DNH #5 : Au tapis

« Comme William Morris, je crois que les « arts mineurs » sont d’une certaine façon très supérieurs aux « arts majeurs ». Les arts majeurs ou Beaux-arts produisent des œuvres monumentales, qui se trouvent à côté de notre vie quotidienne et nous placent en position de spectateurs fascinés : on sort de chez soi pour aller au théâtre, on quitte les tâches domestiques ou la discussion avec les proches pour regarder un film ou écouter un concerto. Les arts mineurs, souvent réduits à des arts « décoratifs » ou à de l’« artisanat », produisent des œuvres atmosphériques, qui épousent notre vie quotidienne : c’est cette vie qui est le tableau, et l’art n’est plus là que pour fournir un cadre qui en rehausse la grâce. Ainsi d’un beau meuble de famille, avec moulures et marqueterie. On y met des culottes et des chaussettes, mais l’acte d’y mettre ou d’y prendre des culottes et des chaussettes est enveloppé par cette poésie silencieuse que ne peut guère fournir un meuble IKEA. Ainsi aussi des chaussures faites sur mesure par un cordonnier ami : elles pourraient être un peu moins confortables et elles seront certainement moins à la mode que des baskets Nike, mais notre marche s’y déroule sur le sol d’une sollicitude et d’un savoir-faire humains…

Qu’en est-il de l’art du tapis ? Je le place légèrement au-dessus de la cordonnerie (qui est bien sûr elle-même infiniment au-dessus de la haute finance et des nanotechnologies). Non seulement il dépasse de très loin l’iconoclasme des avant-gardes contemporaines – en produisant dès le départ des chefs-d’œuvre faits pour être piétinés – mais il permet de redéployer l’espace familial sur le terrain de la beauté. Il n’est pas accroché au mur, il ne prend pas de la place : il fait place, il ménage une hospitalité, et pas seulement pour une personne, comme le vêtement ou la chaussure, mais pour une petite communauté chaleureuse. Car d’avoir tant de splendeur sous vos pieds, tant de motifs propres à captiver l’œil mais qui veulent s’effacer sous vos semelles, vous pousse à regarder votre prochain autrement, puisque cela vous suggère qu’il est plus beau encore. Cette pelouse apprivoisée et radieuse élève nos gestes les plus ordinaires (prendre un café, parler de tout et de rien, jouer avec les enfants…), là où une moquette synthétique tend à les empêtrer dans la morosité. En ce sens, tout beau tapis est un tapis volant. »

Source : DNH #5 : Au tapis

Publicités
Catégories : Arts, Chroniques de l'Âge de Fer, Tissage | Étiquettes : , , , , , , | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :