L’importance des faits historiques dans la résurgence de la spiritualité germanique (B. Linzie)

Traduction de la partie 4.2 de l’essai « Germanic spirituality » de Bil Linzie, un des théoriciens et premiers pratiquants du reconstructionnisme germano-scandinave aux Etats-Unis. Vous pouvez trouver un résumé de cet essai de 50 pages, et un lien pour le télécharger en entier dans sa version originale en anglais, là-bas, la traduction de l’introduction , et la traduction de la partie 4.1 ici

Tout d’abord, puisque le titre de cette partie est « la résurgence de la spiritualité germanique », définissons ce qu’on entend ici par « spiritualité », car la plupart des nouveaux convertis recherchent en fait du mystérieux ou du mystique plus que du spirituel : la spiritualité est l’ensemble des pratiques qui alignent le mieux possible l’individu avec ses divinités, sa communauté, et sa famille, augmentant ainsi sa valeur (weorth en anglo-saxon, d’où le mot worship en anglais moderne, qui se traduit par « culte » mais qui signifie les honneurs rendus à une divinité aussi bien qu’à une personne), et sa chance.

Bien sûr, il y a effectivement des pratiques de type mystique dans nos traditions (comme les runes, le seidr ou le blot), qui sont attirantes d’un point de vue extérieur. Mais, en-dehors du fait qu’elles sont très souvent présentées au public d’une manière tout à fait déformée, elles ne forment par le cœur de notre spiritualité. C’est seulement en revenant à notre authentique vision du monde qu’il est possible de développer des pratiques, et même des innovations, qui soient réellement nôtres au lieu d’être une version pseudo-scandinave de la Wicca ou du christianisme.

Pour comprendre notre héritage spirituel, il ne faut pas se contenter de lire les mythes nordiques. Il est important de comprendre le modèle économique de nos sociétés traditionnelles, la manière dont les communautés sont structurées et comment elles interagissent. Il nous faut adopter la manière germanique de se comporter vis-à-vis des autres, basée sur un sens des responsabilités par rapport à notre famille, notre communauté et notre environnement. Depuis les années 60, les religions alternatives ont refusé en bloc les valeurs familiales, les voyant comme une part du « monde moderne » sans âme des gouvernements, des entreprises et des banques. Dès les années 70, avec la publication des « neuf nobles vertus », basées sur le Havamal et le Sigdrifumal, on voit que le paganisme germanique affirme au contraire l’importance d’avoir un comportement responsable vis-à-vis des siens. Le fait de voir son peuple (voire sa race) comme une communauté élargie a alors commencé à attirer divers néo-nazis, mais ceux-ci sont restés minoritaires. La majorité des pratiquants souhaitent simplement célébrer et transmettre leur culture, en veillant à éviter toute forme de discrimination ou de haine raciale.

Comme les Amérindiens, nous souhaitons éviter que notre héritage culturel ne se perde dans le grand melting pot de la mondialisation, tout simplement parce que nos pratiques spirituelles sont des expressions de notre héritage culturel, et que celui-ci est basé sur les relations familiales et communautaires. Ces relations entre la famille et ses ancêtres, ou entre la communauté et ses dieux, sont l’expression naturelle de notre culture, et sans cette culture notre spiritualité n’existe pas.

Les peuples germaniques étaient principalement constitués d’agriculteurs, avec une pratique complémentaire de la chasse ou de la pêche, et des artisans qui étaient généralement forgerons ou charpentiers. Chaque demeure était quasiment auto-suffisante sur la plupart des points, abritant plusieurs familles au sens moderne du terme, avec généralement une hiérarchie interne et des coutumes spécifiques qui assuraient un fonctionnement harmonieux. Les communautés avaient en général de vraies limites physiques (montagnes, cours d’eau) qui faisaient que différentes religions et dialectes pouvaient cohabiter à l’intérieur de celle-ci. La principale forme de gouvernement était l’assemblée des anciens, ou parfois un « roi ». Chacune de ces communautés était entièrement indépendante du point de vue des lois, avait ses propres danses, chants, costumes, etc.

