« Etude des liens entre suicide et révolution industrielle », par T. Isabel

Ce texte m’a semblé très pertinent par rapport à des questions que j’entends souvent, et qui tournent en gros autour de deux grands axes : 1) quel intérêt d’avoir une religion au XXIème siècle, surtout une religion traditionnelle (sous-entendu, par essence archaïque et inadaptée aux enjeux actuels) ?, et 2) en tant que païen/ne, quel intérêt d’avoir une pratique collective, d’appartenir à une communauté, alors que la pratique solitaire laisse tellement plus de « liberté » (sous-entendu, nécessite moins de sortir du cadre de l’individualisme occidental) ?

Après cette courte introduction, je laisse place à l’article, en précisant qu’aux Etats-Unis, le taux de suicide, de dépression, et d’addiction des « Spiritual But Not Religious » (c’est-à-dire des gens qui se définissent comme étant en recherche spirituelle mais n’appartenant à aucune communauté) est plus élevé que celui des croyants pratiquants mais même que celui des athées.

« Force est à tout le moins d’effectuer un constat étonnant : lorsqu’un pays commence à s’enrichir, son taux de suicide explose ! Alors que le taux de suicide était environ de 5 pour 100 000 en 1830, en France, il passe à 25 pour 100 000 en 1906, c’est-à-dire qu’il a été multiplié par cinq en moins d’un siècle, malgré le développement considérable de l’économie au cours de cette période (ou à cause de ce développement). En Italie et en Grande-Bretagne, dont les taux sont traditionnellement bas, les suicides ont malgré tout été respectivement multipliés par 2,5 et 1,6 entre 1870 et 1914. Et il en a été de même dans les pays européens dont le taux de suicide était dès le départ plus élevé, comme la Suède, l’Autriche ou les Pays-Bas. Chaque fois, la fréquence des morts volontaires augmente dans le même temps que la courbe de la croissance.

Certes, après la fin de la révolution industrielle, on a assisté globalement à une relative stagnation du taux de suicide, qui a connu des oscillations plus ou moins importantes selon les périodes (avec des baisses successives lors de la première moitié du XXe siècle, puis une nouvelle envolée dans la seconde moitié), mais qui conserve aujourd’hui un score presque équivalent à celui de 1900. Toutefois, la corrélation entre suicide et richesse des nations ne s’en trouve pas entièrement démentie, puisqu’on remarque toujours en ce début de IIIe millénaire que les pays dont le PIB est le plus important ont un taux de mort volontaire qui est statistiquement beaucoup plus élevé que la moyenne. En dehors des ex-pays de l’Union soviétique, où l’alcoolisme accomplit des ravages épouvantables au sein de la population, les pays les plus suicidogènes de la planète sont par exemple la France, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne, le Japon, la Suède ou les Etats-Unis, tandis que les pays où l’on se suicide le moins sont en particulier la Géorgie, le Chili, le Brésil, la Grèce, le Portugal ou le Venezuela…

L’explosion du taux de suicide lors de la phase de révolution industrielle, puis sa relative stagnation ensuite, semblent se confirmer sur tous les continents. Ce sont ainsi l’Inde et la Chine qui, après avoir connu des taux de mort volontaire extrêmement bas, au cours du XXe siècle, connaissent désormais la poussée la plus spectaculaire des courbes du suicide, alors que ces pays s’industrialisent à grande vitesse et atteignent une croissance prodigieuse. En outre, dans ces nations, ce sont tout à fait logiquement les territoires les plus développés économiquement qui sont aussi les plus suicidogènes. Pour l’Inde, le taux de suicide est passé de 6,8 à 9,9 pour 100 000 entre 1985 et 1995 , et les villes qui ont enregistré les taux de suicide les plus forts sont celles qui ont connu le plus grand essor depuis l’indépendance, comme Bangalore (30,3), Indore (30,1), Nagpur (22,1), Coimbatore (20,1), Kanpur (21,4), Bhopal (18,3), Pune (13,4) et Jaipur (13,4). En Chine, les taux sont plus difficiles à observer, en raison de la faiblesse du recensement, mais l’évolution semble être globalement la même, et le ministère de la Santé a reconnu la question du suicide comme responsable de 4,4% des décès dans le pays.

SolitudePuisque le taux de mort volontaire explose surtout en période de révolution industrielle, on pourrait penser que la faute en incombe d’abord à la dégradation drastique des conditions de travail chez les ouvriers durant les premières phases du processus d’industrialisation. Mais, paradoxalement, au cours de ces périodes, c’est dans les classes supérieures qu’on se suicide le plus ! Bien que le taux de suicide des miséreux, des marginaux et des vagabonds y soit très élevé, les classes ouvrières restent quant à elles relativement épargnées, tout comme les employés ; mais les membres des professions libérales, tels que les commerçants, les juristes ou les médecins, sont en revanche les plus nombreux à se donner la mort. En Inde, aujourd’hui, c’est ainsi tout à fait étonnamment l’élite de la société qui s’avère la plus durement touchée : le taux de suicide des hommes qui ont atteint un niveau secondaire ou universitaire d’études est de 19,8 pour 100 000 habitants, contre 8,4 pour les illettrés. Sans nier le caractère intrinsèquement aliénant et déprimant du travail ouvrier, particulièrement au cours des révolutions industrielles, il faut donc considérer que les facteurs principaux d’augmentation du suicide à l’ère moderne sont d’une autre nature, et concernent prioritairement les couches de population qui profitent déjà le plus de leur richesse grandissante. C’est dans les conditions de vie favorisées au plan social par l’accès à une plus grande richesse que résident les facteurs les plus suicidogènes de la modernité, bien avant la dégradation des conditions de travail.

A quoi doit-on attribuer ce constat ? A l’oisiveté, l’ennui et la saturation des désirs liés à la richesse ? Ou à l’individualisme, la compétition économique et l’instabilité relationnelle favorisée par les nouvelles conditions de vie et la mobilité professionnelle ? En étudiant les chiffres d’une manière plus attentive, c’est le second réseau d’explications qui paraît le plus pertinent… Comme Durkheim l’avait déjà montré, et comme les statistiques ont continué de le confirmer après lui, le suicide est en effet plus fréquent chez les populations recluses dans la solitude (au même titre d’ailleurs que la dépression). Il semblerait donc que l’individualisation des modes de vie et la privatisation des mœurs renforcées par l’entrée dans la société moderne jouent un rôle prépondérant dans la montée du mal de vivre.

Selon l’enquête SMPG de 2004, un épisode dépressif a plus fréquemment été repéré chez les personnes veuves, divorcées ou célibataires que chez les personnes mariées : c’est ainsi le cas pour 17,4% des personnes séparées ou divorcées, 13,2% des célibataires et 13,8% des veufs ou des veuves, contre 8,5% des personnes mariées. Toutes choses égales par ailleurs, c’est selon la situation matrimoniale des personnes au moment de l’enquête que la prévalence des épisodes dépressifs repérés comme tels varie le plus. A âge, sexe, situation vis-à-vis de l’emploi et niveau d’études égaux, une personne divorcée a ainsi 2,2 fois plus de risques de traverser un épisode dépressif qu’une personne mariée (et un célibataire 1,5 fois plus). Ces résultats corroborent ceux obtenus à partir d’autres études ou enquêtes. Selon l’enquête SPS réalisée en 1996-1997, 22% des personnes séparées ou divorcées (soit près de deux fois plus que la moyenne) étaient ainsi repérées comme ayant vécu un trouble dépressif.

Les personnes séparées ou divorcées sont par ailleurs plus fréquemment identifiées comme sujettes à des troubles anxieux pathologiques (18,6%) que les personnes célibataires (13,4%), mariées (12%) ou veuves (11,2%). Toutes choses égales par ailleurs, être divorcé ou séparé multiplie ce risque par 1,6. Par contre, ce sont les personnes célibataires qui semblent connaître les plus forts risques de développer une phobie sociale ou des troubles paniques.

En étudiant la corrélation entre le taux de suicide et le taux de divorce dans les pays occidentaux, on remarque que les pays où l’on divorce beaucoup, comme les Etats-Unis, la Suède, la Russie ou le Danemark, ont statistiquement un taux de suicide plus élevé que les pays où l’on divorce peu, comme la Grèce, l’Italie ou le Portugal, même à PIB égal (le coefficient de corrélation est évalué à -0,39).

Par rapport à des personnes mariées, le risque de suicide et de tentative de suicide est plus élevé chez les personnes vivant seules, et notamment, par ordre croissant de fréquence, chez les célibataires, les divorcés et les veufs . Le statut parental augmente encore l’effet protecteur du mariage. Par contre, le départ des enfants, par l’isolement affectif qu’il peut provoquer, favorise le passage à l’acte suicidaire.

Couple breton avec ses cinq enfants

Couple breton avec ses cinq enfants

La corrélation entre le taux de suicide et le taux de fécondité (et donc l’importance accordée à la famille et à la transmission) est également extrêmement marquante (avec un coefficient évalué à -0,62). Les pays du monde qui ont un taux de fécondité élevé, comme le Nicaragua, le Mexique, le Pérou, l’Egypte ou les Philippines, ont statistiquement un taux de suicide inférieur aux pays qui ont un taux de fécondité faible, comme la Belgique, le Japon, la Suède, la Suisse ou la Finlande, même à PIB égal.

On peut enfin établir une corrélation similaire entre le taux de suicide et la pratique religieuse (avec un coefficient évalué cette fois à -0,52). Les pays où la pratique de la religion est assidue, comme l’Inde, l’Irlande du Nord, le Zimbabwe, le Mexique ou les Etats-Unis, ont statistiquement un taux de suicide inférieur à celui des pays les plus réfractaires à la religion, comme la Finlande, la Biélorussie, la Lettonie ou la Russie, même à PIB égal.

Grande Troménie de Locronan, juillet 2013 (pratiquée sans interruption depuis une date inconnue, antérieure à la christianisation, sauf en 1797 où elle fut interdite par le gouvernement parisien)

Grande Troménie de Locronan, 2013 (pratiquée sans interruption depuis une date inconnue, antérieure à la christianisation, sauf en 1797 où elle fut interdite par le gouvernement parisien)

De manière générale, on notera pour conclure que c’est donc dans les pays aux valeurs traditionnelles les plus fortes, comme le Porto Rico, le Venezuela, la Colombie ou le Brésil, qu’on se suicide statistiquement le moins, par opposition aux pays qui ont les valeurs les plus laïques, comme l’Estonie, la Suède, le Japon ou l’Allemagne, même à PIB égal (le coefficient de corrélation est évalué à -0,47). Il y a bien entendu un caractère extrêmement réducteur dans le fait de classer les pays en fonction de leur laïcisme ou de leur traditionalisme, comme l’a fait Ronald Inglehart dans ses World Values Surveys, en 1995 et 1999 . Peut-on réellement englober sous la même étiquette « laïque » des relativistes libéraux et des ré-publicains universalistes ? Et peut-on réellement englober sous la même étiquette « traditionnelle » des nationalistes centralisateurs et des régionalistes fédéralistes ? Des chrétiens, des musulmans et des hindouistes ? Des défenseurs de la fa-mille nucléaire monogame et des indigènes polygames attachés à leur existence de clan ? Les questionnaires utilisés par Inglehart et son équipe de chercheurs ne permettent pas de tenir compte de toutes ces différences, au point de jeter un discrédit certain sur la pertinence de leur démarche, qui re-lève peut-être au final d’une forme d’occidentalisme ethno-centriste. Mais, malgré les limites évidentes d’une telle tentative, constatons du moins sa convergence avec tous les autres chiffres rassemblés. Car nous pouvons dire à l’examen, sans la moindre exagération, qu’un pays qui combinerait un PIB important avec un taux de divorce élevé, un taux de fécondité faible et une pratique religieuse restreinte aurait statistiquement beaucoup plus de risques d’avoir un taux de suicide fort qu’un pays pauvre, où l’on divorcerait peu, où les naissances seraient nombreuses et où l’on accorderait une grande importance à la religion.

A l’inverse, le facteur extérieur qui prémunit le mieux contre le suicide est sans conteste la guerre. La France a notamment connu une baisse extrêmement spectaculaire de son taux de suicide au cours des trois dernières grandes guerres qu’elle a connues : 1870, 1914 et 1940. Durkheim avait lui-même relevé le phénomène à l’occasion de la guerre de 1870, où, en France, comme en Saxe et en Prusse, les suicides avaient sensiblement diminué. Or, rien de tel ne s’était pro-duit pour l’Angleterre, épargnée par le conflit. « Les grandes commotions sociales comme les grandes guerres populaires, écrivait-il, avivent les sentiments collectifs, stimulent l’esprit de parti comme le patriotisme, la foi politique comme la foi nationale, et, concentrant les activités vers un même but, déterminent, au moins pour un temps, une intégration plus forte de la société. »

L’isolement, de manière générale, est un violent facteur suicidogène. Le taux de suicide est en forte relation avec la densité du tissu social au sein duquel évolue l’individu . Le sentiment d’appartenance à un groupe constitue un facteur de protection évident. Chez les suicidés comparés aux sujets décédés de causes naturelles, on retrouve a posteriori moins de relations d’amitié et moins d’implication dans la vie communautaire. Certes, l’isolement a souvent tendance à augmenter dans la période précédant le passage à l’acte, en réaction directe à la tendance suicidaire, qui pousse activement au repli sur soi ; mais, globalement, il n’empêche que ces tendances suicidaires trouvent un terrain clairement favorable chez les personnes les moins bien intégrées . D’autres facteurs d’isolement social sont régulièrement cités dans les enquêtes : on mentionnera l’immigration (source de déracinement socioculturel), un ou plusieurs déménagements, un emprisonnement, une hospitalisation qui entraîne l’éloignement familial, l’absence ou la perte de convictions religieuses, politiques ou syndicales… »

Source : https://www.facebook.com/notes/thibault-isabel/le-mal-être-est-il-une-réalité-particulièrement-sensible-à-lépoque-contemporaine/315462515319133

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