Saluer les corbeaux quand tombe le soir

Edward Frederick Brewtnall, Three Ravens, 1885

E. Brewtnall, Three Ravens, 1885

Aujourd’hui, c’est Mercredi ; et le mercredi, c’est impie. Pour les Galiléens, du moins. Qu’on prenne pour exemple l’Indiculus superstitionum et paganiarum, établi au XIIIe siècle pour fournir aux curés de campagne et au pouvoir séculier la liste de toutes les coutumes européennes à éradiquer.

Le Mercredi, jour de Mercure (nom donné après la conquête romaine au dieu Lugos, patron des Gaules), était pour les Francs le Wodendag, le jour d’Odin. Les deux dieux partagent un certain nombre de traits, et parmi ceux-ci, le fait d’être accompagné de corbeaux. Ils doivent être fort vilains, alors, s’ils fricotent avec des corbacs, non ? Pensez-vous, cette sale bestiole charognarde qui porte malheur, et qu’on voit tout le temps caricaturée dans des cimetières brumeux à côté de gothiques au moins aussi déplumées que lui…

Il suffit d’une simple recherche d’images sur duckduckgo.com (vous savez, le moteur de recherche qui ne collecte pas vos données personnelles) pour se rendre compte qu’il est à peu près impossible de trouver de vraies images de corbeau. Autres que les photos de reportages animaliers, parce que ça ne se trafique pas, enfin pas trop. Sur tout le reste, dessins, tableaux, vous le verrez toujours courbé de manière improbable, alors qu’anatomiquement parlant il a justement le dos bien droit, avec une posture naturelle dont la dignité a peu d’équivalents dans le règne aviaire.

Les corbeaux, comme les Bretons, aiment la pluie : ça éloigne les cons

Les corbeaux, comme les Bretons, aiment la pluie : ça éloigne les cons

Les anciens avaient deviné que nos amis les corvidés comptent parmi les espèces les plus intelligentes à peupler notre planète : honnêtement, pas besoin d’être bien sorcier pour le sentir dans leur regard. Chez les Germains, les deux corbeaux d’Odin, Pensée et Mémoire, lui racontent chaque soir ce qu’ils ont vu et entendu. Lyon (Lugdunon) a été bâtie d’après les auspices d’une nuée de corbeaux qui se posa au sommet de cette colline au bord du fleuve. Ce sont des guides qui connaissent la route vers les autres mondes, et y mènent ceux qui doivent s’y rendre, qu’ils soient tombés au champ d’honneur ou en voyage spirituel. Les Zoroastriens, héritiers du paganisme perse, ont même encore aujourd’hui pour tradition funéraire de laisser leurs cousins les vautours emporter l’âme du défunt en nettoyant son cadavre. On leur fait aussi des offrandes pour qu’ils les transmettent aux Ancêtres, car ils savent par quels chemins les contacter.

Bref, ce rejet est à la fois symptomatique du processus de diabolisation de notre vieille sagesse, et d’un rapport vicié à la mort. Ce n’est pas le noble corbeau qui est malsain, ce sont les névroses projetées sur lui. Le décès est la seule chose dont on soit sûr, la seule composante universelle de la Vie, presque au point de faire partie de sa définition. Toute société et tout système de pensée qui tente de l’escamoter est voué à la négation de l’existence, au refus du monde, et donc à l’échec. Le Corbeau, lui, pragmatiquement, prend connaissance de la situation et agit au mieux : recycler les nutriments, éviter les épidémies, et mener l’âme à bon port. Pour paraphraser le Rig Véda, « le Corbeau a découvert la route / Que nous suivrons infailliblement. / Nos Ancêtres y marchent devant nous, / Nous naissons pour y marquer nos pas. » (Mandala 10, hymne XIV).

Monnaie à corbeau (York, IXème siècle)

En ce qui me concerne, le premier petit pas dont je me souvienne qui m’ait fait basculer vers ma prise de conscience sur l’importance de notre héritage écologique, spirituel et culturel. Tout simplement, d’avoir pris l’habitude de saluer les corbeaux, mon premier rite païen en quelque sorte. Rien de bien compliqué. Pas de grande cérémonie, de tenue d’opérette ou je ne sais quoi. Simplement un sourire en coin pour ce rusé camarade, et quelques mots. Genre « Salut à toi, corbeau ». Passe le bonjour à Mercredi quand tu le verras au dîner, et rappelle-lui que la balle est dans son camp s’il tient à son cognac d’après les examens. En général j’ai droit à un petit ricanement sarcastique en réponse. Ces bestioles ont même le sens de l’humour, faut croare.

Pour les amateurs de langues celtiques ou germaniques, vous pouvez aussi essayer :

  • en gaulois : SUNAUELON BRANNU, « que le vent te soit favorable, corbeau ! »

  • en breton : Avel mat dit, Bran !, « bon vent, Corbeau ! », ou Salud dit, Bran !, « salut à toi, Corbeau ! »

  • en alsacien : Hail Huga un Muna, « salut, Pensée et Mémoire », et/ou Hail Ràwwagott, « salut, Dieu des Corbeaux »

  • en vieux francique : Heel Huge enda Munan ! et/ou Heel Ravangot

  • en vieux-norrois (je suis pas trop calé sur le sujet, mais vous pouvez poser la question ici : http://www.enfants-yggdrasill.fr/forum/index.php si vous êtes un Sax… euh, un Normand, qui fantasme sur ses hypothétiques origines scandinaves), des trucs du genre héil Huginn ok Muninn et/ou héil Hrafnaguð

Ça peut sembler stupide de parler à des piafs. Quelque part, ça l’est sans doute. Maintenant, sur ce qui est le plus bête entre 1) retrouver la vision du monde de ses Ancêtres pour être en harmonie avec nos semblables et notre environnement, et 2) continuer à faire comme si Homo sapiens était la seule espèce consciente, voire intelligente, alors que son comportement est du niveau des vers de farine qui prolifèrent jusqu’au s’auto-empoisonner… disons que j’ai ma petite idée.

Et quelque part, je me demanderais presque si messieurs Plumenoire & Noireplume n’ont pas le même avis là-dessus. M’étonnerait pas qu’ils en racontent des belles à Mercredi en ce moment, d’ailleurs. Si ça se trouve, les Galiléens n’aiment pas leur croassement parce qu’ils se rendent bien compte qu’ils se foutent de leur gueule.

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2 réflexions sur “Saluer les corbeaux quand tombe le soir

  1. Ah, comme je suis contente de voir que je ne suis pas la seule à saluer les corbeaux (et les pies aussi, je leur fais une révérence assortie d’un Bonjour Madâââme) (et tant pis si c’est un monsieur, je me dis qu’il comprendra)
    Merci pour ce très beau partage !

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  2. Emma Nef

    Vous n’êtes pas les seules non plus! Je leur parle et les remercie également. Encore ce matin, je parlais à un Corbeau dans un arbre en face de chez moi. Les Corbeaux et moi, c’est une longue histoire d’amour 🙂
    Merci pour ce bel article !

    Aimé par 1 personne

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