissement dans les milieux néopaïens sont obligés de se soumettre et même de se convertir à cette hégémonie culturelle. Ce qui ne fait que la renforcer.

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      • Tu… oui… EXACTEMENT ! Tu viens juste de mettre en mots clairs ce que je tente de dire depuis des années ! Ca me désespère à quel point cette hégémonie est véritablement partout et invisble pour tant de gens.
        M’autorises-tu à partager ton commentaire sur Alruns Skog du coup ?

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      • Oui, bien entendu !

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  2. Pingback: Faut-il changer les rites ? | Un Tiers Chemin

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