Végétalisme et tradition

Bien qu’il semble que la question de la viande et des produits animaux soit hélas devenue une « barricade à deux côtés », je vais commencer par devoir avouer que je suis à la fois un sinistre quasi-abstinent de bonne chair et, à l’occasion, un immonde assassin de gentils êtres vivants sensibles.

Le débat a déjà fait couler des cargos entiers d’encre numérique, il est donc impossible et peu utile de l’aborder sous tous ses aspects (l’existence ou non de la souffrance animale, la légitimité pour H. sapiens d’en décider et/ou de l’engendrer, etc). Je voudrais simplement présenter un tiers chemin un peu complexe, qui est davantage un sentier sinueux où il faut savoir éviter les branches épineuses et les flaques boueuses.

L'auteur décline tout responsabilité si vous le suivez sur ce tiers chemin.

L’auteur décline tout responsabilité si vous le suivez sur ce tiers chemin.

D’un point de vue très factuel, les points les plus importants sont ceux qui touchent aux problèmes écologiques et socio-économiques, les deux étant intimement liés. J’espère que je ne vous apprends rien en vous disant que près de 50% des apports protéiques du bétail français (y compris vaches laitières et oeufs, n’en déplaise aux végétariens-non-végétaliens) sont constitués de soja importé d’Outre-Atlantique, ce qui représente deux à trois millions de tonnes par an. Bien entendu, là-bas, les OGM et la grosse monoculture sont la norme, sans même parler de déforestation amazonienne ou de conditions de travail proches du servage au bas Moyen-Âge. Même d’un point de vue purement financier, à moyen terme cela représente une dépendance colossale à des importations qui mettent les éleveurs dans une situation périlleuse en cas de variation des cours.

Le cadre étant posé, on peut au passage légitimement se demander si la « tradition » qu’on évoque au moment de se manger un saucisson sec ou un steak est bien pertinente. Nos ancêtres mangeaient assez rarement de la viande, et leur cassoulet ou leur choucroute n’avait bien souvent que quelques morceaux de couenne comme seul apport animal. Le lait de vache, quant à lui, a été généralisé et promu comme aliment indispensable seulement dans l’après-guerre, pour écouler les surplus d’une production de plus en plus intensive qui commençait déjà à marcher sur la tête. Même chose pour le fameux yaourt, dont le Français moyen consomme 21 kilos par an, qui n’est devenu un produit de grande consommation qu’à partir des années 50, voire 60.

Donc, les anciens consommaient finalement assez peu de viande et de produits laitiers par rapport à nous (plutôt dans la fourchette des 15 à 30% d’apports caloriques d’origine animale, conformément aux recommandations de l’OMS, par rapport à une moyenne française actuelle de 55%). Certains objectent qu’ils le faisaient dès qu’ils en avaient les moyens. La vraie question étant : se seraient-ils précipités pour dévorer des bêtes dégénérées par une sélection intensive, transformés en machines à produire chroniquement malades et abattues à l’adolescence ? L’autonomie de leur maisonnée, de leur clan, de leur village, est un point fondamental pour toute communauté pérenne. Or, le modèle agricole actuel fait de l’élevage intensif un noeud coulant au cou de notre souveraineté alimentaire. Quant niveau écologique, cela revient à peu près à aller chier dans la citerne d’eau potable de nos descendants. Comment ceux-ci pourraient-ils pratiquer le culte des Ancêtres avec un tel héritage ?

Pour autant, certains arguments en faveur du végétalisme sont tout à fait biaisés. Le pâturage, et même la très controversée chasse au gros gibier, sont des pratiques favorables à la biodiversité et au bon fonctionnement des écosystèmes. Sans pâturage, les zones de prairies, riches en variétés rares d’arbustes, de fleurs, d’insectes, … tendent à se transformer en jeunes forêts semblables aux 12 millions d’hectares dont nous disposons déjà. Depuis l’extinction d’espèces comme les chevaux sauvages ou le bison d’Europe (sauf partiellement en Pologne), il est nécessaire que des espèces domestiquées prennent le relai, d’autant plus qu’elles permettent de produire des calories à partir de zones humides ou pentues difficilement cultivables (sauf si vous aimez l’herbe et les roseaux), ce qui en retour éviter d’avoir à défricher des forêts pour en faire des champs. En ce qui concerne la chasse, même problème, à cause de l’absence de grands prédateurs comme le loup ou l’ours, il est nécessaire de réguler la population de cervidés et surtout de sangliers, pour éviter la propagation de maladies et la destruction massive de jeunes arbres.

Y'a des alternatives au pâturage, hein : soit vous ressuscitez les aurochs, soit vous commencez à brouter dès demain matin

Deux alternatives au pâturage : ressusciter les aurochs de Lascaux, ou commencer à brouter dès demain matin

Évidemment, il faut pour cela que ces activités soient pratiquées convenablement, selon nos coutumes indigènes. Cela exclut donc d’office l’élevage industriel. Je vous entends déjà me dire que les produits animaux issus d’élevages bio, en plein air, de programmes de chasse contrôlée, … coûtent les yeux de la tête et qu’on ne peut pas facilement se le permettre. Eh bien, justement, vous comprenez donc pourquoi les anciens ne s’en gavaient pas quotidiennement. Réserver la viande pour les jours de fête, c’est renouer en profondeur avec nos traditions. C’est aussi redonner son vrai sens aux « sacrifices animaux » tant décriés par la bien-pensance Galiléenne : quand on abat moins d’un animal par an et par mini-famille moderne de quatre personnes, le minimum est de ritualiser un tant soit peu la chose et de l’intégrer dans le grand cycle de la vie. Cela permet au passage de prendre un peu de recul sa propre mortalité, tant mise au placard dans une société devenue incapable de gérer le deuil de manière adulte et responsable.

Finalement, c’est un peu le mot de la fin : responsabilité. Et dans l’affaire, il faut bien admettre, même en étant partisan du tiers chemin, que le végétalisme est une meilleure option que la consommation de produits animaux industriels (et en quantités industrielles), tout simplement car il faudrait encore beaucoup de nouveaux convertis pour équilibrer la balance. A tel point que ça vaudrait presque la peine d’endurer le préchi-précha moralisateur des plus fanatiques d’entre eux.

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2 réflexions sur “Végétalisme et tradition

  1. http://cramazouk.tumblr.com/post/116807618017/les-vegans-extremistes-ca-fait-peur : une réponse assez intéressante sur le sujet : « C’est la réalité qui est extrême, pas les vegan. […] Je ne suis pas pur, et je ne le serai jamais, mais j’essaie de comprendre, de changer mes habitudes et d’aller vers un mode de vie éthique. Pas facile dans un monde capitaliste. Je vis vois-même avec quelqu’un qui n’est pas végétarien même si l’on n’achète plus aucune viande, et qui n’a pas pour l’instant l’intention de renoncer à certains plaisirs fromagers. Et je n’y peux rien, je l’aime quand même. S’étriper entre nous ne changerait rien. Mais l’important est de faire son possible au lieu de catégoriser et juger les autres. »

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  2. http://www.reporterre.net/Voici-pourquoi-je-re-mange-de-la-viande : « Finalement, l’équation « écolo égale végétarien » n’est peut-être pas si juste. Nous avons besoin de l’élevage, nous avons besoin des animaux. Oyez, amis de la nature, j’en suis désormais convaincue : la solidarité avec les paysans et la planète ne passe pas par le refus catégorique de consommer carné. Elle passe par le refus catégorique d’un élevage industriel, fondé sur la technologie tous azimuts, avec insémination artificielle, puçage et « nutrition de précision ». Et elle passe par la dégustation (à fréquence modérée) d’un bon gigot d’agneau acheté en vente directe au berger du canton ! » (témoignage d’une ex-végétarienne)

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