Non-violence et autodéfense chez Plotin

Les sociétés traditionnelles se posent généralement bien moins le problème de la violence que la société libérale. Le concept en lui-même est d’ailleurs rarement pensé en tant que tel, et encore moins moralement négatif, puisque la prédation et la compétition sont des interactions qui structurent les écosystèmes et les communautés.

Dans les cultures indo-européennes, largement diffusées par une aristocratie guerrière, le meurtre d’un hôte ou d’un animal sacré, le fratricide, le parricide, la profanation de lieux consacrés à des divinités pacifiques, enfreignent les traditions. Cela entraîne une souillure sur la personne qui a commis ces actes,  et un désordre qui doit être réparé au niveau cosmique.

Au contraire, la défense de sa communauté, de son héritage, de ses moyens de subsistance, sont des devoirs sacrés. La plupart des figures divines ou héroïques combattent et triomphent ainsi de nombreux adversaires (Akhilleus qui aquiert la « renommée intarissable », kleos aphthiton, formule qu’on retrouve aussi en sanskrit ; Sigurd qui tue le dragon Fafnir ; Cùchulainn qui affronte seul les ennemis de son peuple ; etc). Aujourd’hui encore, il semble normal de qualifier de « héros » quelqu’un qui, par exemple, empêche un viol. Sauf pour certains fonctionnaires du système judicaire. Comment en est-on arrivés là ?

En Europe, c’est surtout le christianisme qui soulèvera ce « problème de la violence » en conseillant de « tendre l’autre joue ». En mal de justification philosophique, les Galilléens jouèrent sur le fait que Platon, et les écoles néoplatoniciennes qui en sont héritières,  usent du terme « Dieu » (Theos) pour désigner l’ensemble de la puissance divine du cosmos. On a ainsi fait de ces écoles une pensée ascétique, coupée du monde, et parfois-même dogmatiquement non-violente. Pourtant, un des derniers grands auteurs néoplatoniciens et païens, Plotin, nous explique en quoi le vertueux a non seulement le droit, mais aussi le devoir, de se défendre des moins vertueux (Ennéades, III, 2, 8 ; trad. Bouillet) :

Il nous reste à expliquer comment les choses sensibles sont bonnes et participent de l’Ordre, ou du moins comment elles ne sont pas mauvaises.

 

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Plotin

Dans tout animal, les parties supérieures, le visage et la tête, sont les plus belles ; les parties moyennes et les membres inférieurs ne les égalent pas. Or, les hommes occupent la région moyenne et la région inférieure de l’univers. Dans la région supérieure se trouve le ciel avec les dieux qui l’habitent : ce sont eux qui remplissent la plus grande partie du monde, avec la vaste sphère où ils résident. La terre occupe le centre et semble faire partie des astres. On s’étonne de voir l’injustice régner ici-bas, parce qu’on regarde l’homme comme l’être le plus vénérable et le plus sage de l’univers. Cependant, cet être si vénérable ne tient que le milieu entre les dieux et les bêtes, inclinant tantôt vers les uns, tantôt vers les autres.

Certains hommes ressemblent aux dieux, d’autres ressemblent aux bêtes : mais la plupart tiennent le milieu entre les deux natures. C’est à ceux qui occupent cette place moyenne que les hommes dépravés, qui se rapprochent des bêtes féroces, font subir leurs rapines et leurs violences. Quoique les premiers vaillent mieux que ceux dont ils subissent les violences, ils sont cependant dominés par eux parce qu’ils leur sont inférieurs sous d’autres rapports, qu’ils manquent de courage et qu’ils ne se sont pas préparés à résister aux attaques. Si des enfants qui auraient fortifié leur corps par l’exercice, mais qui auraient laissé leur âme croupir dans l’ignorance, l’emportaient à la lutte sur ceux de leurs camarades qui n’auraient exercé ni leur corps, ni leur âme ; s’ils leur ravissaient leurs aliments et leurs habits moelleux, y aurait-il autre chose à faire qu’à en rire ? Comment le législateur aurait-il eu tort de permettre que les vaincus portassent la peine de leur lâcheté et de leur mollesse, si, négligeant les exercices gymnastiques qui leur étaient enseignée, ils n’ont pas craint de devenir par leur inertie, leur mollesse et leur paresse, comme de grasses brebis destinées a être la proie des loups ? Quant à ceux qui commettent ces rapines et ces violences, ils en sont punis, d’abord en ce qu’ils sont des loups et des êtres malfaisants, ensuite, en ce qu’ils subissent nécessairement [dans cette existence ou dans une autre] les conséquences de leurs mauvaises actions : car les hommes qui ont été méchants ici-bas ne meurent pas tout entiers [quand leur âme est séparée de leur corps].

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Gymnastes (Sascha Schneider, 1912)

Or, dans les choses qui sont réglées par la nature et la raison, toujours ce qui suit est le résultat de ce qui précède : le mal engendre le mal, comme le bien engendre le bien. Mais l’arène de la vie diffère d’un gymnase, où les luttes ne sont que des jeux. Il faut alors que les enfants dont nous venons de parler et que nous avons divisés en deux classes, après avoir tous également grandi dans l’ignorance, se préparent à combattre, prennent des armes, et déploient plus d’énergie que dans les exercices du gymnase. Or, les uns sont bien armés, les autres ne le sont pas : les premiers doivent donc triompher. Dieu ne doit pas combattre pour les lâches : car la loi veut qu’à la guerre on sauve sa vie par la valeur et non par les prières. Ce n’est point davantage par des prières qu’on obtient les fruits de la terre, c’est par le travail. On ne se porte pas bien non plus sans prendre aucun soin de sa santé. Il ne faut donc pas se plaindre que les méchants aient une plus riche récolte, s’ils cultivent mieux la terre. N’est-ce pas enfin une chose ridicule que de vouloir, dans la conduite ordinaire de la vie, n’écouter que son caprice, en ne faisant rien comme le prescrivent les dieux, et de se borner à leur demander uniquement sa conservation, sans accomplir aucun des actes desquels ceux-ci ont voulu que notre conservation dépendit ?

Mieux vaudrait être mort que de vivre en se mettant ainsi en contradiction avec les lois qui régissent l’univers. Si, quand les hommes sont en opposition avec ces lois, la Providence divine conservait la paix au milieu de toutes les folies et de tous les vices, elle mériterait d’être accusée de négligence pour laisser ainsi prévaloir le mal. Les méchants ne dominent que par l’effet de la lâcheté de ceux qui leur obéissent : il est plus juste qu’il en soit ainsi qu’autrement.

Plotin nous incite donc à :

  • Ne pas croire que, parce que le cosmos est divin, le désordre et les choses néfastes sont également divines
  • Développer nos aptitudes mentales pour guider nos aptitudes physiques, sans quoi elles sont aveugles et néfastes
  • Développer nos aptitudes physiques pour concrétiser nos aptitudes mentales, sans quoi elles sont manchottes et inutiles
  • Organiser notre trajectoire d’existence et notre quotidien en vue de participer à l’ordre cosmique, plutôt que d’être esclaves de nos désirs immédiats
  • Préférer prendre nos responsabilités et remédier à nos erreurs qu’implorer les Divinités hors du culte que la tradition leur prescrit
  • S’opposer activement aux systèmes de domination néfastes que la lâcheté et l’ignorance collective laissent advenir (en particulier le mondialisme libéral qui détruit notre planète)
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2 réflexions sur “Non-violence et autodéfense chez Plotin

  1. J’ai pris au fil des ans beaucoup de distances avec les religions, les sociétés initiatiques et les savoirs traditionnels et principalement avec les notions de sacré et de profane. Beaucoup de vos textes retiennent mon attention (j’aurai pu en rédiger de semblables il y a une décennie en arrière) et j’hésite souvent à commenter, n’ayant pas trop envie de devenir un troll et de me retrouver confiné dans un rôle de détracteur.

    Je trouve dommage que personne n’a encore réagit à ce billet (qui est bien vu et traite d’un aspect essentiel de nos vies). La violence ou la non-violence, constituent à mes yeux, deux faces d’un même problème. On peut philosopher longtemps, parfois un bon poing dans la gueule est plus efficace que tout le blabla de la manipulation mentale qui vise à apaiser les tensions (psychologie, diplomatie et autres pratiques par forcément plus nobles). Il est évident qu’elle devient un problème moral quand la violence est utilisée de la manière que je viens de décrire, mais reste la solution la plus acceptable, lorsque notre intégrité physique est menacée.

    Les religions tiennent habituellement un double langage, qui se transforme en hermétisme ou en occultisme par des « lois » de compensation; des « lois » naturelles; des « lois » cosmiques… etc.

    La non-violence est souvent la manière élégante, de camoufler une lâcheté ordinaire, de la même manière que la violence surligne nos ridicules limites. Comme pour tout, les circonstances restent électives.., il n’y a pas de recette miracle. Il y a un temps pour tout et l’erreur serait effectivement de penser que la non-violence est un truc positif et la violence est négative et donc à bannir. Le fait est que l’on associe la colère, la haine à la violence, mais on peut aussi se battre dans la sérénité, avec amour et même avec joie! Une bonne gestion de la violence, comme l’enseigne l’Aïkido par exemple.

    Le mondialisme libéral a été de tous temps teinté de religiosité, d’ésotérisme et d’occultisme. Ce n’est pas un produit d’un matérialisme athée. Il a trouvé sa justification dans plusieurs systèmes et ce serait un peu long à détailler tout cela. Les inégalités se retrouvent toujours justifiées, tout comme les recours à la violence. Inégalités, violences, opportunisme sont partout dans la nature. En regardant ce que la nature produit, on en arrive à une compréhension relative et l’imiter revient à limiter (cui-cui). Notre créativité et nos désirs, eux, permettent de dépasser nos limites. L’utopie est à l’horizon de l’histoire (comme dirait l’autre 🙂 )

    Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup pour cette réponse, c’est toujours un plaisir de pouvoir échanger. En fait, l’article a amorcé un débat sur facebook (où ma réponse est d’ailleurs attendue), mais quasi-uniquement orienté sur le fait de mentionner explicitement « le mondialisme libéral » comme système de domination néfaste. Sous prétexte principal que le paganisme devrait être apolitique (j’avais partagé l’article sur un groupe d’infos néopaïen) et que je détournais la pensée de Plotin.

      Mon opinion est justement que, quelles que soient les justifications du système actuel (le mondialisme libéral, donc), des plus secrets occultismes au plus éclatant droit-de-l’hommisme, il s’agit d’un système criminel qui menace la survie de la majorité des espèces vivantes, dont la nôtre. Il s’agit donc d’un devoir moral, pour le « sage » au sens plotinien, de ne pas faire preuve de lâcheté en se laissant happer par « l’inertie, la mollesse et la paresse » et de chercher à sauvegarder notre héritage écologique, ethnique et culturel face à ce danger manifeste (bien plus destructeur que les méchants chrétiens vilipendés par beaucoup de néopaïens, que les méchants musulmans vilipendés par certains mouvements politiques à courte vue, que les méchants « écologistes radicaux d’ultra-gauche » assignés à résidence lors de la COP21, etc).

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