Religions traditionnelles (1) : Définition

Qu’est-ce qu’une « religion traditionnelle » ? La question est épineuse. Pour commencer, une petite mise au point sur la définition des deux termes s’impose. Après de longues recherches, le Trésor de la Langue Française Informatisé (consulté en mai 2015) s’est avéré être la source la plus à jour en termes de recherche en anthropologie, et offrant le plus riche éventail de sens et d’usages pour chaque terme.

Religion : « Forme particulière que revêt, pour un individu ou une collectivité, le rapport de l’homme à l’ordre du divin ou d’une réalité supérieure, tendant à se concrétiser sous la forme de systèmes de dogmes ou de croyances, de pratiques rituelles et morales » (pour rappel, un dogme est une « proposition théorique établie comme vérité indiscutable par l’autorité qui régit une certaine communauté », tandis qu’une croyance est une « certitude plus ou moins grande par laquelle l’esprit admet la vérité ou la réalité de quelque chose »).

En clair, on parle donc ici de la forme que prend le rapport entre l’homme et une réalité supérieure ou divine. C’est le cœur de la définition, à garder en tête pour la suite. En entrant un peu plus dans les détails, il convient de bien faire attention à un mot qui revient trois fois : ou. Cela peut en effet concerner un individu ou une collectivité, se rapporter au divin ou à une réalité supérieure, se concrétiser en systèmes de dogmes ou de croyances (ou ne pas se concrétiser en de tels systèmes, puisque ce n’est qu’une tendance). D’ailleurs, ce système peut inclure des pratiques rituelles, ou seulement morales, ou les deux.

Si on pose le problème en arborescence, on s’aperçoit que, même sans rentrer dans le contenu des différentes religions, on a déjà en fait 64 variantes possibles inclues dans cette définition. Ceci conduit automatiquement à prendre un certain recul vis-à-vis des formules toutes faites sur le fait religieux, comme « la religion est l’opium du peuple » ou « toutes les religions ont au fond le même message ». Il est possible d’avoir des religions sans concept de divin (exemple : certaines branches du bouddhisme), sans dogmes (exemple : la plupart des religions traditionnelles, mais nous y reviendrons), sans pratiques rituelles (exemple : certaines écoles philosophiques grecques). Profitons-en également pour évacuer les poncifs qui amalgament religion et catholicisme ou religions similaires : clergé, livre saint, lieu de culte bâti, ne font pas partie de la définition et peuvent donc aussi bien être présents que ne pas l’être.

Mais alors, les idéologies politiques ou la méthode scientifique correspondent à la définition d’une religion ? Eh bien, en fait, oui. On pourrait y voir un échec dans cette tentative de définir les religions, mais en l’absence de meilleure approche des différentes formes prises par des religions qu’on ne saurait nier, il convient simplement de garder l’esprit ouvert.

Tradition : « Savoir, abstrait ou concret, transmis de génération en génération par la parole, par l’écrit ou par l’exemple », mais aussi « information, opinion, croyance largement répandue, mais non confirmée, qui concerne des événements ou des faits situés entre la légende et l’Histoire » ainsi que « façon de faire, de penser, héritée du passé, dans un groupe social ou professionnel ». Notez qu’il ne sera pas ici question de la Tradition Primordiale de la philosophie pérénnialiste, que Guénon imagine comme une vérité ésotérique immuable, universelle, inexprimable, qui aurait été transmise de manière ininterrompue de maître à discipline, indépendante de l’exotérisme qui l’entoure.

Concernant la tradition, on se retrouve donc avec trois définitions. Elles ne sont pas nécessairement contradictoires, bien au contraire, et donnent en fait trois angles d’approches. La première définition insiste sur la transmission intergénérationnelle d’un savoir « abstrait ou concret » qui fait écho aux systèmes de dogmes/croyances ou de pratiques rituelles/morales. Ainsi, dans le cadre d’une religion traditionnelle, il y a à la fois un rapport de l’humain au divin ou à la réalité supérieure, et un rapport de l’humain à l’humain par le biais de cette transmission intergénérationnelle qui permet d’inscrire la pensée humaine dans le temps et donc de contribuer à la durabilité de la collectivité qu’elle concerne (l’appartenance à cette collectivité n’exclut pas l’appartenance à d’autres collectivités, en particulier si elles sont de nature différente, parce exemple on est à la fois membre d’une famille, d’un village, d’un corps de métier, etc).