Une seule famille étendue (comprenant des descendants d’un ancêtre commun pouvant remonter à plusieurs générations) possédait en commun la terre, et y vivait en étant administrés par les plus vieux. La survie de toute la famille dépendait de ses interactions écologiques avec sa terre, ainsi que des décisions prises par les générations précédentes : les ancêtres continuaient d’aider leurs descendants à faire les bons choix, car tous étaient responsables de l’avenir des générations futures. Ce système complexe d’interactions écologiques et générationnelles est la base de ce que les païens modernes nomment le Wyrd. Plutôt que de s’engager dans des considérations linguistiques, on parlera ici de « chance » ou de « bonne fortune », car cela correspond davantage à la manière dont les anciens voyaient les choses.

Pour eux, la « chance » n’était pas spécialement mystique, mais dépendait directement de deux facteurs : une base de départ héritée de ses ancêtres, et la grandeur de ses propres actions de son vivant. Ainsi, avec des parents honorables ayant un haut statut social, on partait plutôt avantagé, mais on était obligé de se tenir aux standards éthiques élevés de sa lignée, car le moindre écart par rapport à l’excellence avait des conséquences graves. Au contraire, avec des parents méprisables, mener une vie normale et acceptable permettait d’améliorer considérablement sa chance, ainsi que celle de ses descendants.

Le côté mystique de la vie spirituelle de la plupart des familles était visiblement beaucoup plus simple que la plupart des nouveaux venus à l’Asatru ne l’imaginent. Depuis la conversion au christianisme il y a une dizaine de siècles, on en est venus à penser que chaque individu a le droit constitutionnel d’adresser sa prière directement à un dieu. Cela a d’ailleurs sans doute fait partie des arguments convaincants aux yeux des païens médiocres, qui sautèrent sur l’occasion. Dans les sagas, au contraire, la plupart des familles traitent régulièrement avec leurs ancêtres (disir, kinfylgja, etc) et avec les esprits locaux, dont le folklore a gardé la trace de manière bien plus marquée que celle des divinités. Le culte rendu aux divinités se faisait de manière communautaire, coordonnée par un godi choisi par la communauté. L’idée d’aller faire une demande individuelle à une divinité était très peu répandue. C’est le christianisme, qui promet à chacun le salut personnel, qui a introduit cette idée d’une relation personnelle, et l’a rendue quasi-quotidienne car chacun devait activement faire cette démarche afin d’être sauvé des flammes de l’Enfer. Se tenir à l’écart de la divinité est donc passé d’une forme de respect plein de bon sens à un péché capital.

Nous avons aujourd’hui du mal avec le terme de « paysan ». Pour beaucoup, cela signifie quasiment « esclave ». La plupart des Occidentaux, surtout ceux qui rejoignent l’Asatru, proviennent de la classe moyenne, ont toujours vécu en milieu urbain plutôt que dans une ferme, et dans une famille nucléaire (un couple et des enfants, quand ce n’est pas une famille monoparentale et/ou à enfant unique). De même, la fracture entre les générations est très forte, et il ne viendrait à presque personne l’idée d’obéir scrupuleusement aux grands-parents de sa famille. Notre culture met aussi l’accent sur l’importance de l’individu plutôt que sur la communauté à laquelle il appartient. Après plus de 1000 ans d’endoctrinement chrétien, il devenu assez compréhensible de ne plus avoir le réflexe de s’adresser prioritairement aux ancêtres et aux esprits locaux, ou alors de la faire de manière très générique sans leur accorder d’existence propre.

Si nous voulons faire revivre la spiritualité germanique, c’est la famille plutôt que l’individu qui doit être vue comme l’unité de base. Historiquement, la valeur d’in individu se mesure à l’influence, positive ou négative, qu’il a dans sa famille. L’âge, l’expérience, et la sagesse étaient parmi les trois vertus qui permettaient d’avoir une place importante dans sa famille. Chaque individu était responsable de ceux qui avaient un rang moins important que lui, et était aussi responsable de ses actes par rapport à ceux qui avaient un rang plus important. Et surtout, chacun savait exactement ce qu’il en était. Voilà le contexte qui a été perdu, et qui doit être la base du processus de reconstruction.

De la même manière que le contexte spécifique que représente la « famille » doit être repensé autrement par rapport à nos habitudes modernes, le contexte de la « communauté » demande une attention particulière dans sa redéfinition. Les païens germanique avaient une vision communautaire du monde, mais il faut bien prendre en compte que chaque communauté germanique avait son propre mode de fonctionnement, sa propre structure, ses propres lois, et que ces lois pouvaient tout aussi bien être dictées et appliquées par un roi que par une assemblée démocratique de l’ensemble du peuple (là où nous nous contentons aujourd’hui d’une poignée de « représentants » pour nous diriger). De manière générale, les communautés se comportaient comme une « famille de familles » où les plus sages des aînés prenaient les décisions de manière collégiale. Le but n’était pas d’être réélu, de booster la croissance économique, ou de conquérir le monde, mais de préserver et d’améliorer la chance de la communauté, en la gardant de toute perturbation, intérieure ou extérieure, qui la plongerait dans le chaos et menacerait sa survie. Chaque famille de la communauté devait prendre part activement aux décisions et à leur application.

Le frith est un concept difficile à rendre dans les langues latines. On peut le traduire par « paix », mais c’est surtout la notion d’œuvrer ensemble pour le bien de tous. En tant qu’adjectif, le mot signifie « bon, apaisant, beau, bien proportionné ». S’il fallait le traduire par un seul mot, ce serait donc plutôt « harmonie ». Pour maintenir le frith, des règles concernant les interactions entre les familles étaient mise en place : c’est ce qui a correspondu aux lois en Europe du nord pendant longtemps. Enfreindre ces « lois », c’était mettre en péril la cohésion de la communauté, en l’empêchant de s’organiser de manière optimale pour gérer les aléas de la vie (expéditions guerrières des voisins, aléas climatiques condamnant les récoltes, épidémie, …) voir en menant à des conflits meurtriers entre les familles. Les briseurs de frith étaient donc parfois mis à mort, mais le plus souvent bannis, c’est-à-dire écartés de la communauté. Les personnes et les familles, qui tenaient plus que tout à leur place dans une communauté sur la solidarité de laquelle ils pouvaient compter, respectaient donc ces « lois » activement et de leur plein gré, car il n’y avait guère d’autorité supérieure pour les leur imposer.

Le monde mental des anciens Germains était constitué de trois cercles concentriques. Au centre se trouvait la famille et son foyer, puis le cercle de la communauté avec son village, et le dernier était les terres sauvages (montagnes, forêts, mers, et autres villages). La communauté était une sorte de zone-tampon entre la famille et le reste du monde. Il est important de noter que, dans les plus anciennes sagas, le fait que certaines personnes ou familles soient chrétiennes ou païennes ne changeait pas grand-chose, pas plus que le fait que certaines familles soient d’un rang inférieur ou des nouvelles venues.

Pour que ces communautés fonctionnent, il fallait avant tout que chaque famille adhère aux coutumes mises en place pour préserver le frith. Celles-ci étaient avant basées sur le respect mutuel et la bonne entente. Une famille désagréable, gardant dans sa demeure toute sa vaste moisson ou les compétences de ses artisans experts, était assurée de ne garder longtemps ni l’un ni l’autre (pas plus que sa demeure, d’ailleurs, si les choses allaient trop loin). C’est ce type de fonctionnement qu’on retrouve encore dans de nombreuses communautés rurales [NdT : voire dans des communautés d’immigrés ayant gardé leurs coutumes authentiques, donc généralement de première génération] : tout passe par le respect mutuel, et tout comportement irrespectueux revient en général à s’attirer les foudres de sa propre famille.

Beaucoup de peuples germaniques fonctionnaient de manière démocratique avant d’être évangélisés. Le roi était souvent élu par une sorte de conseil des sages, ou acclamé par l’assemblée des guerriers. Ce roi était considéré comme le réceptacle de la chance de la communauté, et devait posséder ces trois qualités : l’âge, la sagesse, et l’expérience. Moberg, dans son livre « A History of the Swedish People », mentionne le Eriksgata, un long sentier que le roi devait parcourir chaque année pour bénir les champs et repousser les maladies. Même si cette pratique est maintenant devenue fort rare, elle a persisté bien longtemps après la christianisation, jusqu’à la révolution industrielle.

En effet, c’est l’urbanisation de la révolution industrielle, bien plus que la christianisation, qui a détruit ces structures traditionnelles. L’exode rural, l’immigration de masse, le politiquement correct et la lutte anti-discrimination, ont hélas eu pour effet secondaire de couper les gens de leurs racines, parfois en l’espace d’une seule génération. L’Asatru fait partie des mouvements qui refusent cette perte de notre héritage [NdT : pour l’auteur, c’est donc bien la conséquence – le fait d’être coupé de ses racines – qui est combattue, pas les causes, qui sont irréversibles].

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