DNH #16 : Les vieilles marmites

Dans la génération des produits technologiques, le plus récent rend obsolète ce qui le précède : le vieux y est toujours un déchet. Dans la génération humaine, en principe, il en va autrementD’une part, le plus récent, c’est-à-dire le bébé, est le moins capable et le plus fragile, d’autre part, le vieux n’est pas périmé, bien au contraire : si l’on veut être un sage, bien vivre, ou simplement bien parler sa langue, il convient de solliciter les conseils des Anciens. Cette supériorité de l’ancien se rencontre du reste dans des objets intermédiaires entre les générations humaines et les générations de produits – des objets qui portent l’empreinte de l’histoire, la patine du patrimoine, et qui se dénichent en brocante ou dans le grenier de grand-mère. Ici, il est facile de reconnaître qu’un vieux meuble est plus beau, plus présent, quoique moins fonctionnel, qu’un meuble IKEA.   

Mais ce que j’appelle la réduction de la généalogie à la technologie nous le fait vite oublier. Elle aboutit à l’inversion du vulnérable et du vénérable – inversion qui se répercute dans le sens aujourd’hui renversé du mot « expérience ». Hier, il s’agissait d’avoir de l’expérience, ce qui supposait la reconnaissance d’un savoir lié au temps, à des contingences irréductibles à tout mode d’emploi. Aujourd’hui, il s’agit plutôt de faire des expériences, c’est-à-dire de toujours chercher du neuf, sans maturation, sans approfondissement possible. Pourquoi cette inversion ? Pour nous dissimuler la précarité sans précédent dans laquelle se trouve la jeunesse.

Car c’est bien la jeunesse qui est la plus vulnérable. Là où le vieux a traversé les épreuves de la vie, et, s’il est arrière-grand-père, été fécond, le jeune doit encore « faire ses preuves » : on se demande ce qu’il va devenir, on redoute que le mal ne le fauche dans sa fleur. Cicéron va jusqu’à souligner que ce ne sont pas les vieillards, au fond, qui sont les plus exposés à la violence de la mort, mais les jeunes gens : « La mort d’un adolescent me donne l’impression d’une flamme vigoureuse étouffée sous des flots d’eau, tandis que celle des vieux m’apparaît comme la lente consomption d’un feu qui s’éteint de lui-même, sans violence. » Mais comme les adolescents sont désormais dans l’angoisse extrême de ne pas s’insérer dans un monde de concurrence et de consommation, et, même s’ils y arrivent, de n’y trouver que la frénésie du vide, on les console en leur faisant croire que la jeunesse est une valeur absolue, et l’on y croit à son tour, puisque la sagesse antique ne peut que pâlir devant la science innovante.

L’adolescent est devenu le chef de famille : c’est lui qui montre aux vieux schnocks le fonctionnement du dernier gadget. Mais cette hauteur ne lui confère aucune autorité vivante, et finit même par le condamner à ne jamais être mûr. Sans vieillard pour lui conter l’existence, il ne lui reste que l’esclavage sur le marché des machines. 

Source : DNH #16 : Les vieilles marmites

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Une réflexion sur “DNH #16 : Les vieilles marmites

  1. C’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes !

    Aimé par 1 personne

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