La deuxième définition revient sur le fait qu’il s’agisse d’une information partagée par plusieurs individus (sans nécessairement de phénomène de coercition de la part d’une autorité), et que cette information est d’une nature particulière puisqu’elle a tendance à se situer à cheval entre l’art et la science, débordant à la fois sur l’un et sur l’autre sans les opposer frontalement. Einstein, comme Hegel et tant d’autres, ont mis en évidence les profondes similitudes entre les arts, les religions et les sciences, caractérisés par la recherche d’une compréhension ou d’une expression par l’esprit humain d’une forme de réalité supérieure : cela est devenu d’autant plus vrai depuis que la physique quantique et l’astrophysique nous parlent de phénomènes non-observables par le commun des mortels, et d’ailleurs difficilement compréhensibles par ceux-ci.

Enfin, la troisième définition rejoint pour beaucoup les deux précédentes, en ré-affirmant le caractère collectif et durable de la tradition. Toutefois, cette collectivité n’a pas vocation à être universelle, et la durabilité n’est pas nécessairement synonyme d’immuabilité. A noter aussi que, par « façon de penser », cette définition permet également d’inclure le fait que les traditions peuvent aussi bien concerner des données brutes que la manière dont elles sont interprétées ou dont elles sont utilisées, c’est-à-dire à la fois le contenant (« la » tradition) et le contenu (« les » traditions).

Ayant ainsi déblayé le sujet, on peut donc donner une première définition d’une religion traditionnelle. C’est l’ensemble des informations et des pratiques, partagées au sein d’un groupe déterminé et transmises de génération en génération, qui mettent en lien avec une réalité supérieure par le biais d’arts (poésie, musique, danse, …) ou de sciences (astronomie, médecine, agronomie, …).

A présent que nous avons défini notre objet, ce n’est guère que le début de l’affaire. Toute une farandole de questions se posent : quels sont les phénomènes réels qui correspondent à cette définition ? Quels sont les processus qui amènent les religions traditionnelles à se constituer et à acquérir ces caractéristiques ? Qu’est-ce qui différencie une religion traditionnelle d’une religion non-traditionnelle, ou d’une tradition non-religieuse, et est-ce qu’un changement de catégorie au fil du temps est possible ?

Ces problématiques, en plus de prendre fort longtemps à traiter, relèvent assez nettement de sujets de recherche universitaire en anthropologie. N’ayant de toute manière pas de formation académique dans ce domaine, c’est quelque peu hors de ma portée. L’objectif pour la suite est donc d’un autre ordre, sans doute plus simple à saisir pour le lecteur mais plus périlleux pour l’auteur (c’est d’ailleurs sans doute pour ça qu’aucun universitaire ne s’y est risqué à ce jour). Il va s’agir de proposer un modèle théorique qui essaye, d’un point de vue occidental et moderne, d’exprimer les principaux mécanismes des religions traditionnelles.

A partir de là, chacun pourra décider ou non qu’il a l’intention de s’engager dans le changement de paradigme sous-jacent à la pratique d’une religion traditionnelle (rappelons que les religions traditionnelles concernaient environ 30% de la population mondiale en 2012 d’après les données du Pew Research Center qui ne comptabilisent pas les syncrétismes locaux des religions abrahamiques, et d’après les taux de conversions et les prévisions démographiques, cette proportion ne devrait enregistrer qu’une légère baisse à l’horizon 2050). Quoi qu’il en soit, ce choix pourra se faire de manière éclairée, tout en comprenant en quoi certains phénomènes d’appropriation culturelle peuvent être offensants. Le but étant entre autres d’expliciter les relations et différences qui existent entre les religions traditionnelles, européennes ou non, et le néopaganisme (qu’il s’agisse de la Wicca, du néochamanisme de Harner, du néodruidisme, de l’Asatru…), l’occultisme/ésotérisme occidental de manière générale (y compris la « Sorcellerie Traditionnelle » de certains blogs et best-sellers), et plus largement les courants issus du New Age.

Publicités
Catégories : Anthropologie, Savoirs | Étiquettes : , , , , , | Un commentaire

Navigation des articles

Une réflexion sur “Religions traditionnelles (1) : Définition

  1. Pingback: Religions traditionnelles (2) : Ébauche d’un modèle | Un Tiers Chemin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :